Très intime : la sexualité des femmes loin des clichés

Ina Mihalache est artiste, elle a écouté plusieurs femmes lui parler avec objectivité de leur vie sexuelle dans un tête-à-tête intime. Philippe Arlin est psychologue et sexologue, il milite pour que les amants de tout sexe revisitent leur approche du rapport intime loin des mécanismes de genre. Tous deux nous présentent une sexualité féminine qui a tout à gagner à se débarrasser des clichés.

©JuliaCaesar

Solange nous parle

Ina Mihalache est une vidéaste franco-québécoise installée en France, plus connue sous le pseudonyme de Solange. Les vidéos de sa chaîne YouTube Solange te parle ont été vues plus de 30 millions de fois.

Elle publie un livre appelée Très intime (Editions Payot et Rivages), l’adaptation d’une émission de radio diffusée sur Le Mouv’ où elle avait recueilli des témoignages anonymes de femmes sur leur vie sexuelle.

Solange 2017 ©Olivier L. Brunet

Pour l’instant : Très intime compte vingt témoignages de femmes, âgées de 18 à 46 ans. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris au fil de vos interviews? Ou bien est-ce une interview en particulier ?

Ina Mihalache : Ce qui m’a le plus surpris, c’est l’aplomb très responsable de toutes ces femmes qui se relevaient les manches pour regarder de manière objective leur vie affective et sexuelle, presque comme une sorte de devoir citoyen. J’ai été impressionnée par leur honnêteté et par leur lucidité, ça m’a donné du courage. Quand je repensais à la jeune femme que j’étais au tout début de la puberté, je me suis dit que pouvoir entendre et lire de tels témoignages m’aurait endurcie. Je suis très proche de plusieurs interviews. Je parle souvent de Judith, certains la trouvent vulgaire or pour moi elle incarne l’honnêteté radicale d’une femme qui sait mettre des mots sur ce qu’elle recherche et qui sait refuser, dire ce qui n’est pas acceptable. Elle est drôle, droite et forte. Il y aussi Mathilde qui raconte une situation à la fois banale et très traumatisante d’abus. Elle parle aussi de la grossesse et de la maternité sans langue de bois.

Pli : Parmi ces témoignages, lesquels permettent de mieux comprendre ce qui réjouit la sexualité aujourd’hui ?

Ina Mihalache : A nouveau, Judith grâce à cette langue qui dit les vrais mots. J’ai reçu quelques critiques qui me disaient qu’il était dommage que les femmes, les témoins, emploient des mots qui n’étaient pas beaux. Cela m’a attristée et rendue perplexe, car pour moi ce sont les vrais mots de la sexualité. Il ne s’agissait à aucun moment dans ma démarche d’enrober ou d’embellir. Car dès que vous commencez à embellir, vous vous censurez, vous n’osez pas dire. Ce qui est réjouissant dans Très intime, c’est que les filles osent dire, comme Gabrielle qui s’exclame « c’est génial les seins, c’est la meilleure chose au monde après le bacon ». Le livre est cette sorte de poésie instantanée du spectre des sensations par lesquelles nous passons. Comme le témoignage de Thérèse, qui retombe amoureuse après vingt ans de vie de couple. Elle raconte que, lorsqu’elle arrive chez son nouvel homme, il lui dit « tu as la culotte sur la tête ». Vous savez, c’est pour ça que j’ai fait ce projet uniquement avec des femmes et non avec des hommes, car les femmes n’hésitent jamais, elles n’ont pas peur du ridicule, elles se remettent volontiers en question et rient beaucoup. Pendant mes interviews, aucune n’a pleuré même s’il y a eu beaucoup – et j’en parle dans l’avant-propos – de questions d’abus et ou de viols. Mais les moments passés ensemble étaient globalement assez joyeux et drôles, d’autant que je me confiais autant qu’elles.

Pli : Justement, qui suis-je en train d’interviewer, Solange ou Ina Mihalache ?

Ina Mihalache : C’est Ina, car c’est Ina qui a interviewé les femmes du livre, même si la plupart connaissaient Solange et que c’était un bon argument pour les sensibiliser à ma démarche. C’est Ina car avec elles je mettais en avant mon histoire et mes expériences pour obtenir leur confiance et leur poser des questions depuis ma candeur, mais c’est vrai que j’ai beaucoup usé de la douceur et de l’humour de Solange.

