Fanny Gayral et les secrets d’un roman qui soigne

Médecin généraliste et écrivain, Fanny Gayral publie chez Albin Michel son premier roman, Le début des haricots. Un feel-good book charmant aux allures de petite thérapie littéraire. Rencontre avec une auteure apte au bonheur.

 De médecin à écrivain

Pour l’instant : Votre êtes médecin généraliste, écrire était votre rêve d’enfant. Comment s’est-il réalisé ? Avez-vous eu un déclic ou bien le processus a t-il été plus doux ?

Fanny Gayral : Le processus a été doux dans la mesure où j’écris depuis que je suis toute petite. J’ai toujours ressenti ce besoin qui se traduisait par la rédaction de textes un peu décousus et de débuts de romans jamais finis. Lorsque j’ai entamé mes études de médecine, j’ai mis l’écriture entre parenthèses, puis elle est revenue dans ma vie pendant mon internat. J’ai découvert le livre d’Isabelle Filliozat, Trouvez son propre chemin, et j’ai réalisé qu’il fallait que je fasse une place dans ma vie à ce rêve nébuleux d’écriture que je portais depuis toujours. J’ai alors consacré tout mon temps libre à terminer mon premier roman, qui s’intitule La génération spontanée des grumeaux. J’ai envoyé mon manuscrit à un concours d’écriture et obtenu la deuxième place du Prix Nouveau Talent 2015. Cela m’a confortée dans mon désir ! J’ai publié ce roman sur Amazon et me suis mise à l’écriture du deuxième…

Pli : Le début des haricots a lui aussi commencé sa « carrière » en ligne.

Fanny Gayral : J’ai écrit cette histoire en six mois afin de faire également concourir ce livre au Prix du Nouveau Talent – mais en 2016, le jury n’a sélectionné aucun manuscrit. J’ai alors choisi de le publier en ligne où il a en effet rencontré beaucoup de succès : après un bon démarrage sur Kindle et plusieurs semaines dans le Top 20, Le début des haricots a conquis plus de 20.000 lecteurs sur Internet… J’ai vraiment connu un cercle vertueux jusqu’à aujourd’hui avec cette version « vrai livre » chez Albin Michel.

Pli : Votre héroïne Anna est médecin urgentiste, son vocabulaire et son rapport au corps ne sont pas ceux de Madame-tout-le-monde. Les médecins ne risquent donc pas de souffrir en vous lisant car nous ne sommes pas dans l’approximation médicale, n’est-ce pas?

Fanny Gayral : En effet, les médecins ne souffriront pas ! J’ai vraiment essayé de ne pas être trop obscure pour les lecteurs dans l’usage des termes médicaux, j’ai choisi des mots dont la compréhension exacte n’est pas obligatoire, pour lesquels le contexte est suffisant… Je ne pense pas en avoir trop utilisé mais vous savez, pour moi, c’est une véritable déformation professionnelle. En entrant dans la tête d’Anna, vous découvrez comment un médecin voit le monde, les corps des autres… Je ne sais pas si ça va vous plaire mais c’est authentique.

* De la comédie à la thérapie

Pli : Anna va intégrer à l’improviste une semaine de séance de travail psychothérapique. Vous décrivez très bien le travail de tous les participants de même que l’ambiance du stage, des séances de méditation aux « saucisses végétales ». Comment s’est passé votre travail de recherche sur ce sujet ?

Fanny Gayral : J’ai été servie par mon expérience personnelle puisque j’ai moi-même participé à des thérapies de groupe, je n’ai donc pas eu à m’éloigner beaucoup de la réalité. Le thème de l’édition 2015 du Prix du Nouveau Talent, pour lequel j’ai écrit Le début des haricots, était le courage. Or pour moi le courage est une qualité dont on a besoin pour oser l’introspection, pour oser le travail personnel.

