Les passages du désir d’une sexagénaire

Dans un roman à l’écriture enlevée, Cécile Huguenin raconte les Passages du désir d’une sexagénaire aussi innocente que sensuelle. Rencontre rebelle pour celles qui ont peur de vieillir et pour « les intrépides qui n’ont pas peur d’avoir peur ».

Portrait of Cecile Huguenin © Philippe MATSAS/Leemage/Editions HŽélo•ïse d’Ormesson

La sexualité des femmes après 60 ans

PLI : Vous avez été psychologue et coach, puis vous êtes lancée dans une carrière littéraire à 71 ans. Passages du désir est votre deuxième roman. Votre héroïne Clara vit ses premiers bouleversements sensuels et sexuels à 64 ans. Comment est née votre envie d’écrire sur la sexualité des femmes après 60 ans?

Cécile Huguenin : A toutes les étapes de ma vie de femme, j’ai exercé une vigilance rebelle sur ce qui était accordé, ou plutôt refusé, aux petites filles, aux jeunes filles puis aux femmes. Les livres interdits, le choix des études, du métier, la manière de s’y consacrer, la liberté des relations amicales et amoureuses. Passé le check point de la soixantaine, j’ai entendu, vu et vécu les réactions et commentaires de tous bords sur ce droit à la sexualité. L’envie d’écrire sur la sexualité des femmes après 60 ans réunit mes deux vies. Celle de psychologue et coach dans laquelle j’ai accompagné le développement des potentialités professionnelles et personnelles et ma nouvelle mission d’écrivain. Elle est l’occasion d’aborder sous forme de fiction littéraire un sujet qui concerne et interpelle toutes les femmes dans cette phase de la vie, et celles qui l’anticipent avec inquiétude.

PLI : Votre roman parle de désir, de vieillesse, de tendresse entre partenaires, de fragments amoureux à reconstruire sans tenir compte de l’âge des amants. Où se nourrit votre inspiration, votre romantisme bienveillant et charnel ?

Cécile Huguenin : Mon désir d’écrire, qui n’est pas aussi récent que cette nouvelle vie, s’exprime sous la forme romanesque. Dans Passages du désir ces thèmes de vieillesse, de tendresse et d’amour hors d’âge (comme les bons vins et les grands whiskies) sont incarnés par des personnages constitués de ce puzzle propre aux romanciers, fragments empruntés à leur propre vie ou volés dans les rencontres. Pour ma part, je pense que cette inspiration romantique et charnelle prend racine dans ma propre vie amoureuse.

J’ai partagé trente années avec un homme « beau, tendre et intelligent », comme le père de Clara. Son empreinte romantique, bienveillante et charnelle est puissante. Alzheimer mon amour, mon premier livre, en était le récit dans le naufrage de la maladie. Aujourd’hui, j’explore le versant à nouveau ensoleillé.

L’invisibilité de la vieillesse

PLI : Vous dites « Combien de femmes franchissent le check point du renoncement parce qu’elles s’imaginent, ou qu’on leur a fait croire, qu’elles n’ont plus droit aux joies du corps ». Constatez-vous en effet que beaucoup de femmes portent un regard dur et privatif sur leur corps et leurs désirs passé un certain âge? Pourquoi est-ce le cas d’après vous ? Pourquoi cette sensation « d’invisibilité » ?

