Qui étaient Les Indésirables? Diane Ducret soulève un voile abandonné de l’Histoire.

Eva et Lise sont deux jeunes femmes internées dans un camp français pendant la Seconde Guerre Mondiale, l’une est aryenne, l’autre est juive. Sur ce sujet ardu, inspiré d’histoires vraies, Diane Ducret livre un roman puissant, Les Indésirables. Philosophe, romancière et essayiste, elle s’était fait connaître en 2011 avec son best-seller Femmes de dictateur. Rencontre avec une auteure dont l’intelligence, à l’image de son accent chantant, n’a pas fini de briller.

Astrid di Crollalanza © Flammarion

* Découvrir l’existence du Camp de Gurs

Pour l’instant : Votre livre se déroule dans un camp d’internement français construit en 1939 dans les Basses-Pyrénées. Comment avez-vous eu connaissance du camp de Gurs ? Et pourquoi avez-vous eu envie d’y consacrer votre huitième livre ?

Diane Ducret : Je suis originaire du pays basque et j’avais toujours entendu l’histoire de la présence des nazis dans notre région. Alors que je faisais des recherches, je suis tombée un jour par hasard sur le témoignage d’une femme qui était passée par le camp de Gurs. J’ai découvert qu’il y avait eu chez moi, dans les Pyrénées, en France, un camp d’internement où des hommes et des femmes avaient été parqués. Ce n’était pas un camp de réfugiés, les gens y vivaient une situation concentrationnaire : la privation de la liberté, pas d’accès à une quantité minimale de nourriture par jour, pas de sanitaires, pas d’accès aux soins.

Durant l’hiver 1940, il y eut plus de morts au camp de Gurs qu’à Buchenwald ; et en 1942, ce fut le lieu de départs vers les camps de la mort.

Le témoignage de la détention de cette femme était terriblement dramatique, mais certains détails piquèrent ma curiosité. Il était question d’un piano livré un jour au camp et déposé dans la boue. Il était aussi questions d’hommes Espagnols pour lesquels les femmes du camp se faisaient belles. J’ai poursuivi mes recherches pour savoir qui étaient ces femmes et j’ai découvert un événement appelé « la rafle des femmes indésirables ». Ces trois mots mis côte à côte m’ont profondément questionnée et m’ont donné envie d’écrire ce livre.

PLI : Qui étaient ces « indésirables » raflées au mois de mai 1940 en France ?

Diane Ducret : Deux ans avant la tristement célèbre rafle du Vel’ d’Hiv’ de juillet 1942 (durant laquelle 13000 juifs furent internés, ndlr), eut lieu une première rafle du Vélodrome d’Hiver. Elle concerna 7000 femmes allemandes et d’origine allemande, juives et aryennes, réfugiées politiques, célibataires et mariées sans enfants. Par une douce journée de printemps, 7000 femmes furent enfermées en plein Paris par ordre du gouvernement français (l’armistice franco-allemand n’étant signé que le 22 juin 1940, ndlr). Elles furent toutes déportées au Camp de Gurs quelques jours plus tard. Parmi elles, se trouvaient la philosophe Hannah Arendt et l’actrice Dita Parlo. Or cette histoire est complètement oubliée ! Je trouve ça tellement fou que cet événement soit si peu connu que je me demande s’il n’est pas tabou. Mon point de départ fut donc un triple choc : tout d’abord ce moment historique purement et simplement oublié. Ensuite l’élément féminin qui le constitue puisque ces femmes furent catégorisées indésirables et condamner à l’internement parce qu’elles étaient des femmes sans enfants ! Enfin, l’aspect  universel et si actuel des choses quant au sort des réfugiés politiques.

Hannah Arendt fut internée au camp de Gurs en mai 1940

* Donner vie à Lise et Eva, deux héroïnes que tout opposait

PLI : Vos héroïnes Eva et Lise sont nées de la lecture de nombreux témoignages de ces femmes indésirables. Pouvez-vous présenter vos personnages ?

Diane Ducret : Eva et Lise sont deux jeunes femmes d’aujourd’hui dans la mesure où elles nous renvoient à un sujet actuel. Ce sont des réfugiées politiques débarquant dans un pays des Droits de l’homme, des femmes qui fuient la guerre et une idéologie totalitaire, qui sont logées dans des gymnases et des logements de fortune, qui ne parlent pas notre langue et dont l’opinion publique commence à se méfier… Ce sont deux jeunes femmes que tout devrait opposer. A la fin de sa trentaine, Eva est une aryenne, fille de la bourgeoisie allemande, qui lit et joue au piano. Nourrie par une idéologie politique qu’elle rejette, elle fuit l’Allemagne seule, avec ses partitions pour tout bagage. A Paris, elle tombe amoureuse de Louis, un Français. Eva est une femme courageuse qui se sauve grâce à l’art. Agée d’une vingtaine d’année, Lise est une jeune fille juive élevée dans la tradition. C’est une personne discrète et d’apparence fragile, on la compare à une libellule car sa peau est si fine qu’on peut deviner ses veines. Plus jeune, elle a fui le pogrom avec sa mère. Elle n’a jamais connu d’homme, elle se réserve. Ces personnages vont se rapprocher dès qu’elles se rencontrent au Vélodrome d’Hiver, et évoluer tout au long de l’histoire… Parfois, la plus forte des deux n’est pas toujours celle qu’on croit.

PLI : Comment s’est passé votre travail de recherche documentaire ?

