Du handicap à l’humain augmenté (partie 2) – Le transhumanisme

De tout temps, l’homme a utilisé la médecine pour se soigner et se « réparer ». Qu’en est-il aujourd’hui, comment la technoscience – l’alliance des sciences et de la technologie modernes – permet-elle de traiter l’humain ? Et quels sont les enjeux éthiques et sociaux de ses promesses ? Deux auteurs ont fouillé ces questions : l’illustratrice Héloïse Chochois dans sa superbe BD « La Fabrique des corps » et le philosophe Vincent Billard dans son brillant essai « Eloge de ma fille bionique».

© Editions Delcourt, 2017 – Chochois.

Cette deuxième partie de notre dossier traite du transhumanisme. 

Vincent Billard est un philosophe singulier qui conçoit la technologie moderne à l’aune de possibilités profondément humanistes, dans le sens où il la pense capable de faire évoluer l’humain vers un au-delà de sa nature séculaire (biologique) pour le faire vivre plus longtemps et mieux (grâce au bionique), dans un monde où – délivrée de la soumission à la finitude (à court terme) – la question du sens de la vie pourrait dévoiler un pan inédit. Son essai Eloge de ma fille bionique. Philosophie du handicap, humanisme et transhumanisme est une réflexion sur le handicap qui combat les visions simplistes et une introduction au courant de pensée transhumaniste.

Le regard du philosophe Vincent Billard…

Sur la BD « La Fabrique des corps » d’Héloïse Chochois que vous pouvez découvrir dans la première partie du dossier.

« Je trouve cette bande dessinée très réussie tant graphiquement qu’au niveau du contenu. Héloïse Chochois montre très justement que l’ambition de réparer l’être humain ne date pas d’hier, à ma connaissance on trouve même des traces de trépanation sur les crânes humains remontant à la Préhistoire. Le transhumanisme n’est donc qu’un prolongement, par des moyens inimaginables autrefois, de cette volonté de réparer l’être humain, sans se limiter d’ailleurs pour sa part au corps, mais en essayant de tout « réparer » (par exemple le fait que notre vie est très limitée en durée, que notre intelligence et notre connaissance sont étroites, etc). J’ajouterais que ce livre montre bien aussi que, si cette ambition de réparer l’homme est fort ancienne, elle ne peut pleinement se réaliser qu’avec des technologies extrêmement pointues. Avec les techniques du Moyen-âge et de la Renaissance, une amputation ne pouvait que très difficilement bien se terminer… Cela donne à réfléchir.

Certains de nos contemporains sont séduits, aujourd’hui, par une idéologie nouvelle qui est en quelque sorte l’exacte opposée du transhumanisme et qu’on appelle la « décroissance » (abandonner le progrès, revenir à des modes de vie beaucoup plus simples voire frugaux). Tout cela est bien beau et certaines choses sont effectivement « décroissables » (on peut faire son pain soi-même par exemple, ça prend juste plus de temps, surtout si on cultive soi-même son blé!), mais que deviendrait la médecine dans une société décroissante? Les planches d’Héloïse Chochois ont le mérite de nous rappeler ce qu’était la médecine, et notamment la réparation du corps dans des sociétés de « basse technologie », et ce n’est guère rassurant de songer à y revenir. »

Editions Hermann, Presses de l’Université Laval.

Philosophie du handicap et du transhumanisme

Pour l’instant: Pourriez-vous expliquer ce qu’est le transhumanisme à des novices sur le sujet?

Vincent Billard : Il existe beaucoup de définitions possibles du transhumanisme, suivant notamment l’approche positive ou négative que l’on en a. Je peux vous donner une première définition que je juge la plus neutre possible et ensuite la mienne.

La définition de base c’est que le transhumanisme implique trois choses fondamentales : 1) L’allongement maximale de la durée de la vie humaine, 2) Le développement maximal de l’intelligence artificielle et des capacités technologiques, et 3) La réunion en l’homme de ces deux éléments pour arriver à une nouvelle forme d’humanité.

Ma définition personnelle, celle que je défends dans mon ouvrage, est que le transhumanisme est le terme qui a été trouvé pour désigner la lutte radicale de l’être humain contre tout ce qui handicape sa nature (la brièveté de notre vie, notre manque d’intelligence et nos pouvoirs limités, etc).

Pli: Pourquoi le transhumanisme déclenche t-il beaucoup de septicisme voire de mépris chez ses contradicteurs et opposants (disons en Europe)?