Cécile Huguenin : L’ambiance générale de notre société est à la jeunesse perpétuelle. Lorsqu’on évoque le vieillissement c’est sur le mode de l’apitoiement, de l’ironie ou du marketing. Certes on ne condamne pas ouvertement la sexualité des personnes âgées (sauf dans certaines maisons de retraite), mais on évite d’en parler. A l’ombre des tabous, des mal-dits ou des non-dits, nos peurs prolifèrent. C’est en grande partie la raison pour laquelle les femmes se mettent à exercer elles-mêmes une censure sur leur corps physique et leurs désirs. Combien de fois entend-on  » je suis trop vieille pour… » ? La sensation d’invisibilité souvent exprimée n’est pas seulement attribuable à ce que « la rue ne nous regarde plus« , comme le dit Clara. N’est-ce pas nous-mêmes qui n’osons plus nous regarder ni désirer ? Les causes de ce renoncement sont multiples. Mais je suis convaincue que dans ce domaine du rapport à l’âge et au vieillissement, comme dans celui de la politique ou de l’écologie, nous sommes en pleine évolution et nous avons besoin de révolutionner notre vision. Les vieux aussi ne sont plus ce qu’ils étaient ! Le moment est venu de le dire et de le montrer.

Du renoncement au plaisir

PLI: Clara vit avec Ali une « révélation libératrice ». Comment décririez-vous son expérience ? Qu’est-ce qui la pousse à avoir envie de partager cette expérience avec d’autres femmes, en les faisant bénéficier de rencontres sensuelles dans ses chambres d’hôtes à Zanzibar ?

Cécile Huguenin : D’une certaine manière, Clara est sur la voie de ce changement. Elle avait fondé sa vie de femme mariée sur un renoncement consenti et elle l’a assumé comme elle est, entière et sans états d’âme. Lorsqu’elle a consenti au désir, elle s’est laissée emporter par la magie de la rencontre des corps et du plaisir. C’est tout naturellement, qu’ayant fait elle-même l’expérience de l’entrée dans l’âge invisible puis de cette « révélation libératrice », elle a eu envie de concilier hôtellerie et renaissance sexuelle en offrant à ses hôtes féminines la même opportunité. Sans obligation, sans engagement et hors tout aspect financier. Dans ce mythique Zanzibar, il est permis de tout inventer.

Passages du désir, Editions Héloïse d’Ormesson

PLI : Trouvez-vous Clara naïve ou subversive, ou un fin alliage des deux ?

Cécile Huguenin : Lors de ce merveilleux voyage des mots qu’est l’écriture, j’aime revenir à leur signification originelle. Si le mot innocence ne s’était pas affadi au cours des siècles, c’est celui qui pour moi définirait le mieux Clara – innocent : qui ne nuit pas. Subversive, au sens de renverser ou menacer l’ordre établi, certes. Mais ce n’était pas son intention. L’enthousiasme et la générosité ont leurs revers dans toute société parce qu’ils finissent par déranger.

PLI : Sur Serena, l’élégante et aimante mère de Clara, vous dites « elle qui portait l’apparence de son corps comme un totem, avait établi un tabou autour de ce qui concernait son fonctionnement intime. Je crois qu’elle aurait aimé être une fée qui n’a ni sexe ni intestins. » Que cela nous apprend-il sur des générations de femmes avant celle de Clara ? Et sur l’évolution de Clara elle-même au fil de votre roman ?

Cécile Huguenin : Des générations de femmes ont été éduquées avec l’obsession négative du corps. C’était le lieu du péché et l’origine de tous leurs maux, y compris ceux de l’humanité tout entière. Cela sonnait comme une assignation à l’oublier, le négliger et le dissimuler. Cette dernière injonction a donné lieu, et encore aujourd’hui, à des excès comme l’achat compulsif de vêtements ou la tenue intégrale. Le cas de Serena est fréquent. Sans que l’ordre soit explicite, on infléchit l’attention sur l’apparence du corps mais on abolit ses exigences internes. Dans l’éducation de Clara, l’accent mis sur la mode a été vécu plutôt sur un registre ludique. Pas d’interdits mais pas question d’échanges plus intimes malgré une ambiance familiale aimante et ouverte. Clara est un être doué d’une fabuleuse inventivité adaptative. Elle a cherché et trouvé par elle-même ses réponses aux situations imprévues de sa vie, y compris des exigences de son corps.

La foi en la force de l’amour

PLI : L’autre personnage de votre roman est le délicat et maladroit Titus, un jeune homme bouleversé par l’histoire de Clara qui part en quête de son amour. Comment est né ce personnage ? Comment expliquez-vous sa dévotion ?