©TasjaBrewis

Le modèle patriarcal

Pli : Quel est l’impact du modèle patriarcal sur la sexualité des femmes selon vous ? Par exemple, en terme de sentiment d’obligation, de recherche de performance, d’essai de pratiques ?

Ina Mihalache : Vous répondez un peu à la question. J’ai souvent dit que Très intime n’est pas un livre qui cherche à dire quelque chose qui n’est jamais dit, car aujourd’hui il y a énormément de bruit de fond sur la sexualité, on en parle beaucoup ; le tabou c’est peut-être justement de dire qu’on fait peu, qu’on fait moins, qu’on n’aime pas trop. L’impact du modèle patriarcal sur la sexualité des femmes (j’en ai été la première victime et je n’en suis pas sortie non plus), c’est de pousser les femmes à vouloir beaucoup plaire et séduire, à trouver de la gratification dans le fait de se subordonner – parfois malgré soi – au désir de l’autre, à espérer être celle qui apporte tout. Cela me rappelle le témoignage de Dalila qui surprend son compagnon en train de se masturber devant un film et qui lui dit « Non, je suis là pour toi, je suis à ta portée, utilise-moi et ne regarde pas ces filles ». Elle a ce rapport contrarié à vouloir être tout pour l’autre. C’est une généralité mais voilà les conséquences pour les femmes : vouloir être une sorte d’absolu ; trouver l’estime de soi et de sa propre valeur dans la sexualité ; être au-delà de ses propres désirs et limites à soi ; s’offrir et s’abandonner jusqu’à être parfois dépossédée de son propre plaisir et de son propre corps.

Pli : Vous qualifiez votre livre de « militantisme latent », à cet égard une phrase m’a interpellée. Il s’agit d’Hortense, âgée de 19 ans, qui dit : «On apprend aux filles à ne pas se faire violer mais on n’apprend pas aux garçons à ne pas violer. » Qu’en pensez-vous ?

Ina Mihalache : C’est une phrase que je cite quand on me demande ce qu’on peut faire en matière d’éducation, car Hortense pointe une vérité. Je suis évidemment d’accord avec elle, et sidérée devant cette culture du viol. Je n’ai pas la solution, je ne suis ni sexologue ni sociologue. Si je parle de militantisme latent, c’est que parfois je m’en veux de ne pas faire assez, mais c’est tellement dur de lutter que je m’économise et que je préfère le faire d’une manière sous-marine. Ce livre est une manière à moi de faire ma part. D’ailleurs, il y a de jeunes hommes qui m’écrivent et me remercient, car ils ont accès à travers l’ouvrage à une somme de témoignages qui seraient pour eux inaccessibles, du moins sans avoir rencontré plusieurs femmes en plusieurs années. Pour eux, c’est une manière d’apprendre, de prendre du recul et d’être au plus près de ces réalités, sans blesser ou imposer leur présence ou leur désir à des femmes pour avoir accès à ces informations. J’espère que les hommes oseront ouvrir ce livre. D’ailleurs un garçon m’écrivait qu’il avait acheté le livre et qu’à la caisse on lui avait demandé s’il avait besoin d’un papier cadeau, comme si c’était forcement un livre pour femme qu’on offrait à une femme. Le lecteur me disait qu’il avait dévoré le livre dans l’après-midi. J’ai été à la fois touchée et vexée qu’on pense que ce livre s’adresse principalement aux femmes, car ce n’est pas le cas.

©DougRobichaud

Les préjugés

Pli: Quelles sont, d’après vous, les principales idées préconçues sur la sexualité des femmes ?

Ina Mihalache : Je ne sais pas, j’ai peur de dire des généralités. En tout cas, là où moi j’ai été détrompée, c’est que j’ai vraiment eu l’impression d’avoir accès à des femmes qui connaissaient leur corps et leur désir. Même pour celles qui étaient plus jeunes que moi, je les ai trouvées plus articulées avec leur sexualité. J’ai trouvé ces femmes intelligentes, informées, solidaires. Complètement à contre-courant des grands clichés des femmes rivales ou des femmes qui ne se touchent pas – certaines en effet, mais la plupart m’ont dit qu’elles avaient essayé.

