Kei Lam, le destin d’une jeune Banana girl en BD

Dans son roman graphique Banana girl, Kei Lam raconte sa vie de femme « jaune à l’extérieur et blanche à l’intérieur », partagée entre deux cultures, entre dim sum et camembert. Née à Hong-Kong et arrivée à Paris à l’âge de six ans, l’illustratrice parvient à nous faire partager le regard pétillant de la petite fille qu’elle était, en quelques dessins simples et vivants. Une ode au métissage culturel tendre et drôle.

 

Etre Chinoise en France

Pour l’instant : Vous utilisez le terme « banana girl », l’employer n’est donc pas raciste ?

Kei Lam : Je crois que les mots que nous employons deviennent péjoratifs uniquement si nous les considérons comme tels. Aujourd’hui, nous faisons tous très attention à ce qui est politiquement correct mais, pour moi, le racisme est une intention. Ma démarche n’est bien évidemment pas de me moquer des personnes asiatiques, mais de montrer que ce terme existe, et de rappeler à quel point il est absurde de définir une personne par son physique. Quand on me dit que « Banana girl » fait penser à Joséphine Baker et que ça renvoie à l’Afrique, je me dis qu’il est temps de se défaire des préjugés que nous avons. En latin, le terme pour banane c’est « musa sapientum » ce qui signifie « fruit de l’homme sage ». Une fois que vous savez ça, c’est plutôt un compliment non ?

Pli : Quels sont les grands préjugés sur le fait d’être Chinoise que vous aimeriez voir disparaître?

Kei Lam : Quand j’étais petite, pour les autres, quand je ne mangeais pas du chien, je mangeais forcément des nems. Plus grande, que l’on soit Hongkongais, Chinois, Japonais, Coréens, Vietnamiens, on était juste des « bridés ». Une fois adulte, j’ai constaté que la Chine souffrait d’une très mauvaise image en France. C’est lié à la censure, à la Révolution culturelle de Mao, aux produits bas de gamme (ce fameux « made in China »)…

Or, il m’a paru très important de rappeler que la Chine est très nuancée, qu’elle n’est pas uniquement représentée par ses dirigeants politiques mais aussi et surtout par son peuple. Je tiens aussi à souligner que mon livre ne parle pas uniquement de la Chine, c’est surtout un témoignage d’immigrée, et les préjugés sur l’immigration sont aussi malheureusement tenaces…

La naissance de la BD

Pli : Comment ce carnet d’une Banana girl a t-il vu le jour, quel a été le déclic vous aidant à mettre votre histoire dans un livre ?

Kei Lam: C’est un projet que j’ai en tête depuis tellement longtemps… Dès que j’ai terminé mes études d’ingénierie en 2009, après m’être comportée comme une enfant/élève modèle, j’ai eu une crise identitaire. Quel choix de vie devais-je mener, vivre en Chine ou en France ? J’avais un besoin très fort et urgent de renouer avec mes origines. J’ai donc réalisé un stage de fin d’études à Shanghai durant six mois. En France, on parlait de la Révolution culturelle mais pas vraiment des première ou deuxième générations de déracinés. C’est comme si la vie s’était brusquement arrêtée après Mao. Je ne trouvais pas de réponses, ni dans les livres, ni dans les séries ou les films, ce qui est complètement absurde compte tenu de la mondialisation et du fait qu’il y a de plus en plus de métissage culturel. Alors, puisque personne ne nous donne le premier rôle, il fallait à tout prix que je partage mon histoire.

Pli : Comment avez-vous structuré votre narration, vous êtes vous laissée aller aux bons soins de votre mémoire ou avez-vous établi une trame scénaristique?

Kei Lam: J’ai trié mes photos d’enfance et j’ai fait confiance à ma mémoire très très sélective ainsi qu’à celle de mes parents. J’ai écrit de manière intuitive car je pense que le projet était là depuis longtemps et qu’il fallait juste le sortir hors de moi.

Pli : Le fait d’être dans un registre autobiographique vous a t-il gênée ? Que cela vous a t-il permis (je pense au fait d’interroger vos parents) ?

Kei Lam: Ce projet était comme une montagne, je ne savais pas comment le gravir. Comme j’ai un parcours scientifique (Bac S, classe préparatoire, école d’ingénieurs) et que mon père est artiste peintre, j’ai eu beaucoup de mal à m’autoriser à dessiner et à me considérer comme légitime. En plus, parler de soi est un exercice très difficile. J’avais besoin de trouver la bonne façon de raconter, de dessiner et de prendre la distance nécessaire par rapport à mes personnages. Bien sûr, ce livre est un prétexte pour questionner mes parents, qui se montrent si discrets sur leur passé.