Vincent Billard : D’abord, il faut bien comprendre que le transhumanisme est une invention américaine, ses principaux représentants sont américains (même si son ambition originale peut être rapportée à des penseurs européens classiques comme Pic de la Mirandole), et rien que cela suffit à expliquer une grande partie de l’hostilité qu’il génère de la part de tous ceux qui sont à un degré ou un autre anti-américains. Ensuite, il y a trois critiques fondamentales :

  • puisqu’il est américain et très lié aux nouvelles entreprises et innovations technologiques américaines, le transhumanisme est l’objet d’une critique anti-capitaliste voyant en lui l’aboutissement de la société mercantile moderne.
  • La deuxième critique fondamentale vient de la religion qui voit dans le transhumanisme une forme de projet concurrent, puisque le transhumanisme annonce une sorte de « salut » technologique. Là où la religion attend l’accomplissement suprême après la mort, le transhumanisme veut la repousser au maximum et, dans l’idéal, l’abolir. On comprend mieux ainsi leur opposition radicale, même si on peut aussi trouver quelques rares chrétiens progressistes essayant de les réunir malgré tout.
  • Enfin, il existe une troisième critique fondamentale qui réunit des gens qui ont simplement peur que l’on aille « trop loin », qui considèrent que cela peut mener à de grands dangers, notamment en matière d’intelligence artificielle ou de marchandisation du corps humain. Il est difficile sur ces sujets de ne pas partager cette inquiétude.

Toutes ces critiques réclament des discussions et des argumentations spécifiques. La réflexion ne fait que commencer sur toutes ces questions, en particulier en France et en Europe où nous avons mis du temps à nous y intéresser.

La seule chose que l’on peut dire c’est qu’il paraît irrationnel aussi bien de condamner totalement ce mouvement sans y avoir vraiment réfléchi que de penser que tout cela ne créera aucun problème. Chacun est donc invité à y penser dès maintenant car ce sera sans doute un des sujets primordiaux des décennies à venir.

Pli: Pourquoi les arguments d’ubris ou de bioconservatisme sont-ils réfutables ?

Vincent Billard : Une grande partie de ma réflexion consiste justement à aborder ces aspects, en proposant un angle de vision que j’espère original et intéressant. Aujourd’hui, la grande majorité des gens, partisans comme adversaires du transhumanisme, l’interprètent comme une « augmentation » des capacités de l’homme. Si on conçoit les choses ainsi, alors il est difficile de ne pas en venir à penser que le transhumanisme va « trop loin », qu’il outrepasse dangereusement les limites de notre nature (d’où cette accusation d’ubris, de démesure). Mais est-ce la bonne manière de voir? J’invite plutôt à le penser non pas comme un « plus » (augmenter toujours plus les capacités humaines) mais comme un « moins » :

pour moi le transhumanisme consiste à vouloir toujours moins de souffrance, moins de bêtise, moins de projets inaboutis du fait de la brièveté de notre vie…

Le transhumanisme est moins une lutte pour dépasser les capacités de l’homme ordinaire « normal » qu’une lutte universelle contre tous les handicaps fondamentaux liés à notre nature d’être humain (car nous sommes tous au fond handicapés). Or, cette lutte que nous menons contre les handicaps « mineurs » (la surdité par exemple, dont ma fille est atteinte, ou la cécité ou la paralysie), pourquoi ne la mènerions-nous pas contre les handicaps « majeurs » que nous partageons tous (une vie trop brève, trop parsemée de souffrances, d’ignorance, d’actions immorales, etc)? Être bioconservateur, c’est refuser de changer cela au motif qu’il ne faudrait surtout pas toucher à la nature humaine, qui serait en quelque sorte « sacrée ». Mais dans la mesure où cette nature est liée à la souffrance, je ne trouve pas légitime de considérer qu’il ne faut rien changer, tout ce qui diminue cette souffrance tout en nous rendant moins bêtes et moins ignorants me paraît envisageable.

©Ahmad Ferdosian

L’humain handicapé

Pli: Pourquoi avez-vous souhaité conjuguer le transhumanisme et son projet – grossièrement dit – d’« humain augmenté» avec la notion de handicap ou plus précisément avec l’« humain handicapé» ?

Vincent Billard : Parce que souvent les adversaires du transhumanisme les opposent, alors que je crois plus pertinent de considérer qu’il s’agit de la même chose en réalité. Pour un transhumaniste, les handicapés ne sont pas des « sous-hommes » qu’il faudrait faire disparaître, cette approche brutale n’est pas celle qui guide les transhumanistes (sauf peut-être quelques individualistes anglo-saxons). Le plus juste au fond est de considérer tous les hommes comme handicapés (en pensant tous les handicaps fondamentaux liés à notre nature d’être humain : une vie trop brève, trop parsemée de souffrances, d’ignorance, d’actions immorales) et le transhumanisme comme le nom général de cette lutte contre les handicaps fondamentaux de l’existence, contre le handicap universel. Je ne pense pas que le terme d’humain « augmenté » soit le meilleur pour parler du transhumanisme, je dirais plutôt qu’il faut parler d’humain « moins handicapé », indéfiniment et très diversement moins handicapé.

