Itinéraires de femmes héroïques

Dans son livre Mes héroïnes, des femmes qui s’engagent, la directrice générale d’Amnesty International Suisse dresse le portrait de onze femmes qu’elle a rencontrées: onze vies ordinaires que la tournure des combats quotidiens pour les droits humains et la volonté féroce ont transformé en destins extraordinaires. Il tenait à cœur à Manon Schick de sortir ces femmes de l’ombre, pour rendre hommage à leur engagement, mais aussi pour que nous puissions, toutes et tous, à notre tour et dans notre quotidien, nous inspirer de leur courage.

Manon Schick, Amnesty International, Bern © Valerie Chetelat 

Née en 1974 à Lausanne, Manon Schick est une journaliste suisse et allemande, militante depuis plus de vingt ans et directrice d’Amnesty International Suisse depuis 2011. Dès son adolescence, elle s’engage avec ferveur pour défendre les droits humains fondamentaux, notamment à l’étranger, en Afrique et en Amérique du Sud. Volontaire pour les Brigades de paix internationales (BPI), elle a passé une année de bénévolat en Colombie en 2003, auprès de la militante colombienne pour la paix Jackeline Rojas, qui deviendra la première « héroïne » de son livre.

Pour l’instant : Qu’est-ce ce qui définit l’héroïsme selon vous ?

Manon Schick : L’héroïsme, c’est la capacité qu’ont certaines personnes à s’élever contre les injustices et les discriminations, en prenant ainsi des risques pour leur vie ou en tout cas le risque d’être stigmatisées, rejetées. L’héroïsme, c’est de défendre les droits humains sans chercher à défendre ses intérêts personnels.

Pli : En 2017, être héroïque en tant que femme, est-ce plus difficile qu’en tant qu’homme ?

Manon Schick : Oui, c’est plus difficile, car aujourd’hui encore, dans de nombreux pays, les femmes qui se mobilisent et qui font entendre leur voix sont considérées comme des hystériques ou de dangereuses activistes. Leur combat est décrédibilisé, elles subissent des intimidations et des menaces. Les hommes qui défendent les droits humains subissent eux aussi régulièrement des menaces, mais ils bénéficient généralement au moins de la reconnaissance de leur communauté, ce qui n’est pas toujours le cas des femmes qui s’engagent.

Pli : Votre livre est à la fois dur à lire – car les vies et les combats des onze femmes que vous présentez montre une réalité sans cadeau, la réalité : violemment sauvage, cruelle et injuste envers les femmes de par le monde. A la fois très lumineux, dans la mesure où vos héroïnes sont habitées d’une force et d’un espoir quasi inébranlables (et vous aussi). Etait-ce votre intention, de nous aider à (r)ouvrir les yeux sur l’état des droits humains dans le monde tout en nous contaminant d’un peu de courage et d’optimisme grâce à ces témoignages ?

Manon Schick : Oui! Mon intention n’était pas de dire que ce monde est cruel et que nous ne pouvons pas le changer, cela n’aurait servi à rien. Je voulais faire passer un message d’espoir, mais aussi un message de solidarité : nous avons la possibilité de nous mobiliser sans prendre aucun risque, alors nous avons l’obligation d’être solidaires avec celles qui se mobilisent au péril de leur vie. Elles comptent sur nous pour les soutenir dans leur lutte essentielle.

Pli : Vous dites que « l’énergie de l’engagement peut parfois vaciller, mais ne s’éteint jamais ». Qu’est-ce qui peut faire vaciller cette énergie de l’engagement ? Et pourquoi pensez-vous qu’elle parvient à ne pas se laisser éteindre ?

Manon Schick : Les menaces et les violences que subissent les femmes qui s’engagent, ou parfois leur famille, font que certaines sont forcées à s’exiler. Dans ce cas, il leur est difficile de poursuivre leur combat, mais jamais elles ne renoncent. Je pense que le moteur de l’engagement diffère d’une personne à une autre, mais quand une femme dédie sa vie à lutter contre les injustices et les discriminations, elle ne peut pas s’arrêter en cours de route et elle poursuivra coûte que coûte.

Pli : Vous dites que « l’engagement commence à notre porte. Il n’y a pas besoin pour cela de franchir la moitié de la planète ou de prendre des risques insensés. » Comment chacune pouvons-nous commencer ou continuer à faire notre part ?