Cécile Huguenin : Le personnage de Titus, c’est toute une histoire ! J’ai consacré une bonne partie de mon activité de psychologue à des jeunes à la recherche de leur projet de vie. Des grands adolescents en questionnement sur leur orientation scolaire et professionnelle, et chez les garçons plus que chez les filles, une maladresse touchante dans leur approche de la vie relationnelle. Le personnage de Laurent, dans La Saison des mangues était en fuite de son contexte familial. Titus est dans l’identification aux héros de ses contes et de ses bandes dessinées. Il se passionne pour des fragments d’image parce qu’il n’ose pas affronter la totalité. La phrase énigmatique de Clara est un fragment de femme. Elle sera son déclencheur d’évolution. Car tout adolescent recèle, consciemment ou non, un immense besoin d’engagement et de dévotion.

PLI : Quelle est la chose que vous souhaitiez que nous retenions de Clara et de Titus? Mais aussi de Julia, la sœur intrépide de Clara, et d’Ali, son amant ?

Cécile Huguenin : Je fais confiance aux lectrices et aux lecteurs de Passages du désir pour s’approprier et retenir les fragments des personnages qui leur conviennent, et je suis chaque fois agréablement surprise de leurs choix ! Pour moi, Clara est le parcours d’une sage intrépide qui ne se veut ni précurseuse ni baroudeuse mais qui invente sa vie en réaction aux événements. Sa sœur Julia aussi, mais d’une façon plus rebelle et fantasque. Ali, plus ambigu et plus complexe, est tiraillé entre l’accomplissement de ses désirs et ses conditionnements sociaux et religieux. Titus fait l’apprentissage de sa liberté personnelle. Quel que soit leur chemin, tous partagent la même foi en la force de l’amour.

PLI : Que souhaitez-vous enfin que nous retenions de Zanzibar ?

Cécile Huguenin : Zanzibar est un creuset de métissage. Qu’il s’agisse des origines ethniques, d’architecture et de cuisine, le résultat est une symphonie de physionomies, de formes et de saveurs au croisement de l’Afrique, du Moyen Orient et de l’Inde. C’est sans doute pour cela que Zanzibar est un rêve. Souhaitons que survive à toutes les tentations intégristes cet exemple d’une hybridation réussie.

Balade culturelle et sensuelle

Pour illustrer Passages du désir: Les photographies de Man Ray, la peinture de Niki de Saint Phalle, les sculptures de Camille Claudel, la voix de Barbara ou Léo Ferré chantant les poèmes d’amour d’Aragon.

Deux films: Dans le film, La Maîtresse du lieutenant français, Meryl Streep étendue sur le lit d’hôtel attendant son amant en longue chemise blanche agitant impatiemment un pied nu, est une scène infiniment plus sensuelle qu’un long baiser de cinéma ou un coït sauvage ! Passionnée de cinéma, les films sont pour moi une source d’inspiration. La Comtesse aux pieds nus est le film culte de Clara et la sensualité de la belle gitane a sans doute contribué à son éveil charnel, même tardivement.

Des livres: La Chair interdite de Diane Ducret, livre plein d’humour et fort bien documenté, est la recommandation de lecture que fait son médecin à Clara lorsqu’elle va la consulter. La Femme de papier de Françoise Rey a été une compagnie agréable pour elle également. Je suis sensible à la puissance érotique de Philippe Djian et subjuguée par l’écriture sensuelle de Virginie Despentes, et ma fille est la seule personne de mon entourage avec laquelle je partage ces coups de cœur !

Des paysages : Rien de plus sensuel que de boire un mojito au coucher du soleil, les pieds dans le sable sur la plage du Livingstone à Zanzibar en écoutant les joueurs de taraab ! Sans aller si loin, certains bords de lac ou de rivière dégagent pour moi une mystérieuse sensualité


 

 

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