Je me suis toujours beaucoup intéressée à la psychologie et à la psychanalyse ; à la base j’avais même envisagé devenir médecin psychiatre, mais l’expérience des stages ne m’a pas plu. Je me suis alors tournée vers la connaissance des thérapies humanistes et de toutes les formes de Gestalt thérapies. J’ai participé à des groupes, fait des stages, beaucoup lu sur le sujet…

Pli : Pouvez-vous expliquer en quoi consiste la Gestalt ?

Fanny Gayral : Il s’agit de thérapies qui se centrent sur la personne et sur ses modalités de contact avec les gens autour d’elle, sur la qualité de ses relations, sur son être au monde. Il s’agit d’observer ce qui se passe dans les relations de cette personne et d’essayer d’assouplir les rigidités de ses réponses – parfois nous sommes dans la répétition de comportements acquis dans le passé, de processus figés, dont notre réponse n’est plus adaptée au présent. Ces thérapies laissent se déployer les modalités d’être sans coller d’étiquettes, elles misent sur l’accueil, l’ouverture, l’existence de multiples possibilités, notamment en les faisant exister au sein d’un groupe d’individus.

Pli : C’est cette dynamique qui vous a attirée dans l’idée de parler de la thérapie de groupe? Pensez-vous qu’un changement par ce biais soit possible ?

Fanny Gayral : J’aimais l’idée d’écrire une comédie romantique et j’ai trouvé qu’une thérapie de groupe était une toile de fond idéal, joyeuse et cocasse à souhait ! Les interactions entre les participants offraient de nombreuses pistes amusantes. Je voulais aussi rendre compte de l’expérience ressentie la première fois que vous participez à un stage. Personnellement, n’étant pas très extravertie, j’y allais à reculons, comme Anna, en me demandant à quelle sauce j’allais être mangée… Au final, quelle découverte ! Le fait de parvenir à changer est totalement subjectif bien sûr, il s’agit de se sentir prêt… Mais pour moi, c’est tout à fait possible, je l’ai expérimenté.

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Pli : Anna se trouve à un tournant de sa vie d’adulte, où les places que chacun tient dans la famille sont chahutées. La scène thérapeutique du jeu de positions est à cet égard épatante. Pourquoi pensez-vous qu’Anna se soit fermée à l’enfant qu’elle était ? Cela nous pend-il au nez à tous d’après vous ?

Fanny Gayral : Dans la psychologie d’Anna se trouvent des qualités intrinsèques comme la bienveillance, la générosité, le souci de bien faire. Or, elles ont été tellement bien implantées qu’elles ont paradoxalement conduit Anna à ne pas être en adéquation avec ses propres désirs : elle a adhéré au projet que son père avait pour elle. Une dévotion renforcée par la peur que son père lui a toujours inspirée, et qui lui a bouché ses horizons. La scène dont vous parlez est une technique qui s’appelle la constellation familiale. C’est une approche particulière, les thérapeutes ont plusieurs cordes à leurs arcs durant les thérapies de groupe. Quant au fait de savoir si nous sommes tous concernés par les mêmes problématiques qu’Anna, il s’agit de l’ordre de l’intime et il m’est difficile de faire des généralités. Mais je constate dans les retours de mes lecteurs que les sujets des ressentis familiaux et des conflits de loyauté font résonnance chez beaucoup, tout comme cette figure du père un peu despotique. Ce genre d’échanges et de partages avec les lecteurs rend toute cette aventure tellement riche !

* De la profondeur à la légèreté, ou du courage à l’huile de monoï

Pli : Il me semble en refermant le livre qu’il s’apparenterait presque à la personnalité de son héroïne, en surface léger et maîtrisé, dans le fond bouillonnant et très sensible.

Fanny Gayral : Votre analyse me plait. J’aime beaucoup ce qu’on appelle la chick-lit, la littérature féminine légère, et suis une grande lectrice de feel-good book. J’avais donc envie d’écrire un livre qui s’inscrive dans cette veine comique. Mais il est fort possible que le quotidien de médecin et la sensibilité d’Anna, amènent à la fois de la profondeur, de la poésie et du bouillonnement à cette histoire…

Pli : Anna cherche à devenir courageuse. Publier votre premier livre, ne fait-il pas de vous quelqu’un de courageuse également ?