Manon Schick : Si vous voulez changer le monde, il faut commencer par balayer devant sa porte. L’engagement débute tout près de chez soi, en s’engageant pour le respect des droits de chacun, en combattant les injustices et les inégalités dans son école, dans son quartier, dans sa ville. Vous pouvez rejoindre une association qui aide les femmes réfugiées à s’intégrer et à revendiquer leurs droits, vous pouvez vous mobiliser pour l’égalité entre femmes et hommes en politique ou au niveau salarial… Les exemples d’engagements au niveau local sont très nombreux, et c’est important de se mobiliser pour changer le monde à côté de chez soi, car sinon, nous ne pourrons jamais obtenir des gouvernements qu’ils respectent les droits humains.

Mes héroïnes, des femmes qui s’engagent, Manon Schick, Editions Favre.

Rencontre avec deux héroïnes

Parmi les onze héroïnes du livre de Manon Schick, vous rencontrez Jackeline Rojas, la militante colombienne pour la paix; Müzeyyen Nergiz, l’avocate qui défend les victimes de violence domestique en Turquie; Justine Masika Bihamba, la « mama » des femmes violées au Congo qui se bat depuis plus de quinze ans; Nareen Shammo, la jeune journaliste irakienne devenue militante après l’enlèvement des femmes de son peuple, les Yézidies, en 2015 ; Radhia Nasraoui, la truculente avocate tunisienne, bête noire du dictateur Ben Ali; China Keitetsi, la fille soldate ougandaise, devenue porte-parole des enfants soldats; Amal Nasr, la militante syrienne forcée à l’exil; Serkalem Fasil, la journaliste éthiopienne symbole de la liberté d’expression; Leila Alikarami, l’Iranienne qui veut abolir les lois discriminatoires. Ces neuf femmes ont en commun un courage et une énergie qui forcent le respect et nourrissent l’espérance.

Manon Schick nous présentent les deux dernières héroïnes et revient sur sa première rencontre avec ces personnalités.

* Kasha Jacqueline Nabagesera, le visage de la communauté homosexuelle en Afrique

« Kasha Jacqueline Nabagesera est une Ougandaise de 36 ans qui lutte pour les droits des homosexuels en Afrique. Elle a fondé l’association FARUG (Freedom and Roam UgandaLiberté et permissivité en Ouganda), une organisation féministe qui promeut l’égalité non seulement entre femmes et hommes, mais aussi entre les homosexuels et les hétérosexuels. Elle a notamment obtenu la suspension de la loi visant à introduire la peine de mort pour punir l’homosexualité en Ouganda. Kasha a aussi créé une plateforme de nouvelles sur l’homosexualité en Ouganda et dans le reste de l’Afrique : www.kuchutimes.com, sur laquelle on peut télécharger le magazine dont elle est la rédactrice en chef, Bombastic.

La première fois que je l’ai rencontrée, c’était lors d’une séance d’Amnesty International en Hollande, raconte Manon Schick. Elle avait pris la parole pour expliquer aux membres de l’organisation sa vie de femme traquée : un de ses compagnons de lutte avait été assassiné quelques mois plus tôt. J’avais été impressionnée par sa détermination et par son courage. Kasha sait qu’elle risque elle aussi d’être assassinée, mais elle ne baisse pas les bras. »

Kasha Jacqueline Nabagesera ©Amnesty International

 * Marisela Ortiz, l’enseignante mexicaine sur la trace des filles disparues

« J’ai aussi choisi de parler de Marisela Ortiz, une enseignante mexicaine de 57 ans qui dénonce les assassinats de femmes dans sa ville, Ciudad Juarez. Elle a débuté son engagement quand l’une de ses anciennes élèves a été kidnappée et retrouvée morte deux semaines plus tard. L’association qu’elle a créée, Nuestras hijas de regreso a casa (Que nos filles puissent rentrer à la maison), a été déterminante pour faire connaître dans le monde entier le phénomène des féminicides et pour faire pression sur les autorités mexicaines afin d’obtenir des modifications légales de façon à ce que les auteurs soient poursuivis.

