Européennes et libres: trois siècles de penseuses

Donner la parole aux penseuses et citoyennes européennes de trois siècles d’Histoire, dans leur langue originale, telle est la mission passionnante que remplit l’essai L’Europe des femmes du XVIIIème au XXIème siècle. Un livre éminemment pertinent qui reconstruit notre socle commun, duquel les préoccupations égalitaristes et libératrices résonnent. Une histoire des idées à mettre entre toutes les mains.

L’Europe des femmes

Julie Le Gac et Fabrice Virgili ont coordonné L’Europe des femmes, du XVIIIème au XXIème siècle. Recueil pour une histoire du genre en VO. Fictions, chansons, discours, essais, correspondances – dans leur langue originale et leur traduction française – mais aussi documents iconographiques se font l’écho de trois siècles d’histoire européenne et des aspirations, ou des obstacles, à une égalité entre les sexes. Qu’il s’agisse d’oeuvres de femmes ou d’hommes connus ou moins connus, ils font entendre la diversité des expériences du peuple des femmes, de toutes conditions et dans tous les coins européens. Le mouvement, qui préexiste au nom, revêt une universalité véritable.

Pour l’instant : En quoi votre livre, qui rassemble des paroles et des productions d’Européennes sur trois siècles, est inédit ?

Julie Le Gac et Fabrice Virgili : Tout d’abord, peu d’ouvrages donnent la parole aux femmes, et encore moins dans leurs langues d’origine. Ensuite, ce livre réunit des écrits de femmes et d’hommes qui prennent la défense des droits des femmes, mais aussi d’autres qui se prononcent contre l’égalité entre les sexes. Son originalité tient également au fait qu’il s’intéresse aux thématiques les plus variées : luttes des femmes pour disposer de leur propre corps ou pour conquérir l’arène politique, difficultés des femmes pour se faire une place dans le monde des arts ou des sciences… Enfin, le fait de réunir des sources issues de toute l’Europe permet d’insister sur les transferts et les échanges, permis par la traduction comme par la circulation des femmes à travers les frontières.

Mary Wollstonecraft, philosophe, femme de lettres et féministe britannique, mère de Mary Shelley

Pli : En effet, vous faites entendre, outre des textes classiques (Olympe de Gouges, Alexandra Kollontaï, Virginia Woolf), des voix du peuple des femmes : ouvrières, paysannes, migrantes, en langue française, anglaise, espagnole, italienne, russe mais aussi roumaine ou albanaise par exemple. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris lors de l’élaboration de ce livre avec vos collègues ?

Julie Le Gac et Fabrice Virgili : Nous avons été surpris par la circulation de certains textes, slogans et formules dans toute l’Europe, par exemple « Un enfant si je veux quand je veux ». À l’inverse, il n’existe à notre connaissance aucun équivalent dans d’autres langues de l’hymne du MLF de 1971 chanté en France, en Suisse et en Belgique, alors qu’à l’époque les femmes d’autres pays d’Europe se mobilisent pourtant pour plus de liberté et d’égalité. Les surprises sont également venues des sources documentaires elles-mêmes, comme cette lettre de la mathématicienne Sophie Germain qui, par souci d’être simplement lue par ses collègues masculins, signe Monsieur Leblanc. Ou encore ce témoignage d’une paysanne turque, Bayan Hati, qui devient membre du parlement d’Ankara dans la Turquie kémaliste.

Sophie Germain, mathématicienne, physicienne et philosophe française

Histoire des libertés et des oppressions

Pli : Quelles furent les grandes libertés gagnées, et celles perdues, par les Européennes du XVIIIème au XXIème siècle?

Julie Le Gac et Fabrice Virgili : Pendant ces trois siècles, les femmes ont progressivement, parfois difficilement, avancé dans le droit d’exercer leur citoyenneté, le droit à l’éducation (du primaire au supérieur), à la libre maîtrise de leur corps, ou encore à une plus grande indépendance économique. Nous n’observons pas de libertés perdues, mais certaines périodes historiques marquent des temps d’arrêt ou des résistances. Par exemple, les femmes sont très rapidement exclues de la Révolution française, alors qu’elles ont joué un rôle moteur à ses débuts. Les guerres marquent également des moments où la sexualité des femmes est plus contrôlée par les autorités inquiètes de l’absence des hommes. De même, dans l’immédiat après-guerre, la volonté de repeupler les nations tend à assigner les femmes dans un rôle maternel.

Pli: Quelles sont les libertés ou les ratées que les livres d’Histoire tendent à occulter ?

