Jamais vieille, comme Hélène Bruller

A 49 ans, Hélène Bruller commence à avoir les genoux noueux mais cette vexation devient une inspiration pour la désopilante illustratrice, qui conjure sa peur de la vieillesse dans sa nouvelle BD « J’veux pas vieillir ». Femme rock et parent moderne, désopilante et décomplexante, cette digne héritière de Brétécher est la thérapeute la plus rapide que je connaisse : découvrez ses planches et consommez sans modération. 

Bruller la burlesque

Pour l’instant : Votre BD est absolument hilarante. Rire, ça maintient le lecteur jeune, non?

Hélène Bruller : Tout le monde aime rire, donc quand vous riez d’une chose difficile à vivre, finalement, elle finit par devenir un objet de plaisir. Si vous riez de vous-même, vous finissez même par être reconnaissant des défauts que la nature vous a fourgués : ils vous permettent de vivre cette jubilation immense qu’est l’autodérision.

Pli : Quant à vous, est-ce que faire cette BD vous a fait rajeunir ?

Hélène Bruller : D’une certaine manière, oui. Rire de ma vieillesse galopante a eu un effet thérapeutique. Je n’ai pas du tout rajeuni du corps mais j’accepte mieux d’être une vieille carne. Et bien vivre son état, même si la dégradation continue, c’est une façon de ne pas renoncer à qui vous êtes, donc de rester jeune.

Pli : D’où est partie l’envie de « J’veux pas vieillir », désiriez-vous conjurer le sort ?

Hélène Bruller : Je fais toujours mes albums sur le mode de la sincérité. J’ai besoin d’être spontanée. Le vase intérieur se remplit sans que je m’en rende compte et un jour ça m’envahit, j’ai besoin de le faire sortir. Je ne prépare jamais un sujet avec de la doc et une étude de mœurs, je dis juste ce que je ressens, sans filtre, et ça devient des planches. Bon, c’est beaucoup de boulot quand même, hein ! Je pars sur ce que j’ai envie de dire mais après il faut beaucoup de travail pour l’exprimer en cases.

Pli : Vos enfants sont présents dans l’album, ils ont même donné des idées. « Place aux jeunes » – qui est le lot de tout parent – ça maintient jeune ?

Hélène Bruller : Quand vous avez des enfants, vous n’avez pas le choix : vous voyez le fossé se creuser chaque jour. Moi qui étais sûre de parler jeune, je réalise avec eux, avec leurs expressions auxquelles je ne comprends rien, que je parle le vieux jeune. Mais voir une nouvelle époque se déplier sous mes yeux, même si ça me confirme que c’est plus vraiment moi qui fais le monde (alors qu’avant j’étais convaincue d’en être le maître), malgré tout, ça me rappelle que j’ai eu mon époque aussi – mes années 80, où la musique était bonne, où la mode était divinement rock – et je me dis que j’ai eu de la chance d’avoir cette époque-la, qui restera dans le fond ma culture. J’écoute toujours ACDC, je porte des jeans 501, je mets encore des santiags. Du coup, quand mes enfants me demandent si je connais ACDC, je suis hallucinée : « Hé Ho ! C’est à moi ! Copieurs ! », mais en même temps ces croisements d’espaces temporels sont une complicité entre nous.Pli : Vous êtes une femme cool et rock, l’âge qu’on a, c’est dans la tête, non ? Ou alors est-ce que notre corps qui « fond comme une bougie» en vieillissant est un sale traître ?

Hélène Bruller : Oui, je me sens jeune, mais ça peut être un piège… Parfois, quand je vois mon reflet en minijupe en jean avec mes genoux qui commencent à ressembler à des nœuds de marin, je me dis : « Houlà, mamie, gaffe au jeunisme ! ». Donc forcément, j’en veux un peu à mes genoux de ne pas me suivre parce que je continue de me sentir moi-même dans les minijupes en jean.

Pli : Vous dites que vieillir ce n’est pas votre style, le style de qui pensez-vous que ce soit ? Vous dites connaître des jeunes déjà vieux…

Hélène Bruller : On connait tous des gens de 50 ans qui ont déjà des attitudes de vieillards. Vieillir comme un vieux, c’est penser que l’époque actuelle vaut moins que celle où vous étiez jeune. Tout vient de la peur, grand mal du siècle avec la culpabilité. Quand vous restez scotché sur le passé, vous devenez ringard. J’ai 49 ans, certes, j’ai ma culture années 80 bien visible, mais j’aime découvrir l’époque d’aujourd’hui et je suis heureuse d’en faire partie. Vieillir est devenu mon style, parce que je suis du genre qui ne renonce jamais (et que j’ai pas trop le choix) mais je compte changer encore (mon corps aussi, connard), me remettre en question jusqu’à mon dernier souffle.

