Liaisons dangereuses, j’apprends «t’à» les éviter

Correctrice au journal Le Monde pendant plusieurs décennies, Martine Rousseau est passionnée par la langue française. Avec deux comparses, elle publie Retour sur l’accord du participe passé et autres bizarreries de la langue française, un livre qui fleure l’amour des mots et nous fait plonger de l’autre côté du texte – là où syntaxe, orthographe et vocabulaire piègent quotidiennement les journalistes, à leur corps défendant.

Martine Rousseau & Olivier Houdart

Pour l’instant : Etre attaché(e) à la langue française, sa grammaire légendaire, ses bizarreries orthographiques, est-ce avoir des goûts désuets ? Autrement dit, pouvons-nous aimer les règles du français et être moderne ?

Martine Rousseau : C’est une bonne question. Je ne trouve pas qu’il soit désuet, en soi, de s’intéresser à la manière dont fonctionne une langue. De nombreux principes régissent la langue française, être moderne signifierait de faire évoluer certains d’entre eux. Par exemple, la règle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin » est aujourd’hui battue en brèche par des linguistes féministes. Les règles du participe passé alimentent, quant à elles, des débats entre professionnels qui estiment qu’elles ont besoin d’être changées.

Nous sommes à une époque où nous écrivons très trop vite à cause d’Internet. Certaines règles sont intéressantes à comprendre, d’autres doivent être modifiées car elles ne tiennent plus. En tout état de cause, beaucoup sont le fruit de décisions politiques. Les subtilités de la langue française font son charme, mais il n’y a pas d’usage immémorial de la langue.

PLI : Pour quelle subtilité de la langue française éprouvez-vous une tendresse particulière?

Martine Rousseau : L’accord des adjectifs de couleur ! La règle est la suivante : il n’y pas d’accord quand la couleur indiquée fait référence à un objet précis : orange, marron, cerise Pour le reste rouge, bleu, blanc, vert, noir – , on accorde. Mais, lorsqu’il y a deux couleurs en jeu, aucune ne l’emporte, il n’y pas d’accord, nous dirons donc qu’une jupe est « vert et bleu », et non « verte et bleue ». Une règle un peu subtile mais amusante.

PLI : Quelles sont les complexités inhérentes à la langue française que vous avez le plus souvent corrigées ?

Martine Rousseau : Sans conteste, les accords du participe passé lorsqu’il est placé après (ou avant) le complément d’objet direct, lorsqu’il est employé avec les verbes pronominaux, lorsqu’il est confondu avec l’infinitif.

Ensuite, vient le cas du mode du verbe avec la locution « après que » : il s’agit de l’indicatif et non du subjonctif ! Le subjonctif est le mode du non encore réalisé, or on emploie l’indicatif à la suite de « après que » car le fait est avéré. Pour « avant que », nous utiliserons le subjonctif. Les modes de conjugaison ne sont pas bien compris (ne serait-ce que le mot « mode ») ; il faudrait passer du temps à les expliquer aux enfants à l’école, je suis sûre que cela les amuserait et permettrait de dédramatiser la grammaire.

En troisième position parmi les erreurs les plus souvent commises, vous trouvez les homophonies : pécher/pêcher, lasser/lacer, chair/chère/chaire, sein/saint/sain… Enfin, il y a les confusions entre des mots semblables… à quelques lettres près : inclination ou inclinaison par exemple. Une « inclinaison pour le communisme »… attention ça penche !

PLI : Nous parlions de modernité, pourquoi la langue française reste t-elle aussi misogyne ?

Martine Rousseau : La misogynie de la langue me semble être le reflet de la misogynie sociale. Cette domination des femmes par les hommes nous ramène à l’époque de Louis XIV et du pouvoir de l’Eglise catholique. En 1767, un grammairien du nom de Nicolas Beauzée déclare en toute élégance : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Le mâle et la femelle, serions-nous au zoo ? Au XVIIIe siècle, la Révolution française renvoie les femmes chez elles alors qu’elles y ont activement participé. Deux siècles plus tard, en 1997, Maurice Druon, alors secrétaire perpétuel de l’Académie française, s’attaque à la féminisation des noms de métier qu’il juge inepte. Pour lui, comme pour beaucoup d’académiciens, l’ambassadrice n’est autre que l’épouse de l’ambassadeur, la présidente l’épouse du président.

Cette misogynie me rappelle cette anecdote : j’assistai à la projection d’un documentaire très intéressant intitulé Pleure ma fille, tu pisseras moins, de Pauline Horovitz. Il n’y avait, sans doute eu égard au sujet, quasiment que des femmes dans la salle, et un homme. Que dit l’animatrice de la soirée en préambule : « Merci d’être venues si nombreuses… Excusez-moi monsieur ! » Voilà une excuse qui ne nous parvient jamais en sens inverse !

PLI : Comment pourrions-nous faire évoluer la langue de manière plus égalitaire ?

Martine Rousseau : Il existe une pétition – « Que les hommes et les femmes soient belles ! » –, qui demande à l’Académie française de réformer l’accord de l’adjectif. Le texte affirme : « Cette règle de grammaire apprise dès l’enfance sur les bancs de l’école façonne un monde de représentations dans lequel le masculin est considéré comme supérieur au féminin ». Cette réforme souhaite rétablir l’accord de proximité, selon lequel, lorsque les noms sont de genres différents, l’adjectif s’accorde avec le mot le plus proche. Par la grâce de ce dispositif égalitaire, les manteaux et les vestes seraient blanches et non plus blancs, tandis que les garçons et les filles nous sembleraient gentilles, et non plus gentils.