Julie Le Gac et Fabrice Virgili : Les livres d’Histoire ont souvent tendance à utiliser les sources plus accessibles, et donc le plus souvent écrites par les hommes – notre ouvrage permet ainsi d’avoir un accès direct à ces sources de femmes.

Pour certains manuels, il est difficile de penser le féminisme autrement que comme une caricature, il est dès lors souvent oublié dès qu’il s’agit de s’intéresser aux idées politiques et aux mouvements sociaux.

Or, avec tous ces documents, nous rappelons que le féminisme s’inscrit au creux de cette histoire des idées et, plus largement, que les femmes sont actrices des événements et des évolutions historiques dans toutes ses dimensions. On ne peut seulement les envisager dans un dernier chapitre ou dans un encadré, comme tendent encore à le faire certains livres d’Histoire.

Emmeline Pankhurst, femme politique britannique féministe, suffragette

Pli : Quatre piliers de l’oppression des femmes semblent se dessiner au fil des pages, à savoir la loi, l’argent, l’éducation et le pouvoir invisible de l’opinion publique (dixit Michel Prum). Etes-vous d’accord avec cela ?

Julie Le Gac et Fabrice Virgili  Ces quatre piliers sont en effet pertinents. Il est vrai que la loi peut légitimer des inégalités et le Code civil napoléonien, largement diffusé en Europe, a ainsi ancré dans le droit la domination masculine. Néanmoins, depuis les années 1970-1980, sous l’effet des mutations des sociétés civiles mais également de la Communauté Européenne (puis de l’Union Européenne), la loi a surtout des vertus protectrices. Dans bien des pays, femmes et hommes sont désormais égaux selon la loi. Les difficultés d’accès à l’éducation, de même, ont freiné la marche vers l’égalité, mais là encore, dans la majorité de l’Europe, filles et garçons ont désormais accès égal à l’éducation. La domination économique des femmes demeure susceptible de freiner leur indépendance, malgré la protection généralement offerte par la loi (et là, l’action de la Communauté économique européenne s’est montrée déterminante).

Précisément, un dernier pilier de l’oppression des femmes pourrait se situer dans une prétendue nature féminine, associée à la fragilité et à la maternité, et qui est encore trop souvent invoquer pour justifier l’inégalité entre les sexes.

L’égalité des sexes en 2017

Pli : Quelles autres résistances demeurent, plus de 40 ans après la révolution féministe, quant à l’égalité des sexes ? Comment comprendriez-vous aujourd’hui cette phrase d’Engels : « La femme est le prolétaire de l’homme » ?

Julie Le Gac et Fabrice Virgili  Un plafond de verre demeure en politique ou dans le monde de l’entreprise. Il semble invraisemblable qu’en moyenne, en Europe, les femmes gagnent près de 20 % de moins que les hommes. Et en dépit des parcours de femmes telles qu’Angela Merkel ou Theresa May, l’accès des femmes aux plus hautes responsabilités politiques demeure limité. Surtout, l’actualité en témoigne, trop d’hommes considèrent les femmes comme à leur disposition. Le déferlement de témoignages de femmes, de tous milieux sociaux, ayant subi des formes de harcèlement sexuel, rappelle cruellement l’actualité de la dénonciation du harcèlement sexuel par Adelheid Popp en 1909 (texte traduit de l’autrichien dans L’Europe des femmes).

Olympe de Gouges, femme politique et femme de lettres française, pionnière du féminisme

Pli : Quelles sont d’après vous les conditions pour que liberté et égalité continuent à se conjuguer au féminin dans l’Histoire future ?

Julie Le Gac et Fabrice Virgili : Il faut que les femmes accèdent partout à l’égalité, que la mixité soit étendue dans les différentes sphères du pouvoir, que les femmes maintiennent la pression et que les hommes acceptent de partager, qu’ils changent aussi en assurant des tâches jusque-là dévolues aux femmes et considérées, dès lors comme, subalternes.

L’ouvrage collectif L’Europe des femmes, du XVIIIème au XXIème siècle. Recueil pour une histoire du genre en VO, paru aux Editions Perrin, est le fruit d’une collaboration entre douze chercheurs et chercheuses. Octobre 2017, 352 pages, 23,50 euros. 

Julie Le Gac et Fabrice Virgili sont membres de l’association Mnémosyne qui cherche à promouvoir l’Histoire des femmes et du genre, qui est également la Section française de la Fédération Internationale pour la Recherche en Histoire des Femmes et membre de l’European Platform of Women Scientists.