Pli : Quels seraient vos conseils pour tordre le cou aux préjugés?

Ina Mihalache : Dire, parler, écouter, ce livre est une preuve que les femmes savent dire leur sexualité, il suffit de leur laisser de l’espace. Les préjugés viennent du fait que les femmes ont moins de place dans la société, ou que les hommes en prennent trop, enfin c’est l’un ou l’autre. Les préjugés viennent du fait qu’on pense et parle pour elles, et qu’on ne les laisse pas en position de pouvoir exprimer leur besoin, en politique comme ailleurs. Tout ça commence très jeune, dès l’enfance. Il faut laisser aux petites filles et aux petits garçons le temps et le choix de tout essayer, ne pas les enfermer dans des rôles, ne pas encourager la sensibilité chez l’un et supposément le courage chez l’autre. Il faut que chacun puisse avoir des jouets dé-genrés et des modèles qui cassent les rôles centenaires entendus pour l’un et pour l’autre genre.

Très intime, Editions Payot & Rivages.

Sexuellement incorrect

Fort des confidences entendues depuis plus de 15 ans dans son cabinet, le psychologue et sexologue Philippe Arlin publie Sexuellement incorrect*, un essai passionnant et militant, qui nous invite à remettre de la liberté dans notre rapport à notre sexualité et à notre corps, en nous allégeant toutes et tous de ce que les mécanismes de genre impriment en nous.

Pour l’instant: Que vous évoque l’interview d’Ina Mihalache ci-dessus?

Philippe Arlin : Je ne suis pas surpris de son interview. Elle et moi nous retrouvons dans les mêmes constats, à une exception près. En tant que sexologue, je ne suis pas amené à entendre les confidences des femmes qui s’éclatent sexuellement. Moi, j’écoute les femmes qui ne parlent pas de leur vie sexuelle, qui croient ne pas avoir de désir et qui ne se touchent pas. Je suis militant depuis de longues années dans des groupes féministes et dans des groupes de lutte contre le Sida. Cela m’apporte également une autre écoute sur la sexualité que celles de mes patient(e)s. Les choses évoluent, bougent, mais ce que dit Ina m’est familier. A nous deux, nous avons deux représentations objectives du monde féminin. Dans mon livre, tout se construit autour du genre, autour des représentations construites autour de lui. Le constat est que la sexualité masculine prend beaucoup trop de place, et que de nombreuses femmes définissent leur sexualité par rapport à la réponse qu’elles apportent ou qu’elles n’apportent pas au désir masculin. Trop souvent, les femmes réagissent en réponse aux hommes, comme dans l’exemple de Dalila dont parle Ina, cette femme qui surprend son homme qui se masturbe et lui dit que c’est elle qui devrait être là pour lui. Qu’est-ce que ça signifie ? Une incompréhension totale de leur sexualité, des deux côtés.

©AidaSadzak

Deux vérités sur la sexualité à rétablir d’urgence

1 – Les hommes n’ont pas des « besoins » sexuels, ils ont des envies comme les femmes ont des envies

« Il existe pour les hommes un malentendu historique selon lequel ils auraient des besoins sexuels. Si vous définissez le mot besoin, à savoir la nécessité vitale assurant votre survie – comme le besoin de manger –, alors vous comprenez aisément que le besoin sexuel masculin n’existe pas : il s’agit d’une envie. Il n’y a pas de besoin impérieux dont la non-satisfaction mettrait les hommes en danger, insiste Philippe Arlin. Les hommes revendiquent l’assouvissement de ce besoin comme un enfant de trois ans réclame un bonbon en faisant un caprice dans les allées du supermarché. Les hommes ont développé un comportement et un discours qui se sont généralisés, à tel point qu’ils sont repris par les femmes elles-mêmes. Or ceci est complètement construit culturellement, et se trouve être purement et simplement faux. Les hommes n’ont pas plus de besoins sexuels que les femmes. Ils ont juste appris à les écouter, à les rendre prioritaires, à mettre au quotidien le dossier de leur sexualité bien au-dessus de la pile. Et toute la société valide ce discours, car c’est elle-même qui a placé le dossier sur le haut de la pile. Les femmes, trop souvent, vivent leur sexualité en réaction à ce soi-disant besoin. Comme si le sexe appartenait aux hommes et que le devoir des femmes était d’y répondre en écho.