Pli : Comment s’est passé le choix graphique de proposer à la fois de la couleur et du noir et blanc ? Que cela signifie t-il pour vous ?

Kei Lam : Plusieurs mois se sont écoulés avant de parvenir à un résultat satisfaisant graphiquement. Ma première intention était de rythmer les pages par du noir et blanc pour la narration et de la couleur pour les pages plus contemplatives. Mais je me suis perdue à faire du beau, j’ai fait énormément de tentatives, utilisé différentes techniques, certaines pages sont même passées en trichromie… Je ne savais plus ce que j’étais en train de faire. Quand les gens m’ont dit que mes croquis étaient plus réussis que mes planches finies, j’ai repris confiance en moi et en mon idée de départ…et ça m’a libérée.

Le métissage culturel

Pli : Nous apprenons beaucoup de choses grâce au double regard de cette petite fille sur la société. Les particularités des deux cultures – française et chinoise, occidentale et orientale – sont animées par petites touches vivaces. Parmi elles, quels éléments font de vous la Chinoise et la Française que vous êtes ?

Kei Lam: C’est une question très difficile pour moi car justement l’idée est qu’il n’existe pas vraiment de dualité ou de séparation nette et claire de la Française ou de la Chinoise que je suis… Même si je m’efforce de rationnaliser ça, je ressens plutôt ma personnalité comme une sorte de cuisine fusion, intuitive, bricolée avec milles ingrédients piochés par-ci par-là.

Ce que j’aime dans une culture ne signifie pas que ça n’existe pas dans l’autre, je pense notamment à l’indépendance, à l’esprit contestataire qu’on a tendance à attribuer aux Français par opposition à l’abnégation et à la solidarité des Chinois. Ce n’est pas vraiment lié à une culture, mais à des valeurs humaines donc universelles.

Pli : Nous nous attachons beaucoup à la jeune Kei Lam, à tel point que j’aimerais savoir comment elle va grandir et vivre son adolescence de Banana girl… Une suite de votre roman est-elle envisageable?

Kei Lam : Je dois vous avouer que moi aussi je me suis beaucoup attachée à ce petit personnage. Tellement attachée que je me demande comment je vais la faire grandir… Quand j’ai terminé ce premier livre, au lieu d’être « rassasiée », j’ai eu au contraire encore plus envie d’écrire, comme s’il me restait encore des choses à raconter. J’aimerais beaucoup avoir l’opportunité de faire un tome 2…

Pli : Vous êtes aujourd’hui illustratrice de profession. Qu’est-il arrivé à votre rêve d’être ingénieure ?

Kei Lam: J’ai quitté mon travail d’ingénieure pour faire naître ce roman mais c’est encore là, je sais qu’un jour je trouverai le moyen d’allier ces deux métiers. Ingénieure, c’est un mot très abstrait pour beaucoup de gens mais pour moi, ça veut surtout dire « mener un projet qui nous tient à cœur et trouver des solutions ».

Banana Girl, Jaune à l’extérieur, blanche à l’intérieur. Editions Steinkis.

Retrouver tout le travail de Kei Lam sur son site.

Notre avis : Banana girl est un premier roman graphique très réussi. L’histoire, touchante, est contée avec pudeur sur un ton tendre et drôle. L’alternance du noir et blanc et de la couleur, des parties textes et des parties muettes, et le trait fluide de Kei Lam parviennent à nous happer facilement et rendent compte de la richesse de ses influences. L’illustratrice distille des petites notices de culture chinoise, pertinentes et amusantes. Enfin, la beauté de l’objet-livre en tant que tel, avec son intérieur rouge et sa tranche apparente cousue, parachève notre plaisir. En tourner les pages est un beau voyage, que nous recommandons vivement à chacun.e.

3 moments de Banana Girl

Banana girl aborde la tranche de vie de Kei Lam de sa naissance à Hong-Kong à son enfance parisienne.