Diane Ducret : Il y a très peu de documents existants, ceux dont je parle à la fin du livre représentent à peu près une liste exhaustive ! Il y a plusieurs raisons à cela. D’une part, cet épisode de l’Histoire française est peu documenté, et c’est sans doute lié au fait que nous ne sommes pas très fiers ou n’acceptons pas l’idée d’avoir pu faire ça avant le régime de Vichy. D’autre part, les archives du camp ont été complètement détruites – nous ne dirons pas comment pour ne pas trop révéler du roman. De cette manière des femmes ont été sauvées. En revanche, beaucoup de celles qui sont restées au camp de Gurs ont été envoyées dans des camps de la mort en 1942.

Ecrire ce livre m’a vraiment donné l’impression, sans prétention, de sortir quelque chose des coulisses de l’Histoire.

PLI : Comment avez-vous fait pour donner vie à ces deux femmes, dans les conditions si dures du camp de Gurs, sans vous laisser happer par l’horreur ?

Diane Ducret : J’ai dans ce livre une écriture cinématographique qui m’a permis d’être au plus près de Lise et Eva, de voir ce qu’elles voyaient, de sentir les odeurs qu’elles sentaient, d’avoir faim et froid à leurs côtés, de me retrouver immergée depuis le Vel’ d’Hiv’ jusqu’à à leur baraque dans le camp. Je n’ai pas voulu écrire un livre sur l’horreur, malgré la grande tristesse de ces histoires de vie. J’ai voulu mettre en lumière ce que j’avais admiré chez elles, chez toutes ces femmes, leur faculté d’être solidaires et de résister, en voulant continuer à se faire belle, en faisant de la place à l’art dans le camp. Emotionnellement, je pense que peu ou prou toutes les femmes ont déjà ressenti le fait d’être indésirable. Que ce soit pour un nouveau régime politique, pour un homme, pour la morale, pour sa famille, que ce soit à cause de nos choix, à cause de notre liberté, nous avons toutes déjà été indésirables.

PLI : Les femmes internées à Gurs résistent en effet en montant un cabaret à l’intérieur du camp, cela paraît inimaginable…

Diane Ducret : Pourtant, il y a vraiment eu un piano, un cabaret, et j’ai trouvé des témoignages disant que la pièce de Shakespeare Un songe d’une nuit d’été a été montée. Après, j’ai créé à partir de tout ça quelque chose de spécifique. Le « Cabaret bleu » du roman est un lieu d’unité pour Eva, Lise et les autres détenues. J’ai pris beaucoup de plaisir à inventer toutes les paroles de leurs chansons.

© Leeroy

* Penser la féminité 

PLI : Aussi dur que soit son thème, votre roman est empreint de douceur et de romantisme. Comment êtes-vous parvenue à trouver cet équilibre ?

Diane Ducret : C’est sans doute lié à ma personnalité. Dans le livre, il y a cette phrase gravée dans l’infirmerie « Il vaut mieux allumer une lumière que de se plaindre de l’obscurité. » Je m’y reconnais entièrement. Dans mon parcours personnel, j’ai toujours cherché la lumière au milieu des ténèbres. J’ai foi en la capacité infinie de l’amour. Je pense qu’il est possible de se libérer grâce à l’amour des Hommes et la solidarité. Quant à l’aspect romantique – qui a trait aux relations amoureuses entre les Indésirables et les prisonniers Espagnols du camp – c’est quelque chose que j’ai lu dans un témoignage. Il raconte que chacune avait son chacun. Et que ces liens dépassaient l’idée du couple : être humaine, être femme, réveiller le désir d’un homme au sens noble du terme, se faire belle, et puis l’apercevoir à travers le grillage, c’est ce qui permettait de faire tenir une journée de plus.

PLI : Avec ces personnages de femmes féminines et fortes, diriez-vous que ce roman est féministe ?

Diane Ducret : Les Indésirables parlent de destins de femmes et de la manière dont elles se questionnent sur leurs choix de vie. Enfermées car elles n’ont pas d’enfants, elles se demandent ce qui les attend quand elles sortiront : serai-je trop vieille ? Trouverai-je quelqu’un si je n’ai que moi à offrir ? C’est un poids que connaît toute femme. Le féminisme habite tous mes livres mais ce n’est pas orienté. Je me sens humaniste, et donc féministe, mais pas militante. Je pense que les hommes et les femmes ont des droits et de des devoirs d’égal traitement, et qu’il faut respecter leur liberté et leur besoin.

PLI : Quelle est la chose que vous souhaitiez que nous retenions de Lise et d’Eva ?

Diane Ducret : Elles représentent ce qu’est le désir de vie pour une femme.

Les Indésirables est paru chez Flammarion.

 

Livre magnifique, d’une grande précision stylistique et émotionnelle, Les Indésirables a l’étoffe des grands romans. Diane Ducret allie son acuité d’historienne, son talent de conteuse et sa plume élégante pour livrer un récit doux-amer dont la justesse provoque un sursaut de réalité. Sa foi en l’humanité fait mouche.

 

Les œuvres culturelles qui ont accompagnée Diane Ducret durant l’écriture des Indésirables 

* Le piano de Ludovico Einaudi ainsi que celui d’Yann Tiersen.

* La voix de la chanteuse des London Grammar.

* La vie est belle de Benigni, j’ai un peu envisagé mon livre comme ce superbe film.

* La série américaine Orange is the new black et son milieu carcéral de femmes.

* Les mains du miracle de Joseph Kessel sur le Dr Kersten.

* Inconnu à cette adresse de Kathrine Kressmann Taylor.

* Hannah Arendt, Martin Heidegger, Lettres et autres documents (1925-1975) dont j’ai tiré les poèmes de Hanna Arendt qui se trouvent dans le livre.

 

 

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