La féminisation des noms de métier est également un enjeu important. Peu encline à traiter ce sujet, l’Académie française a par ailleurs essayé de masculiniser des métiers, comme celui de sage-femme. Les académiciens avaient décidé de baptiser les hommes exerçant ce métier « maïeuticiens », en référence à la maïeutique de Socrate, qui faisait accoucher les esprits. Mais le mot n’a guère pris racine et les hommes eux-mêmes se présentent comme sages-femmes, à raison, puisque le sens de ce terme est de définir la personne compétente pour mener à bien un accouchement, la personne connaissant le corps de la femme.

Pour faire évoluer la langue, Eliane Viennot – qui a dirigé l’ouvrage L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation » –, notamment, propose la solution de l’écriture inclusive, avec l’emploi du point médian : nous pouvons ainsi devenir mutin.e.s.

* Retour sur l’accord du participe passé et autres bizarreries de la langue française, de Martine Rousseau, Olivier Houdart et Richard Herlin, éditions Flammarion.

* Martine Rousseau et Olivier Houdart sont également les auteur.e.s du blog Langue sauce piquante, qui délie les difficultés de cette langue en mouvement perpétuel.

7 fautes de français qui ont le don d’irriter Martine Rousseau 

  • L’oubli de l’apostrophe, en particulier sur les affiches de cinéma où il sévit en masse. On lit  « film de Alain Resnais » au lieu de « film d’Alain Resnais ». L’apostrophe est un signe élégant, d’une grande utilité pour faire couler la langue, qui participe à la beauté du français. C’est indigeste sans elle.
  • Les titres de films qui sont de moins en moins traduits, ou pis encore, traduits par d’autres titres en anglais. Un contre-exemple : Ningen Jôhatsu (1967) du réalisateur Shôhei Imamura avait été traduit par L’Évaporation de l’homme, fidèle au titre japonais.
  • L’utilisation de la locution « en charge » au lieu de « chargé(e) ».   A devenir électriques comme des piles !
  • L’utilisation fréquente du globish, pourquoi l’utiliser à tout propos ? Sans vouloir être radicale, je n’ai, par exemple, pas du tout été convaincue par cet article récent du Monde où la journaliste, pour parler d’une rupture amoureuse brutale, adopte « ghosting ».
  • L’incertitude entre style direct et indirect, lorsqu’il s’agit de citer : elle dit dans sa lettre que c’est « le plus beau film [qu’elle ait ] jamais vu » et non « que j’aie jamais vu ».
  • La non-inversion des phrases interrogatives – « Vous faites quoi dans la vie ? » au lieu de « Que faites-vous dans la vie ? »qui a sa place dans des discussions entre amis mais m’énerve lorsque je l’entends à la radio ou à la télévision. Un de mes collègues dirait : « On n’est pas chez mémé ! »
  • * La mauvaise utilisation de l’expression « tirer les marrons du feu » qui ne signifie pas remporter la mise mais l’exact inverse, se faire avoir ! Lorsque vous tirez les marrons du feu, c’est bien vous qui vous brûlez, pas celui à qui vous les tendez. C’était ainsi dans la fable de La Fontaine de laquelle est issue cette expression ; si vous ne connaissez plus l’origine d’une locution, vous pouvez vous en informer.

©JordyBrada

Le français de demain : la règle d’accord de proximité ?

« Il y a dans mon jardin des lilas et des roses délicieusement parfumées. » Cette phrase est-elle correctement accordée ?

En grec ancien, l’adjectif épithète qualifiant des noms de genres différents ne se mettait pas systématiquement au masculin, comme c’est le cas aujourd’hui en français : il s’accordait avec le nom le plus proche, en vertu de la règle de proximité. Loin d’être une invention féministe du XXIe siècle, cette règle d’accord de proximité a eu cours dans la langue française jusqu’au XVIIe siècle. Elle est aujourd’hui une solution égalitaire plébiscitée par de nombreux linguistes et amoureux de la langue.

Ainsi, Anne Chemin, journaliste au Monde, cite dans un article paru en 2012 l’exemple des éditions Cogito ergo sum. « Une note de l’éditeur indique au début de chaque livre que, pour l’accord de l’adjectif, il applique la règle de proximité. On ne peut pas parler d’égalité hommes-femmes sans poser la question de la langue, car la grammaire porte l’empreinte de la domination masculine, affirme le fondateur de Cogito ergo sum, Frédéric Seaux. C’est un détail, mais un détail symbolique d’une importance incroyable ! Je sais, bien sûr, que la langue est un héritage, mais il ne faut pas hésiter à la bousculer, il faut qu’elle soit vivante. Nous essayons d’apporter notre petite pierre à l’édifice de l’égalité, mais c’est une goutte d’eau dans la mer : il faudra sans doute plusieurs générations pour que la règle de proximité finisse par être réintroduite. »

 Que les hommes et les femmes soient belles ! 

 

 

Publicités