Dans cette optique, la technologie est en quelque sorte notre « baguette magique » contre tous les handicaps divers et variés liés à notre nature.

Pli: Quelle est pour vous la frontière – si tant est qu’il y en ait une – entre l’humain réparé et l’humain augmenté ? Quelle différence ontologique y a(urait) t-il entre la prothèse et l’implant ?

Vincent Billard : Précisément, selon ma conception des choses, il n’y en a pas. Si tous les hommes sont fondamentalement handicapés alors l’implant cochléaire qui permet à ma fille d’entendre est un moyen de lutter contre le handicap de la surdité, de même que le pacemaker futur qui me permettrait par exemple de vivre 100 ans de plus serait le moyen de lutter contre le handicap fondamental (que je partage avec ma fille et tous les êtres humains) de la brièveté de l’existence. On peut tout au plus distinguer des handicaps « mineurs » qui ne touchent que certains êtres humains et des handicaps « majeurs » qui touchent tous les êtres humains sans distinction. Le transhumanisme est le nom donné au projet qui lutte de manière radicale contre tous les handicaps sans exception.

Pli: Pouvez-vous expliquer pourquoi la puissance technoscientifique peut se lire à l’aune de la fragilité humaine et se penser à son service ?

Vincent Billard : Si ce qu’on appelle la « technoscience » (l’alliance de la science et de la technologie modernes) n’a pour but que l’augmentation de la puissance de l’homme, ça n’a pas grand sens, cela peut même être très inquiétant.

Je pense, au contraire, que le cœur du projet transhumaniste est un projet moral qui donne précisément tout son sens au progrès technologique moderne.

Il ne s’agit pas par exemple de vivre plus vieux juste pour vivre plus vieux mais parce que la disparition des proches en premier lieu et ensuite de soi-même est une souffrance. Si vous aviez la possibilité de faire vivre vos parents par exemple cent ans de plus et que eux le désirent, où serait le mal? De même pour vos enfants. Plus nous vivrons longtemps plus nous aurons l’opportunité de développer notre intelligence, notre savoir et notre moralité et de continuer à chérir les êtres que nous aimons. Si la technologie ne sert pas à nous rendre le monde plus vivable, la vie plus supportable, quel est son intérêt?

©Jason Blackeye

Finitude et ipséité

Vous lire est une expérience qui nous amène à bouger les lignes prédéfinies de nos conceptions et à s’exercer à des vues de l’esprit vertigineuses, exigeantes mais aussi, en un sens, désespérément optimistes. Ma dernière question serait celle-ci : Quelle lecture le transhumanisme apporte t-il, selon vous, de ces deux notions de philosophie : la finitude et l’ipséité ?

Vincent Billard : Merci de votre commentaire positif ! Le transhumanisme tel que je le conçois est justement le nom donné à cette lutte contre ce que les philosophes appelaient autrefois la « finitude » humaine (le fait que l’homme est imparfait, que sa vie est courte, que ses capacités intellectuelles, morales, physiques sont limitées à tout jamais). Pour le transhumanisme, la finitude n’est pas indépassable, c’est en cela qu’il s’agit effectivement d’un extraordinaire message d’optimisme. La grande majorité des hommes finissent souvent par se persuader que la mort est tout compte fait une bonne chose, car ils savent qu’ils n’ont pas le choix d’y échapper. Mais si l’on espère un jour vivre 100 ans de plus ou mille ans voire, soyons fous, des millénaires, alors le caractère positif de devoir mourir, au bout en moyenne de 70-80 ans, paraît beaucoup moins évident. Je propose pour ma part de ne plus parler de finitude mais de handicap universel, car cette notion de handicap implique l’idée qu’il s’agit d’une chose que l’on ne doit pas accepter sans discussion, contre quoi on doit lutter et à l’égard de quoi la lutte doit être collective pour qu’elle profite à tous.

L’ipséité, elle, est une notion complexe, développée par exemple par celui qui est un philosophe de référence pour moi, Vladimir Jankélévitch. L’ipséité c’est au fond le fait d’être un être unique, incomparable avec tout autre, ne ressemblant qu’à lui-même et dont l’apparition dans le monde est un miracle unique et irremplaçable. 

Jankélévitch disait en parlant de lui, de son ipséité et pour désigner en même temps tous les êtres humains : « Je suis une vérité éternelle qui va mourir. » Il voulait dire par là : je suis un être unique (comme tous les êtres humains sont uniques, c’est leur ipséité) et rien ne pourra effacer le fait que je suis apparu un jour dans le monde, le fait que j’ai vécu et il est vrai aussi, de toute éternité, qu’un jour je vais mourir. Je dirais juste que le transhumanisme ajoute ce « petit » détail, l’espoir fou qu’un jour des êtres humains puissent dire : « Je suis une vérité éternelle qui ne va pas mourir ».

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