Du handicap à l’humain augmenté (partie 1) – La BD « La Fabrique des corps »

De tout temps, l’homme a utilisé la médecine pour se soigner et se « réparer ». Qu’en est-il aujourd’hui, comment la technoscience – l’alliance des sciences et de la technologie modernes – permet-elle de traiter l’humain ? Et quels sont les enjeux éthiques et sociaux de ses promesses ? Deux auteurs ont fouillé ces questions : l’illustratrice Héloïse Chochois dans sa superbe BD « La Fabrique des corps » et le philosophe Vincent Billard dans son brillant essai « Eloge de ma fille bionique».

©Delcourt – Heloise Chochois

Cette 1er partie de notre dossier traite de la BD La Fabrique des corps et présente quelques pages de l’album.

Héloïse Chochois a étudié le design d’illustration scientifique. Dans La Fabrique des corps. Des premières prothèses à l’humain augmenté*, elle met son dessin délicat au service d’une Histoire de l’amputation. Une première bande dessinée au thème surprenant qui décrit des défis majeures et passionnants. Elle est parue aux Editions Delcourt, dans la collection Octopus dirigée par Boulet.

Travail de fond: l’humain réparé

Pour l’instant: Votre roman graphique est très complet, nous y apprenons énormément de choses historiques et médicales sur l’amputation, sur le traitement réservé aux corps et aux patients à travers les âges, sur les progrès et les aspirations de l’Homme. Comment vous est venue l’idée de traiter de « la fabrique des corps » en 160 pages ?

Héloïse Chochois : L’idée du thème de La fabrique ne vient pas entièrement de moi. Lorsque nous nous sommes rencontrés, Marion, Boulet (les éditeurs) et moi, la collection était en train de se monter. Or, comme je ne suis pas scientifique moi-même – je travaille avec des scientifiques -, je n’ai pas de sujet de prédilection. Nous sommes tombés d’accord pour traiter d’un thème dans le domaine médical car j’avais déjà eu à travailler sur des sujets touchant au monde de la médecine durant mes études, et que cela m’avait plu. Ce qui nous a tout d’abord intéressé, ce sont les prothèses, l’humain réparé. De là, nous nous sommes rendu compte que « l’humain réparé » n’était qu’une partie d’un thème plus large. Nous avons donc étendu notre champ de recherche et décidé de traiter aussi de l’amputation, ainsi que d’approfondir dans une dernière partie en abordant « l’homme augmenté ». A posteriori, nous avons réalisé que c’était un sujet passionnant mais sous-représenté.

©Editions Delcourt 2017 – Héloïse Chochois

©Editions Delcourt 2017 – Héloïse Chochois

Pli : Vous parvenez à nous projeter dans l’expérience intime de votre héros qui, de son accident à sa prothèse, traverse non sans traumatisme les étapes de sa transformation physique et psychologique. Comment s’est passé votre travail de recherches, de documentations ?

Héloïse Chochois : Ça a été une grosse partie du travail. J’ai procédé de plusieurs manières différentes : tout d’abord, j’ai recoupé et compilé des articles, des bibliographies et des références graphiques pour les parties historiques. Ensuite, je suis allée rencontrer des gens, notamment des adhérents à l’ADEPA (association de défense et d’étude des personnes amputées).

C’est important, quand vous traitez ce genre de sujet, d’écouter ceux qui ont vécu une amputation et de ne pas baser ce que vous faites vivre au personnage entièrement sur vos propres spéculations.

Pour la partie sur le cerveau, j’ai fait directement appel au Dr Hasboun, un spécialiste du cerveau, afin qu’il m’explique comment tout cela marche, relise, corrige et valide le contenu scientifique. Enfin dans la dernière partie, sur le transhumanisme, j’ai recoupé des articles mais j’ai aussi été chercher des renseignements à la source en contactant des membres de l’association française transhumaniste afin qu’ils m’expliquent leur point de vue. En revanche, puisque c’est une partie dans laquelle vous avez du pour et du contre, je n’ai pas fait relire à l’un ou l’autre des partis dans un souci d’objectivité. J’ai mené toutes ces recherches en parallèle à l’écriture du scénario, elles en ont ainsi orienté significativement l’écriture.