La phrase qui me terrifie : « c’est pas à mon âge que je vais changer ». Je la trouve débile, immature et absurde. C’est justement parce qu’on a de l’expérience qu’on a toutes les armes pour changer ce qui ne va pas. Certainement pas à 20 ans, quand on n’est pas fini, qu’on est angoissé de l’avenir et qu’on a trois grammes d’expérience pour se remettre en question !

Je crois que la réponse est souvent dans la curiosité. Si vous êtes de nature curieuse, vous vous en foutez finalement de vieillir, vous avez moins de plaisir à vérifier dans la glace si un jean vous fait un beau cul, et c’est très bien, ça vous libère l’esprit pour observer le monde.

Pli : Les femmes et les hommes semblent être égaux dans le vieillissement et ses tares, vous n’épargnez personne (et c’est tant mieux). Qu’est-ce qui reste cependant injuste entre les deux sexes ?

Hélène Bruller : Il reste encore que les tempes grises, chez un mec, c’est du charme, chez une femme, c’est un rendez-vous en retard pour faire sa teinture. Mais ça change. J’ai de plus en plus de copines qui portent leurs cheveux gris et que ça ne vieillit pas, simplement parce qu’elles les portent en assumant, pas par renoncement. Les choses bougent de ce côté, d’ailleurs Sophie Fontanel vient de sortir un livre « Une apparition » sur le sujet, que je me réjouis de lire. Et puis… le dernier mec qui m’a draguée avait 22 ans et m’en donnait 35… Bon, j’y suis pas allée, hein, le trip je me tape un mec qui pourrait être mon fils, ça me la coupe direct.

Pli : Vous avez peur de tomber dans quelques mois (à 50 ans) du côté obscur du style rock, vous nous donnerez des nouvelles ?

Hélène Bruller : Hahaha ! Je continue d’explorer le sujet du rock en tous cas, mais d’une autre manière. Chut ! Je n’ai pas encore pu convaincre Hervé Desinge (mon éditeur adoré) d’éditer cet album.

Pli : Avez-vous conscience de marquer aussi fort vos lecteurs/trices, à travers toutes vos BD, que votre idole Claire Brétécher ?

Hélène Bruller : Bretécher est pour moi à jamais LA bande dessinée d’humour à elle toute seule. Elle est indétrônable. Du coup j’ai l’impression que vous me demandez si j’ai conscience d’être une déesse… Si vous étiez un mec, je vous proposerais de boire un verre.

« j’veux pas vieillir » Editions Hugo Desinge, 15 euros.

 

Les planches qui m’ont fait rajeunir (ou pas)

Je veux pas vieillir: « Oui. Parce qu’exprimer que je veux pas vieillir, c’est déjà une façon de le vouloir. Donc de s’assumer comme vous êtes, donc de se sentir faire partie du monde quel que soit votre âge. »Time wars: « Oui. Parce que ça me rappelle que j’ai ardemment voulu grandir et que ça m’a aidée à comprendre que vieillir c’est grandir encore. »

Liquéfaction :« Argl… Pas du tout… Ou alors en essayant de me convaincre que je deviens une jeune bougie ? »

Les mecs prennent aussi : « Oui. Continuer d’observer le monde et de m’en moquer, ça me fait me sentir vivante. Et quand je me moque des mecs, j’ai toujours l’impression que c’est une façon de créer une complicité avec eux, donc dans un sens, qu’on garde un rapport de séduction qui me maintient aussi jeune. »

ça faut plus faire : « Ca, c’est mon garde fou. Je vois bien que la mémé de 90 ans qui se balade en déambulateur dans les couloirs de la maison de retraite avec des santiags aux pieds, ça fait con. Alors je veille quand même un peu à rester rock sans faire panoplie de Dick Rivers… Il y a des trucs que j’arrête de mettre (mon blouson de moto bleu, blanc, rouge, mes docks Martins avec des collants rayés), ma fille est ravie de les récupérer. Mais les pompes de vieux en macramé, ça jamais ! Ma mère a bientôt 83 ans, elle est toujours en escarpins à talons aiguille et elle a la classe. »

 

 

 

 

 

 

 

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