Artemisia, sur les traces d’une artiste hors du commun

Artemisia, talentueuse artiste peintre italienne du XVIIème, fut une des premières femmes de l’Histoire à pouvoir vivre de son art. Nathalie Ferlut et Tamia Baudouin se saisissent de leur plume et de leur pinceau pour raconter en BD le destin de cette forte tête. Inspirant.

Qui es-tu Artemisia ?

La première femme à l’Académie de Florence

Née en 1593 à Rome, Artemisia Gentileschi fut la première femme peintre officiellement reconnue en 1616 par l’Académie des Arts du dessin de Florence (fondée en 1563 par Michelangelo), à une époque où elle était réservée aux hommes. Cette légitimité enfin obtenue lui permit d’obtenir un statut et des droits équivalents à ceux des autres artistes, notamment d’être payée pour son travail, de pouvoir acheter ses pigments de couleurs et de peindre à partir de modèles nus.

Artemisia Gentileschi / Judith Holofernes, Naples

Une représentante de l’école caravagesque

D’une beauté et d’une puissance à couper le souffle, héritière du Caravage dont son père Orazio Gentileschi fut le disciple direct, l’œuvre d’Artemisia est emprunte de violence, sourde ou directe. Une de ses œuvres les plus connues est sa célèbre représentation de la scène biblique d’Holopherne décapitée par Judith, glaçante de réalisme. La violence, Artemisia l’a vécue dans son quotidien de femme, notamment en étant violée à 17 ans par son précepteur de peinture, Tassi, qui l’a abusée de longs mois. Ce crime donna lieu à un procès retentissant en 1612, à l’issue duquel Tassi fut jugé coupable – se reconnaît d’ailleurs sous les traits d’Holopherne décapité le visage de son abuseur. Néanmoins, la force créatrice de la peintre ne peut être réduite à l’épisode Tassi, elle est bien le fruit de son seul talent et de son tempérament de battante.

Une icône au XXème siècle

Artemisia – qui a donné son nom au prix Artémisia de la bande dessinée – est devenue au XXème siècle une figure reconnue et admirée du féminisme, une artiste louée pour sa rébellion contre la phallocratie du XVIIème siècle et son courage à mener sa vie de peintre avec indépendance et détermination.

Autoportrait de Nathalie Ferlut

Artemisia vue par la scénariste Nathalie Ferlut

Pour l’instant : Comment avez-vous eu découvert la vie d’Artemisia ?

Nathalie Ferlut : Il y a bien longtemps de ça, avec le film éponyme, que j’avais courageusement supporté de bout en bout à cause de Michel Serrault. J’avais bien aimé aussi les couleurs et la lumière, les robes bleues de l’actrice.

PLI : D’où vous est venue l’envie de raconter sa biographie en bande dessinée ?

Nathalie Ferlut : Par Tamia, c’était son idée. Comme son dessin est assez contraire au style d’Artemisia Gentileschi, c’était forcément un challenge intéressant. Et puis, après lecture de quelques biographies, et surtout des « Actes d’un procès pour viol en 1612 » (qui est le compte rendu écrit du procès de Tassi) où nous entendons clairement parler Artemisia, je me suis vraiment intéressée au personnage, à sa complexité d’artiste, mais surtout de femme.

PLI : Vous êtes également dessinatrice, comment avez-vous vécu le fait d’écrire ce scénario complet et passionné puis de confier le dessin à Tamia? 

Nathalie Ferlut : De la façon la plus saine possible. C’est un peu compliqué au début mais c’est passionnant de collaborer de cette façon. D’autant que justement, Tamia a un dessin très différent du mien, très riche, donc ça m’a obligé à modifier un peu ma façon de raconter. Ce que j’ai trouvé être un exercice vraiment intéressant.

PLI : Comment avez-vous abordé l’angle avec lequel faire découvrir Artemisia, afin qu’elle soit à la fois reconnue comme la féministe d’avant-garde qu’elle était mais également, loin de la réduire à son seul genre, reconnue pour son travail d’artiste ?

Nathalie Ferlut : C’était un peu compliqué. Il y a cette affaire de viol à laquelle on raccroche systématiquement le reste de son parcours et je voulais montrer que non, ce qui lui a été fait, ce qu’elle a subi, ce n’est pas l’élément fondateur de sa force et de sa colère. Elle a toujours eu ça en elle. Et ce qui semble la définir, sa recherche d’indépendance et de liberté, c’est avant tout un genre de légitime défense : la femme qu’elle est ne peut pas exister si elle ne se libère pas de tout ce qui l’emprisonne (père, mari, conventions…).

© Éditions Delcourt, 2017 – Ferlut, Baudouin

PLI : Il est important pour vous de ne pas réduire la peinture d’Artemisia à une sorte d’exorcisme de son expérience. Comment voyez-vous ses œuvres ? 

