Lohengrin de Wagner, l’opéra qui nous happa

Pouvons-nous encore en 2018 – à l’heure où notre attention a été réduite à peau de chagrin par les sollicitations du monde virtuel – apprécié 4h30 d’opéra du tonitruant Wagner? La réponse est oui, inconditionnellement oui.

© Baus – La Monnaie


Mercredi 2 mai, dans le cœur de Bruxelles, au Théâtral Royal de la Monnaie, nous avons été happées par Lohengrin, opéra majeur du compositeur allemand dirigé par Alain Altinoglu et mis en scène par Olivier Py.

Happées d’abord par la grâce du décor qui, vaste vaisseau de métal et de pierres, sombre ruine tournant sur elle-même, envahit l’espace scénique pour raconter la désolation d’un pays à reconstruire. Ce pays c’est l’Allemagne dans son année zéro, grise de la poussière qui nourrit les rancœurs. Dans cette nacelle, tant les vitres brisées que les géants de pierre endoloris disent silencieux les impacts de la tragédie qui se précipite.

Happées ensuite par la grâce du chef d’orchestre Alain Altinoglu qui emporte l’orchestre symphonique d’un accord à l’autre avec une virtuosité envoûtante (et qui manifesta un flegme incroyable lorsque l’opéra connut une brève panne d’électricité au mouvement 56!). Forts de cette direction musicale enivrante, les chœurs font trembler l’édifice – et la fièvre s’avère parfois inquiétante – tandis que les chanteurs vibrent de justesse, dont la terrible Ortrud, figure de méchante glaçante superbement interprétée par Sabine Hogrefe.

Happées enfin par la grâce de la mise en scène et de la profondeur de champ conceptuel proposé par Olivier Py, l’inspirant directeur du Festival d’Avignon. A travers son regard, le Lohengrin de Wagner – composé en 1840 à l’apogée du romantisme allemand – devient une puissante fable contemporaine, un conte cauchemardesque écrit pour que le futur puisse relire son Histoire avec attention. Certes, l’œuvre de Wagner fut instrumentalisée un siècle plus tard pour alimenter l’idéologie nazie, mais plutôt qu’un opéra nationaliste – questionne le metteur en scène – Lohengrin n’est-il pas précisément un opéra sur le nationalisme et sur la voie possible de son échec?

Lohengrin, héros aussi vertueux que mystérieux, symbolisant l’Art et sa puissance invisible, fait promettre à sa jeune promise Elsa de ne jamais le questionner sur son nom et ses origines. Il lui demande de pouvoir taire le secret de sa transcendance afin que, par son acte de foi, la culture reste indépendante du pouvoir illégitime et puisse accomplir son destin. Or, cette révolution par l’art et pour le peuple, cœur battant de ce drame wagnérien, ne finit-elle pas dans les derniers mouvements brisée sous le poids des instincts corrompus et barbares ?

Happées, époustouflées, éprouvées par les 4h30 de cet opéra, nous avons fini cette aventure lyrique avec la grâce de ce questionnement, plus chaudement chevillée à la conscience encore: comment l’art sauve t-il le monde ?

Une expérience partagée à deux pour notre nouvelle plateforme culturelle Deux plus Un Bruxelles.

© vidéo : Théatre de la Monnaie

SYNOPSIS

Au Xe siècle, à Anvers, le chevalier Telramund accuse Elsa, fille du duc de Brabant, d’avoir assassiné son propre frère, le dauphin Gottfried qui a disparu sans laisser de trace. La jeune femme appelle à l’aide le chevalier au cygne, Lohengrin, qui lui est apparu en rêve. Le miracle se produit : Lohengrin surgit en chair et en os et provoque en duel Telramund en guise de jugement divin. La victoire remportée, il épousera Elsa, à la condition qu’elle ne lui demande jamais ni son nom ni son origine. Mais, aiguillonnée par Ortrud, l’épouse jalouse de Telramund, Elsa finit par poser la question interdite. Lohengrin est alors contraint de révéler son identité et de quitter Elsa. Avant de faire ses adieux, il révèle qu’Ortrud est la véritable coupable qui a ensorcelé Gottfried. Alors que ce dernier réapparaît, Elsa s’affaisse à terre sans vie.

Publicités