Les femmes face aux particularismes régionaux

L’Europe, plurielle, a été traversée par des évènements communs (guerres, révolution industrielle, Lumières, lutte pour les droits des femmes…) mais avec des décalages parfois importants. Deux particularismes régionaux ont par exemple forgé des aspirations et des blocages différents. Explications de Julie Le Gac et Fabrice Virgili :

* l’Europe communiste

« Dans l’Europe communiste, un « féminisme d’État » a permis plus facilement aux femmes d’accéder à des responsabilités politiques et économiques. Notamment la création de crèches, alors qu’elles étaient quasiment inexistantes à l’ouest, favorisait le travail des femmes. Par contre l’absence de liberté, la pénurie, s’appliquait bien aux femmes comme aux hommes. »

* l’Europe catholique

« En ce qui concerne les religions monothéistes présentes en Europe, un chapitre du livre leur est consacré : elles ont en commun d’avoir voulu la femme inférieure à l’homme. À l’image de l’Église comme institution, qui continue à refuser l’accès de la prêtrise aux femmes, la religion catholique défend ardemment le patriarcat, enfermant les femmes dans un rôle de mères, en contrôlant notamment leur sexualité, comme le rappelle l’Encyclique Humanae Vitae du Pape Paul VI qui rappelle la vocation procréatrice du mariage et prohibe l’utilisation de la pilule contraceptive. Cependant, dans le même temps, elle a favorisé l’émergence de nombreux lieux de sociabilité féminine.  »

Alexandra Kollontaï, femme politique soviétique féministe et militante

Notre dîner européen idéal : la liste des invité.e.s

Julie Le Gac et Fabrice Virgili : 400 millions de convives cela fait un peu trop mais pourquoi pas dîner avec des femmes engagées telles que Giusi Nicoloni, maire de Lampedusa, qui se bat pour un accueil décent des migrants, Asli Erdogan, cette romancière et militante turque qui fut emprisonnée quelques mois fin 2016, et encore les Pussy Riots, elles aussi un temps emprisonnées. Nous serions également heureux de dîner avec l’actrice britannique Emma Watson, ou encore l’humoriste belge Charline Vanhoenacker.

Du côté des hommes, nous pourrions inviter Sadiq Kahn, le maire de Londres qui lutte pour l’égalité salariale entre hommes et femmes et contre les publicités dégradant l’image de la femme, ou encore Pierre Foldès, médecin français engagé dans le combat contre l’excision.

Quant aux sujets de conversation, il va sans dire que nous les laisserions libres…

Sélection culturelle d’œuvres européennes

Deux œuvres phare

* La trilogie de Charlotte Delbo, Auschwitz et après.

* La pièce de théâtre, Lampedusa Beach, écrite par Lina Prosa.

Virginia Woolf, femme de lettres et féministe anglaise

La sélection de Julie Le Gac

* Les œuvres qui m’ont le plus influencée : en littérature, Jane Austen, Doris Lessing, Annie Ernaux, Marguerite Duras, Maylis de Kerangal ; les films de Claire Denis ou Mia Hanssen-Love ; les photographies de Germaine Krull ou encore de Christina Broom qui photographia des suffragettes…

* La richesse de la littérature pour enfants : Catharina Valckx et ses Coco Panache ou Haut les pattes; Julia Donaldson et son Gruffalo ; Stephanie Blake et Caca Boudin ; et Fifi Brindacier qui reste une référence comme première héroïne de la littérature enfantine.

* Mes incontournables : Marguerite Duras et Agatha Christie.

* Mon dernier coup de cœur : Alice Zeniter, Juste avant l’oubli.

La sélection de Fabrice Virgili

* Les 3 artistes qui m’ont le plus influencé : Lee Miller et Patti Smith, deux américaines certes mais qui par leur parcours de ce côté aussi de l’Atlantique, se sont imposées dans des mondes d’hommes, et de manière sublime, photographe de guerre pour la première, l’une des plus grand chanteuse de rock pour la seconde. Plus ancienne, la suédoise Selma Lagerlof, première femme prix Nobel de Littérature, et auteure du Banni, superbe ouvrage contre le rejet sous toutes ses formes.

* Mes incontournables : Maj Sjöwall et Per Wahlöö, une femme et un homme, les « parents » de la littérature policière scandinave dans les années 1960-70.

* Mon dernier coup de cœur : Négar Djavadi, Désorientale.

Julie Le Gac

Fabrice Virgili

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