Fanny Gayral : Il faudrait définir le courage, le thérapeute Jim dit à la fin du livre que « le véritable courage, c’est savoir être courageux lorsque l’on ne l’est pas. » Le fait de publier ce livre est surtout une grande chance qui m’est offerte !

Le fait de devenir écrivain a été le fruit d’un processus qui est venu avec le temps, j’en profite à chaque étape et j’ai appris à prendre les choses comme elles viennent. Pour l’instant, c’est un bonheur.

Pli : Une dernière question, pensez-vous que l’huile de monoï puisse soigner aussi bien qu’un anxiolytique?

Fanny Gayral : (rires) Je ne sais pas d’où m’est venu cette idée répétitive, hormis que j’ai personnellement une affection particulière pour l’huile de monoï, je vous l’avoue. Elle m’évoque la plage, le toucher…et c’est bien sûr encore mieux lorsqu’elle peut être appliquée par quelqu’un qu’on aime. Les souvenirs olfactifs réveillent une mémoire vivace. Quant aux anxiolytiques, en tant que médecin, je préconise leur utilisation avec parcimonie, ils ne sont que des béquilles et pas une fin en soi. Travailler sur ses angoisses demande un long travail, c’est le chemin de toute une vie.

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Un feel-good book, c’est quoi ?

Un feel-good book c’est littéralement « un roman qui fait du bien ». Dernière tendance littéraire, calquée sur les feel-good movies, ces livres cherchent à vous faire vous sentir bien en présentant une vision positive de l’existence, au travers de personnages optimistes, qui croient en leurs rêves et parviennent à surmonter les obstacles de la vie en se réinventant. Bonne découverte !

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L’ordonnance culturelle de Fanny Gayral (pour sortir des moments où l’on voit tout en noir)

Les œuvres qui me « soignent » depuis que je suis toute jeune

  • J’aime les tableaux de Klimt, pour leurs couleurs et la douceur qui en émane.
  • J’ai le coffret intégral de Mozart dont je trouve la musique éminemment joyeuse.
  • Je peux également écouter en boucle le CD Unplugged de Clapton.

 Les œuvres qui me nourrissent

  • J’aime les livres de Patrick Cauvin comme Pourquoi pas nous ; ils sont pour moi les prémisses des feel-good book et il m’a donné envie d’écrire comme lui.
  • Rimbaud est mon poète préféré.
  • J’aime à la fois les livres de chick-lit pour leur scénario rythmé et drôle, comme ceux de l’auteure anglaise Sophie Kinsella, et les livres au style particulier que je lis pour la recherche de la langue comme Réparer les vivants de Maylis de Kerangal par exemple. En revanche, j’ai du mal a trouvé les deux – scénario drôle et style élaboré – dans un livre.
  • Je lis aussi énormément de livres de développement personnel sur le pouvoir du moment présent, la communication non-violente et des livres sur la spiritualité.

 Mes coups de cœur culturels anti-déprime

  • Ma vie pas si parfaite, le nouveau livre de Sophie Kinsella !
  • J’aime écouter Guillaume Meurice sur France Inter que je trouve très drôle.
  • Visiter le Festival international des jardins de Chaumont-sur-Loire incite à ralentir.
  • La chanson Shut up and dance de Walk the moon me donne la pêche.

Mon lieu culturel magique pour arrêter de broyer du noir

Le parc Güell à Barcelone. Ce n’est pas la porte à côté mais je le trouve tellement apaisant, lorsque vous vous promenez sous les arbres, parmi toutes ces céramiques, avec une vue en hauteur sur la capitale. Vous êtes dans un écrin dans le ciel, vous vous sentez reliée au monde. »

©Felipe Lopez

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