Nathalie Ferlut : Justement, en cherchant dans l’œuvre d’Artemisia les œuvres qui précèdent l’affaire Tassi, et qui sont déjà pleines de colère et de force. En regardant bien ce que c’était qu’être une femme dans l’Italie de cette époque, réduite à si peu et sans droits, car je crois que la force d’Artemisia c’est de représenter le contraire de ça. Elle met les femmes (souvent elle-même) au centre de ses œuvres, et au centre de l’action, quelle qu’elle soit : qu’il s’agisse d’assassiner un tyran (Judith et Holopherne), d’exprimer une émotion sexuelle (Danaé), et même, plus important que tout, de faire de l’Art (Allégorie de la peinture).

PLI : Qu’est-ce qui vous a particulièrement étonnée ou émue chez Artemisia ? 

Nathalie Ferlut : J’ai forcément ressenti une proximité avec elle, puisque même dans une époque très différente, il y a des points communs entre elle et n’importe quelle femme exerçant une activité artistique de nos jours. Un grand nombre des réflexions misogynes, parfois humiliantes, qui lui sont adressées tout au long de l’album, je les ai moi-même entendues. Je me suis d’ailleurs fait le plaisir de les parsemer dans le livre…

Tamia Baudouin

Artemisia vue par la dessinatrice Tamia Baudouin

PLI : Comment avez-vous eu découvert la vie d’Artemisia ?

Tamia Baudouin : J’ai découvert Artemisia en lisant un texte sur le sexisme dans l’art il y a quatre ans. En me renseignant plus sur elle, je suis tombée sur des lettres qu’elle avait écrites qui m’ont beaucoup plu.

PLI : Comment avez-vous abordé le fait de dessiner la biographie de la première femme peintre reconnue par l’Académie de Florence, vous sentiez-vous impressionnée?

Tamia Baudouin : Je me suis plus prise d’affection pour elle à travers ses lettres que par ses tableaux, qui sont très beaux, mais ce n’est pas ce qui m’a le plus touchée au départ.

PLI : Connaissiez-vous Nathalie Ferlut ? Comment s’est passée l’adaptation de son scénario ?

Tamia Baudouin : J’ai rencontré Nathalie Ferlut grâce à Christine Cam, éditrice chez Casterman. L’adaptation s’est faite petit à petit : chaque semaine, Nathalie m’envoyait deux planches de découpage, je suivais l’histoire au fur et à mesure.

PLI : Comment s’est passé le travail de documentation sur l’Italie du XVIIème siècle, sur vos personnages et sur les costumes ? Avez-vous pris du plaisir à rendre compte de cette époque ?

Tamia Baudouin : Oui, c’était passionnant de faire des recherches sur l’Italie du XVIIème siècle. C’était assez complexe au niveau de l’architecture, spécialement pour retranscrire des ambiances de maisons appartenant à des personnes aux moyens modestes. J’ai toujours beaucoup de plaisir à dessiner des vêtements, ça m’a plu de travailler sur cette période.

© Éditions Delcourt, 2017 – Ferlut, Baudouin

PLI : Les couleurs et la lumière ont une place prépondérante dans l’œuvre d’Artemisia, héritière du Caravage et de son clair-obsur. Comment avez-vous travaillé vos couleurs et vos tons, qui parviennent à donner une ambiance unique à l’album?

Tamia Baudouin : J’ai cherché à reprendre certaines gammes de couleur de peintres de l’époque pour certains passages, pour d’autres j’ai fait comme ça me plaisait.

PLI : Que souhaitez-vous que l’on retienne d’Artemisia ?

Tamia Baudouin : L’Artemisia telle que je la voyais avant de commencer l’album était assez différente de celle que j’imagine maintenant grâce au travail de Nathalie. Pour moi au départ, elle était plutôt tempétueuse et amoureuse, très fière, assez casse-pied. L’Artemisia de Nathalie reste casse-pied et attachante mais elle a en plus un côté chef de famille, soucieuse de la responsabilité qu’elle a sur les personnes qu’elle aime : comme ses deux filles et sa servante Marta, et pour lesquelles elle tâche de faire de son mieux. Elle me plait encore plus. J’espère qu’elle donnera du courage à ses lecteurs et à ses lectrices.

Artemisia, une BD parue chez Delcourt dans la collection Mirages.

© Éditions Delcourt, 2017 – Ferlut, Baudouin

© Éditions Delcourt, 2017 – Ferlut, Baudouin

=> Nathalie Ferlut est scénariste et dessinatrice et a publié notamment Le bel inconnu (Carabas) et Les lettres d’Agathe (Delcourt).

=> Tamia Baudouin est une jeune dessinatrice qui réside principalement au Japon et se consacre au dessin après ses cinq années de formations à Paris et Bruxelles.

Vous découvrirez sur leurs blogs des pages de la prochaine BD qu’elles préparent ensemble, Dans la Forêt des Lilas, un conte mélancolique un peu gothique. 

Publicités