La première fois que j’avais rendez-vous avec elle, elle m’a traitée de tous les noms car j’avais dormi dans un hôtel bon marché de la ville, dans un quartier peu sûr, et Marisela était très fâchée et inquiète de ce qui aurait pu m’arriver. Notre rencontre ne s’était pas passée sous les meilleurs auspices, car elle a un caractère très entier ! Mais la suite de notre collaboration s’est déroulée sans problème. »

Marisela Ortiz ©Amnesty International

J’ai fait le choix de ne présenter dans mon livre que des portraits de femmes. Adolescente, je m’étonnais déjà que l’Histoire retienne si peu les parcours des femmes remarquables, qu’elles aient été résistantes, pacifistes ou qu’elles aient changé le monde grâce à leurs découvertes. Elles ont souvent été injustement reléguées dans l’ombre. Or, de nombreux hommes aussi refusent les privilèges dont leur genre les gratifie et se mobilisent pour une société plus égalitaire. J’aurais pu en nommer des dizaines (…). Délibérément toutefois, mes héros n’auront pas voix au chapitre. Même si je sais pourtant à quel point leur contribution est essentielle, car aucun changement de société ne peut être réalisé sans la participation de l’une des deux moitiés de la population. C’est la définition du féminisme, qui n’est de loin pas réservé aux femmes, ni aux générations de nos mères et grands-mères: transformer notre société pour que femme et homme puissent enfin jouir des mêmes droits. (Manon Schick – Mes héroïnes, des femmes qui s’engagent)

Et vous, qui sont vos héroïnes ?

* Ces femmes qui utilisent leur célébrité pour porter des combats de société

Laurence, 38 ans, Paris : « Parmi mes héroïnes, il y a l’animatrice Oprah Winfrey, la comédienne Emma Watson, l’ancienne première dame Michelle Obama, la jeune militante pakistanaise Malala Yousafzai, la femme d’Etat birmane Aung San Suu Kyi… Je trouve ces femmes héroïques dans la mesure où elles utilisent leur nom et leur courage pour porter un combat de société : l’éducation des filles, la place de la femme dans la société, l’ascension malgré les différences sociales, l’émancipation d’un peuple. »

L’avis de Manon Schick : « De nombreuses femmes connues mettent leur célébrité au service d’une cause, et c’est formidable. Dans mon livre, j’ai toutefois choisi de présenter des femmes pour la plupart inconnues, qui n’ont jamais reçu le prix Nobel de la paix mais qui font un travail essentiel pour la défense des droits humains. »

 * J’admire toutes les femmes qui me semblent avoir au quotidien un courage et une volonté incroyables. 

Sacha, 31 ans, Bruxelles : « Mes héroïnes sont autant des femmes inconnues que des personnalités publiques. L’amie d’une amie est Mexicaine et s’occupe de politique dans son petit village au Mexique ; elle est fréquemment victime d’agressions, sa famille aussi – son frère s’est fait tué il y a deux ans – c’est une femme que j’admire beaucoup. J’admire aussi les élues locales de ma commune qui s’occupent de l’intégration des gens et organisent des événements culturels et sociaux pour les jeunes et pour les femmes. J’admire les femmes journalistes féministes qui prennent des risques malgré l’intimidation qu’elles subissent – en Europe aussi – du fait de leur genre. J’admire les intellectuelles qui se tournent vers l’Histoire ou la littérature pour mettre à jour l’oubli criant des femmes. Mes héroïnes sont toutes ces femmes qui me semblent avoir au quotidien un courage et une volonté incroyables. »

L’avis de Manon Schick : « Chacune et chacun a ses héroïnes, qui l’inspirent au quotidien. Cela peut être votre mère, quelqu’un que vous connaissez ou une femme très éloignée, sur laquelle vous avez lu un livre. C’est le propos de mon ouvrage : montrer que des femmes ordinaires mènent partout dans le monde un combat extraordinaire, que ce combat est à la portée de bon nombre d’entre nous, et qu’il peut nous inspirer pour mener nous aussi un engagement en faveur du respect des droits fondamentaux. »

Jackeline Rojas ©Bianca Bauer/PBI

Müzeyyen Nergiz

Justine Masika Bihamba ©Amnesty International

 

Nareen Shammo ©Amnesty International

Radhia Nasraoui ©Karen Veldkamp – Amnesty International

China Keitetsi ©Amnesty International

Amal Nasr

Serkalem Fasil

Leila Alikarami

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