1* Le départ en France le 5 septembre 1991: « J’aime cette innocence de la petite fille mais aussi celle des parents, confie Kei Lam, personne ne sait ce qui les attend mais ils n’ont pas peur et se lancent malgré tout. L’air de rien, ce changement de vie demande énormément de courage. J’aime aussi beaucoup l’idée qu’on puisse encore faire des choix irrationnels par amour : l’amour de mon père pour l’art, l’amour de ma mère pour mon père, l’amour des parents pour leur fille, qui espèrent qu’elle aura un meilleur avenir en France. »

©Banana Girl, Kei Lam, Steinkis

©Banana Girl, Kei Lam, Steinkis

2* Dans la chambre : « Cette page vient après la découverte par la petite fille de son nouvel environnement, du lieu où elle va vivre : une modeste chambre de bonne. N’importe quel adulte se sentirait désemparé mais elle, elle se sent juste soulagée et contente d’avoir un nouveau chez-elle. Les deux animaux (phénix et tigre) sont des motifs des draps qui ont pris vie et qui se sont « échappés », ils symbolisent les protecteurs et les gardiens de sa nouvelle vie. »

©Banana Girl, Kei Lam, Steinkis

3* L’emmental: « J’ai cru très longtemps que certains fromages se réduisaient avec la chaleur en une flaque d’eau comme un glaçon. J’aime l’idée que mes parents aient tenté une approche du fromage comme s’ils partaient à la chasse. Aujourd’hui, je reste la seule à apprécier tous les fromages dans la famille. »

©Banana Girl, Kei Lam, Steinkis

©Banana Girl, Kei Lam, Steinkis

 

Balade culturelle avec Kei Lam

Les BD qui m’ont influencée : American born chinese de Gene Luen Yang. Mais c’est surtout Persepolis de Marjane Satrapi qui m’a rappelé mon enfance. J’aime aussi son livre Broderies dont le graphisme, la narration et l’humour me servent de référence majeure.

 Mes films préférés: Au-delà des montagnes de Zhang-ke Jia est un film chinois. J’ai apprécié le rapport d’espace/temps du film, l’incroyable capacité d’adaptation des personnages face à la mutation de la Chine et la question posée par le réalisateur : Que devient-on loin de sa langue maternelle? L’un de mes films préférés est le film sud-coréen Les locataires de Kim Ki-duk.

Mes réalisateurs fétiches: J’aime beaucoup l’univers bordélique, cosmopolite et dynamique du réalisateur Cédric Klapish, mais aussi Xavier Dolan et le réalisateur grec Yorgos Lanthimos.

Mes photographes référence: Les photographies de l’artiste Fan Ho et de Patrick Zachmann nous offrent des portraits de familles perdus dans les paysages des grandes villes chinoises. Ces scènes de vie du quotidien questionnent notre rapport au temps, à l’évolution.

Le dernier livre offert à une amie: Le roman graphique Idéal Standard d’Aude Picault.

Mon dernier coup de cœur artistique : Le travail de David Hockney à Beaubourg. Ce que j’aime chez lui, au-delà de ses œuvres, c’est sa prise de risque : il n’hésite pas à explorer le dessin en utilisant une application de téléphone par exemple. En France, contrairement aux Etats-Unis, il faut avoir une technique et/ou une écriture graphique très forte pour se démarquer. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les gens qui savent réinventer, transformer et connecter des idées en créant des passerelles entre des univers à priori antinomiques. Léonard de Vinci par exemple, entre la science et l’art, ou Christoph Niemann qui maitrise parfaitement l’art de la narration au travers du monde digital.

Les documentaires qui m’interpellent: En ce moment, je me tourne vers les documentaires qui tentent de décrypter la société dans laquelle nous vivons : Demain, The true cost, Abstract, L’art du design, Joshua contre une superpuissance Je m’interroge sur le sens de la vie, sur notre responsabilité vis-à-vis de notre planète et sur ce que nous pouvons mettre en place à notre propre échelle. J’aime également Ai Wei Wei : Never sorry le documentaire d’Alison Klayman. J’ai découvert le regard d’Ai Wei Wei sur la Chine d’aujourd’hui. Son engagement face aux dégâts causés par le séisme du Sichuan en 2008 m’a profondément marquée. Ce documentaire pose aussi la question du rôle d’artiste aujourd’hui, en Chine et dans le monde.


L’Atelier Jaune Cochon 

Le collectif Jaune Cochon est un groupe de sept illustrateurs auquel appartient Kei Lam, dont le but est de promouvoir l’illustration contemporaine. « Nous nous sommes tous rencontrés à l’Ecole de Condé, école dans laquelle je me suis inscrite en 2015 quand j’ai décidé de réaliser le projet de Banana girl. Nous avons des personnalités et un univers graphique différents mais il y a vraiment une bonne énergie. Nous nous retrouvons tous ensemble sur au moins un projet dans l’année. Nous venons d’organiser à l’atelier une exposition avec trente illustrateurs sur le thème de l’Odyssée d’Homère. »

 

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Cet article est initialement paru dans le n°45 du magazine Fémitude.

 

 

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