Je selfie donc je suis…ou pas

Le mot « selfie » est entré dans le Petit Robert en 2016, difficile dès lors de contourner l’importance du phénomène de cet autoportrait photographique. Mais précisément, que dit le selfie sur notre époque, sur notre rapport à l’image, sur notre rapport à soi ? Rencontre avec Elsa Godart, auteure de l’essai « Je selfie donc je suis ».

Pour l’instant: Elsa Godart vous êtes à la fois philosophe et psychanalyste. Comment est né votre intérêt pour le phénomène du selfie ?

Elsa Godart : Je me trouvais dans une soirée avec un ami philosophe qui proposa un jeu à la tablée, identifier nos moments de folie. Je n’avais rien en tête, mon ami me lança : « Il suffit de voir ta page Facebook, tes moments de folie ce sont tes selfies ! » Cela m’a piqué, mais ensuite ça a piqué ma curiosité : comment un moment d’égarement pouvait-il revenir sur le tapis? Qu’est-ce qui se cachait derrière le selfie, mode à laquelle je semblais également céder ? Lorsque j’ai cherché de la littérature sur le sujet le lendemain, j’ai constaté qu’il n’existait aucune véritable réflexion sur le selfie. Alors j’ai décidé de m’atteler au sujet, et c’est en débutant mes recherches que j’ai réalisé à quel point ce thème était vaste et riche. C’est un véritable épiphénomène car il touche d’innombrables sphères qui nous concernent: notre relation au monde, aux autres, à nous-même ; notre rapport à l’image ; notre rapport au réel et au virtuel ; notre rapport à la machine… Une multiplicité d’enjeux hyper modernes, qui ne pouvaient que m’interpeller en tant que philosophe et psychanalyste, et aux conséquences desquels il me fallait réfléchir.

Pli: Comment comprendre que nous nous arrachions de l’instant pour prendre une photo souvenir de nous-même en train de vivre l’instant? 

Elsa Godart: Nous sommes en train de vivre une métamorphose de l’Histoire dans la mesure où Internet représente la mémoire de l’humanité. Toutes les photos qui essaient de capter l’instant prolifèrent. En prenant un selfie nous nous arrachons au réel pour le figer, à la fois sur une image et dans le temps. Nous rendons à la notion d’Instant tout son sens : c’est ce qui ne se laisse pas résumer par le temps qui passe, un Instant comprend aussi la notion d’éternité, de temps suspendu. Néanmoins, cette nécessité de capter la jouissance d’un moment à tout prix pourrait signifier que nous n’avons pas confiance en nous, or il faut savoir que la conscience est sélective et elle retient les choses qui comptent pour nous. Cette jouissance en deux temps – je passe un moment exceptionnel, je m’interromps pour le capturer, et j’en jouis à nouveau en le partageant dans la virtualité sur les réseaux sociaux – c’est assez caractéristique de notre société de la jouissance. 

Je selfie donc je suis, Les métamorphoses du moi à l’ère du virtuel, Albin Michel.

Ce que changent smartphone et selfie dans nos vies

Une des premières conséquences de l’ère du virtuel et du numérique est la modification de notre rapport au temps et à l’espace. Avec le smartphone, nous sommes connectés de façon permanente qu’importe où nous sommes. « Nous sommes dans l’ère de l’hic et nunc, de l’ici et maintenant où tout est immédiatement accessible avec beaucoup (trop) de facilité, constate Elsa Godart. L’importance qu’a prise la virtualité dans notre quotidien fait que nous glissons sans cesse de l’interface du réel à celle du virtuel. »

  • notre rapport au temps : l’instant immédiat de la connexion

« Dans notre rapport au temps, nous sommes dans l’instant connectique, l’envie que tout fonctionne tout de suite. Il n’y a qu’à nous voir trépigner dès qu’une connexion tourne au ralenti… Nous sommes dans la précipitation, l’instantanéité. L’immédiat connectique, c’est ce temps virtuel qui fait effraction dans notre quotidien, qui détrône la patience et l’attente, qui fait du présent (et de l’urgence) la temporalité dominante dans nos vies. »

  • notre rapport à l’espace : l’horizon de l’écran

« Notre rapport à l’espace s’est aplati pour devenir l’horizon de l’objet-écran. L’écran réduit l’espace virtuel aux dimensions horizontale et verticale, sans rendre compte de la profondeur. Nous devons d’ailleurs reconstituer cette dernière virtuellement, c’est la 3D ! Dans cette nouvelle perception de l’espace, nous pouvons aussi noter que le « lointain » est devenu « proche ».

  • notre rapport au langage : le culte de l’image (éphémère)

« Enfin, il y a une vraie rupture épistémologique, car nous sommes en train de passer du règne du logos (le discours rationnel) à celui de l’eidolon (l’image éphémère). Avec la puissance des écrans, notre pensée reçoit sans cesse des images, qui ont ceci de particulier qu’elles n’ont pas vertu à durer (pas comme les images d’un plan de cinéma ou d’une peinture) ou de provoquer une réflexion par la distance de la pensée. Au contraire, ces images sont faites pour passer sans être regardées, comme dans l’application Snapchat où la photo vit quelques secondes puis disparaît. Notre pensée devient une pensée de l’affect où ce sont nos émotions qui réagissent aux images – nous passons du rire aux larmes en un instant. »

  • Le Soi digital

« Le résultat de ces métamorphoses subies par le moi conduit à imbriquer deux réalités qui s’enchevêtrent : le Moi réel (dans la conscience de soi et dans l’inconscience de soi) et l’identité numérique. Cette Subjectivité hybride, je l’appelle le Soi digital. »

 

©JulienSister

3 conseils pour rester humain.e avec son smartphone

  • la prudence

« Pour éviter de se laisser dépasser par le numérique, je préconise une éthique du virtuel. Nous devons responsabiliser notre rapport au virtuel, réfléchir à nos comportements virtuels et à notre vivre-ensemble virtuel, ainsi qu’à leurs conséquences dans le monde réel. Il convient d’agir avec juste mesure, nous n’avons finalement que peu de recul sur le numérique. »

  • la conscience

« Soyez conscient de ce que vous faites: si vous décidez de passer une soirée à être dans le virtuel au détriment d’autre chose mais que c’est un choix, il n’y a pas de souci. En revanche, c’est plus problématique quand vous ne l’avez pas choisi… Perdre sa liberté, c’est de l’aliénation. »

  • le lien réel : l’altérisme

« Je vous invite à traverser l’écran de temps en temps, à dépasser les nexus, ces liens virtuels qui nous lient aux autres sans garantir une « rencontre » réelle. Or, il est important de rendre compte du lien qui subsiste dans le réel. Le lien d’humanité qui demeure au-delà de toute forme de virtualité, la transcendance qui subsiste à notre époque, je l’ai appelé l’altérisme. »

 

©JulienSister

 

 

 

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