Pli : Qu’est-ce que votre livre vous a appris sur le handicap, sur l’humanisme, sur le transhumanisme ? Quel regard souhaitez-vous que nous portions sur le sujet ?

Héloïse Chochois : Tout ce dont je parle dans La Fabrique, je l’ai appris durant le projet ! Au fil de mes rencontres, j’ai été amenée à me poser des questions sur l’intégrité physique, ce que cela représentait. Sur la stigmatisation du handicap vis-à-vis des autres, et de soi-même. J’ai pu un peu effleurer certains mécanismes de reconstruction, physiques et psychologiques, et comment chacun vit différemment son handicap.

En ce qui concerne le transhumanisme, j’ai appris ce que c’était, déjà ! Et comme je le dis à travers mon personnage dans la bande dessinée, je pense que le plus important, c’est de réfléchir et d’en parler.

Travail de forme : le dessin scientifique

Pli : Votre dessin est précis, teinté d’humour, tant dans ses aspects scientifiques que dans le vécu humain. Comment avez-vous abordé votre dessin pour cette BD ? 

Héloïse Chochois : Le principe de cette bande dessinée, c’est d’être construite autour de deux axes de la même histoire. D’un côté la science et la technologie, de l’autre le vécu – c’est-à-dire la partie dans laquelle nous suivons le quotidien du personnage, de son accident à sa reconstruction physique et psychologique. La conception des planches commence par le choix de ce qu’il va y paraître, du type d’information que je vais y aborder. Ensuite, il faut réfléchir au meilleur moyen de traiter ces informations (des séquences de cases, une illustration pleine page…). Concrètement, je dessine au pinceau, puis je fais la couleur à l’ordinateur, sur Photoshop©.

©Editions Delcourt 2017 – Héloïse Chochois

Pli : Dans votre album, la couleur joue un rôle important.

Héloïse Chochois : En effet, j’ai beaucoup utilisé la couleur afin de rythmer le récit. Le livre comporte quatre chapitres : l’amputation, le membre fantôme, les prothèses et le transhumanisme. Chaque partie a une gamme colorée choisie pour servir à la narration. Dans la partie sur l’amputation, nous avons une dominante de rouge, c’est la partie dans laquelle nous traitons du corps. Dans celle sur le membre fantôme, l’univers est bleu et très sombre, afin de refléter l’état psychologique du personnage qui est très déprimé. La partie sur le vécu du personnage est traitée en noir et blanc afin de mettre en avant la rupture avec les parties plus techniques. C’est une partie muette, on y parle du parcours intime du personnage, ainsi il m’a semblé pertinent d’exprimer tout cela uniquement par le dessin.

Le blog d’Héloïse Chochois c’est ici.

Le site d’Octopus, la collection savante des Editions Delcourt c’est ici.

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La Fabrique des Corps en images

L’amputation au Moyen-âge

« Le Moyen-âge est une période qui a duré mille ans, en réalité nous n’avons certainement pas fait que cautériser les plaies, mais il se trouve que c’est tout de même durant cette période que nous pouvons retrouver ces techniques. J’ai adapté mon style de dessin à l’époque en me basant sur des tapisseries. »

©Editions Delcourt 2017 – Heloïse Chochois

Le Tourniquet

Cette page est basée sur un traité de médecine qui expliquait comment se servir du tourniquet. Il m’avait beaucoup plus, car il précisait lui-même assez régulièrement qu’il était nécessaire de bien faire attention à ce que le sang du patient reste en majeure partie dans le patient.

©Editions Delcourt 2017 – Heloïse Chochois

La salle d’opération

« Dans cette planche, nous faisons un petit point sur les acteurs d’une opération, et à ce que nous trouvons dans une salle d’opération. »

Le membre fantôme

« Ici, le personnage se rend compte qu’il ressent de la douleur dans un bras qui n’existe plus. Il commence à peine à réaliser qu’il a perdu un bras, c’est donc très dur pour lui psychologiquement. Il a un peu l’impression que la vie s’acharne. Autour de lui le décor s’assombrit, afin de coller à son état d’esprit. »

©Editions Delcourt 2017 – Heloïse Chochois

L’humain augmenté

« Sur cette page en noir et blanc, le personnage commence à imaginer des prothèses formidables, comme dans son livre de Science-Fiction ».

©Editions Delcourt 2017 – Heloïse Chochois

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