« Sors de là ! », une critique convaincue de Get out

Entre l’humble film horrifique qui joue le funambule entre les genres, et la profonde piqûre de rappel d’un racisme désaseptisé, Get out frôle le chef-d’œuvre.

« Couple mixte, Chris et sa petite amie Rose filent le parfait amour. Le moment est donc venu de rencontrer la belle-famille lors d’un week-end sur leur domaine dans le nord de l’État. Chris commence par penser que l’atmosphère tendue est liée à leur différence de couleur de peau, mais très vite une série d’incidents de plus en plus inquiétants lui permet de découvrir l’inimaginable. »

Get out est-il un petit chef d’œuvre ? La question affleure à peine le générique de fin commence t-il à défiler, et en fait la question se dessinait déjà dans nos esprits bien avant, pendant plusieurs scènes du film – pendant les 15 dernières minutes sur-tendues, pendant les scènes de fêtes et de repas mortifères, pendant que le héros s’assied bien inconfortablement sur un fauteuil club en cuir – et notre esprit engourdi remonte ainsi jusqu’à la scène d’ouverture du film, saisissante de simplicité, terrible dans son angoisse brute.

Get out vous répond par mille entrées avant même que vous n’ayez pu lui poser la question car il semble avoir anticipé, par son intelligence, par sa malignité, par son amour du cinéma, tous les écueils et toutes les envies de votre cerveau de spectateur. Et pour un spectateur de Get out, le cerveau, ça compte.

L’intelligence du réalisateur Jordan Peele est d’abord acrobatique. Car Get out réussit à ne pas choisir, à tenir en équilibre entre des genres cinématographiques qui cherchent à le vampiriser telles des sirènes chantant leurs cris tordus aux marins: horrifique, fantastique, indépendant, voire comique, le film est cadré dans plusieurs codes et les comédiens se jouent des registres. Notre envie de le pousser d’un côté de la corde est puissante, nous aimerions que Get out choisisse son camp, qu’il devienne le petit prodige du genre idéal qu’il aurait choisi d’épouser, mais il ne le fait jamais, et c’est en cela, nous laissant sur notre faim, haletant de le voir se rattraper quand nous pensions qu’il tomberait que cet équilibriste surpasse nos attentes. Tout funambule qu’il est, Get out crée sa cadence à lui.

Outre la maîtrise de son aspect formel, le film plonge dès sa scène d’ouverture dans les entrailles de son propos et ce pour une raison qui nous semble aussi cristalline qu’une eau de source : Get out est un film militant. Ce dont il traite, c’est du racisme, le fait d’être sujet de violence sociale par le hasard de la loterie biologique à cause de la couleur de sa peau, et, plus précisément encore, le fait de devenir à proprement parler un objet aux yeux de « surhommes » autoproclamés. Les lunettes chaussées par Get out, ce sont celles de la minorité. Et parce qu’il sait de quoi il parle, le film effraie.

Un jeune homme noir se retrouve perdu le soir dans un quartier bourgeois blanc (pléonasme) d’une banlieue des Etats-Unis et, rapidement, instinctivement, se met à avoir peur – la réalité dépasse t-elle la fiction ? Exagère t-il ? La peur que met en scène Jordan Peele est absolument parfaite car il suffit de l’avoir vécue pour en avoir une réminiscence instantanée. Il y a des gens (et je dirais aussi, si je m’attardais, il y a des genres) qui – dans un cadre banal où il semble irrationnel d’avoir peur – ont un passé sous la peau, ont une Histoire dans les veines, ont une somme de fautes non commises à expier et qui, lourd de le savoir, n’ont pas le luxe de ne pas se sentir concernés quand une menace plane, aussi infime puisse t-elle paraître.

Le racisme dont parle Get out part du soubresaut qui traverse l’échine d’un jeune homme pour aboutir à l’angoisse d’une société pétrie de torpeur. La métaphore horrifique est servie sur un plateau, l’Amérique peut se regarder dans les yeux.

Jordan Peele utilise les armes du cinéma pour développer les encres qui coulent dans la chambre noire de ses intentions. Regards sournois, sourires compassés, cadrages léchés, luminosité saturée et postulat contestable (« Non, s’étonne la chic Rose face à son petit ami Chris, je n’ai pas dit à mes parents que tu étais noir et je ne vois pas pourquoi je l’aurais fait »), le malaise est palpable. Avec un ton unique – n’ai-je assez insisté sur l’humour irrésistible de certains moments, dont beaucoup à la grâce du meilleur pote Rod – Get out dit de la discrimination les doutes, les désaveux, les violences, et les rappelle, pour ceux qui ne se sentaient pas concernés. On pourrait même imaginer qu’il met en garde, à raison : car ne sommes-nous pas tous, à un moment de l’Histoire, diminué et impuissant, tremblant d’être jeté dans un « puits de l’oubli » ?

C’est le talent de ce réalisateur de construire des images parfaites – et je ne suis pas prête d’oublier la prouesse d’avoir filmé un cauchemar atavique, celui d’être psychiquement écarté de vous-même par un autrui aveugle et surpuissant qui vous écrase.

Pour porter ce projet, Jordan Peele taille une galerie de personnages épatants dont Daniel Kaluuya (Chris) est l’emblématique Prométhée. Dans son jeu hyper fin, dans ses gestes muets, bien malin celui qui pourrait détecter le moment où il vacille. La frontière qu’il garde en tête, entre son amoureuse WASP et sa belle-famille angoissante, est sans cesse silencieusement redessinée dans sa cartographie mentale. Quant à Rose, incarnée par Allison Williams, elle est une figure de tragédie grecque à elle toute seule, talonnée par ses parents (troubles Catherine Keener et Bradley Whitford) et leurs domestiques noirs, tous pétrifiants dans leur apathie.

S’approcher si près de la figure du mythe sans se brûler les bobines nous semble bien au final être la marque d’un petit chef d’œuvre.

Et si j’ajoute « petit », c’est parce que Get out est le premier film de Jordan Peele, produit avec un petit budget par la maison de production d’épouvante Blumhouse – et que j’imagine beaucoup de cinéphiles trépignant derrière la promesse envoyée par ce premier coup de génie.

Reste que ce film se suffit à lui-même ; brossant le racisme dans le sens où il fait mal, caressant la folie dans les recoins où elle existe, avec un humour vif, il nous reconduit vers le cinéma comme un enfant faussement blasé la veille de la rentrée. La boule au ventre malgré le plaisir.

 

 

 

 

 

 

 

 

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