Par chance, c’est moins le cas aujourd’hui. Les femmes commencent à prendre conscience de leurs désirs, leurs envies, leur sexualité, qui ne passe pas toujours par l’homme, et ne doit pas toujours se faire à sa manière. Le problème, c’est quand des femmes véhiculent la croyance selon laquelle les femmes ont moins d’envies sexuelles. A nouveau, c’est faux, simplement les hommes crient leurs envies dans des haut-parleurs depuis la nuit des temps, alors que les femmes les ont toujours mises sur mode vibreur. Libérer la parole des femmes, c’est leur faire dire leurs envies, c’est aussi leur permettre de dire ce dont elles n’ont pas envie, c’est les laisser s’interroger. Reste que ce premier mensonge est aussi ce qui alimente la culture du viol : en parlant de besoins, d’obligations impérieuses du corps pour survivre, on justifie de se servir, de prendre l’autre comme un objet. C’est inacceptable. »

2 – La sexualité ce n’est pas la pénétration

« Après le mensonge des besoins sexuels de l’homme, vient le mythe de la nécessaire pénétration, déplore Philippe Arlin. Nous vivons dans des sociétés du tout génital et de la pénétration, comme si toute la sexualité passait par le pénis de l’homme. Des avancées dans la découverte du fonctionnement du corps féminin, mettent en lumière le fait que ce n’est pas forcément dans le vagin que se trouve la clé du plaisir, que le clitoris est une zone primordiale du plaisir, et que si le point G permet de ressentir du plaisir, ce n’est pas forcément le pénis qui permet de l’atteindre. Aussi, la pénétration vaginale peut être agréable et appréciée, mais dire qu’elle est la seule garante du plaisir et de l’orgasme est absolument faux. Le mythe selon lequel il n’y a pas de rapport sexuel sans pénétration est fondamentalement faux. C’est juste que la pénétration est ce qui permet de faire jouir l’homme, il n’y a que le pénis qui en ait réellement besoin. Dire autre chose, c’est mentir. Beaucoup de femmes me disent que ce sont les caresses sur leur clitoris qui les fait jouir mais qu’elles n’y ont pas accès pendant la pénétration. Beaucoup d’autres vivent déconnectées de leur corps sans savoir réellement ce qui leur procure du plaisir. Elles vivent donc, et la société vit donc, avec une définition de la sexualité – rapport sexuel = pénétration – qui empêchent les femmes de jouir pleinement. La pénétration est là pour faire jouir l’homme et pour la procréation ; nous rencontrons là deux ennemis de la sexualité : le sexisme et l’Eglise. »

En couple : faites-vous des câlins gratuits 

« En marge de ces deux mensonges, je vous propose comme exercice de séparer les câlins du sexe. Notamment pour que votre couple ne soit pas privé de tendresse lorsque la sexualité tombe en panne. Il est fondamental de remettre le contexte amoureux, intime, libre dans les relations de couple. Cette notion du câlin gratuit, dissocié de la sexualité, est importante à mettre en place au quotidien. Sinon les femmes doutent de la sincérité affective de leur homme, si elles se disent qu’il la câline juste pour lui sauter dessus derrière. Les femmes ont besoin d’un contexte, de se sentir unique, de se sentir désirante et désirée, et pas juste d’être un objet sexuel. Ce câlin, ou hug en anglais, permet un moment de complicité et de tendresse, un élan de générosité et de bienveillance naturelle qui nous rappelle pourquoi nous sommes ensemble. C’est un moment privilégié qui ne doit pas déraper vers autre chose, car c’est une preuve d’amour et d’échange qui réinjecte de la tendresse dans le couple. »

Sexuellement incorrect. Libérez votre désir, le sexe n’a pas de genre. Préface de Brigitte Lahaie. Editions de La Martinière.

Philippe Arlin

 

 

 

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