Pédagogie de la nature, qu’est-ce qui a évolué depuis trois siècles?

Historienne des sciences et de l’environnement, Valérie Chansigaud publie Enfant et nature – A travers trois siècles d’œuvres pour la jeunesse. Dans cette histoire culturelle, l’auteure se demande notamment si les pédagogues ont fait évoluer les rôles traditionnellement attribués aux filles et aux garçons, ou pas.

L’enfant et le crapaud, photographie de H.D. Bailey (1914). – Comstock A.B. (1914). The Pet Book, Comstock Publishing Company (Ithaca)

A grand renfort de magnifiques illustrations soigneusement choisies – dans une iconographie inédite qui sent la malle du grenier et nous replonge dans nos plaisirs d’enfants déterrant des trésors -, l’ouvrage de Valérie Chansigaud questionne méthodiquement les paradoxes que soulève le rapport de l’enfant et de la nature. L’enfant est-il un naturaliste en herbe ? Quel rôle a la mort lorsqu’on parle de nature ? Comment les animaux peuvent-ils servir la morale ? Le lien entre enfant et nature est-il rompu ? Omniprésents dans les livres jeunesse, quelle est la relation que l’enfant entretient avec la nature et les animaux ? Et que peut signifier leur utilisation par les adultes, pédagogues, écrivains et dessinateurs ?

Enfant et nature – A travers trois siècles d’œuvres pour la jeunesse (Edition Delachaux et Niestléest un livre aussi beau qu’urgent, tant l’état de notre environnement requiert notre engagement citoyen. Car, pour l’historienne de l’environnement qu’est Valérie Chansigaud, une véritable pédagogie de la nature se construit intrinsèquement avec une éthique sociale.Filles et garçons, égaux devant la nature ?

* La reproduction des stéréotypes

Pour l’instant : Quelles constantes ou quelles évolutions avez-vous noté dans les rôles attribués par les pédagogues aux petits garçons et aux petites filles ?

Valérie Chansigaud : En tant que littérature pédagogique, la littérature jeunesse reproduit les stéréotypes existant dans la société, et c’est aussi le cas dans les discours relatifs aux animaux ou à la nature. Par exemple, les images montrant un enfant actif, dans une approche scientifique de la nature, représentent toujours un garçon. Lorsque des illustrations présentent un animal anthropomorphisé, elles reproduisent également le discours de l’ensemble de la société. Cela n’a pas fondamentalement changé depuis trois siècles. Même si les femmes ont fait évoluer leur place dans la société, il est consternant de constater, en regardant le corpus existant, à quel point les stéréotypes n’ont guère évolué. Qu’il s’agisse de la répartition des rôles, de la prédominance des figures de garçons par rapport aux filles, des qualités attribuées à chacun. Une récente enquête de l’Observatoire des inégalités (dont la dernière révision date du mois de juin 2014) montre l’écrasante place occupée par les personnages masculins : ils représentent 62% des héros des livres pour la jeunesse, 90% des héros de bande dessinée, 76% des héros de DVD. Bien sûr, parmi les nombreuses œuvres de la littérature jeunesse se trouvent quelques exemples contraires aux préjugés de genre, des œuvres militantes parfois, malheureusement la reproduction des stéréotypes restent la règle générale. Les femmes sont sous-représentées et les rôles qu’on leur attribue médiocres.

« Le premier entretien » par un artiste inconnu (1877). Source de l’image : Arthur T.S. (1877). The Power of Kindness: and Other Stories: A Book for the Example and Encouragement of the Young, T. Nelson and Sons (Londres) .

Pli : Vous relevez également cette dichotomie filles-garçons dans la représentation du rapport qu’ont les enfants aux animaux.

Valérie Chansigaud : En commençant ce livre, j’avais une idée générale de l’organisation que je voulais lui donner mais je ne préjugeais pas de ce que j’allais trouver. Or, en étudiant les œuvres littéraires, j’ai en effet découvert un autre type de stéréotype dans la manière dont les enfants y interagissent avec les animaux. Au 19ème siècle, les petits garçons sont représentés en action, ce sont des chasseurs, qui n’ont pas peur des animaux féroces. La pratique de la chasse est un élément récurent, normal, important, qui fait l’éloge du prédateur fort et courageux. Les petites filles quant à elles sont dépeintes dans la douceur et la passivité. Leur rapport aux animaux revient à protéger certains animaux considérés comme faibles, comme les oiseaux chanteurs, ou à dialoguer avec les animaux sauvages. Mon impression, qui est empirique, est que le secteur de l’édition a continué à accentuer la classification par genre au fil du temps – il existe aujourd’hui des livres pour les garçons et des livres pour les filles. Auparavant, les livres par genre appartenaient essentiellement au domaine du scoutisme, alors que la littérature passait sans problème des mains des garçons aux mains des filles et vice-versa.

Illustration de Emile A. Nelson (1912). Source de l’image : Henderson L.R.S. (1912). The Flight Brothers, The Reilly & Britton Co. (Chicago) .

* Le cas particulier de la France

Pli: Dans quelle mesure le rapport à la nature, qui se reflète dans la littérature, est-il à certains égards différent dès le 19ème siècle entre la France et les pays anglo-saxons ou germanophones ?

Valérie Chansigaud : La littérature jeunesse a intéressé les sociétés défendant les animaux, qui ont eu recours à des œuvres de fiction pour sensibiliser les enfants et leurs parents à leurs thèses. En 1877, l’Association humanitaire américaine milite à la fois contre les violences faites aux animaux et celles faites aux enfants, mettant en parallèle les lacunes du droit dans ces deux domaines. A la même époque, la situation en France se distingue par la faiblesse de la mobilisation populaire. La Société Protectrice des Animaux n’atteindra d’ailleurs jamais le nombre d’adhérents des sociétés similaires aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Allemagne. Les constats de domination et d’absence de droit des animaux ont conduit de nombreuses femmes à s’intéresser à la souffrance animale, précisément car l’exploitation des animaux était perçue dans le prolongement de l’exploitation des femmes. Or au 19ème siècle en France, les femmes ont moins de droits que les Britanniques ou les Américaines. La société civile est plus fermée aux femmes, il y a moins de militantes. La militance pour le droit des femmes et pour le droit des animaux ont des parallélismes et les deux se nourrissent. En France, la défense des animaux est beaucoup moins présente, c’est culturel. A cet égard, la Ligue de Protection des Oiseaux est un exemple criant, qui compte de nos jours quelques 47000 membres en France, contre un million en Angleterre.

Histoire de Pierre Lapin par Beatrix Potter (1902). Frederick Warne and Co. (Londres).

Enfant et Nature

* La morale libérale d’aujourd’hui

Pli : Quel est le plus grand préjugé que nous pouvons avoir sur le rapport de l’enfant et de la nature ?

Valérie Chansigaud : Je trouve étrange l’idée qu’ont certains adultes de s’imaginer que les enfants puissent être réellement différents d’eux. Or les enfants sont grandement similaires à leurs parents. Je trouve étrange aussi leur envie de corriger quelque chose qu’ils n’ont pas pu faire via leurs enfants, les considérant comme une sorte de séance de rattrapage. Dans cette perspective, ils souhaitent que les enfants soient plus protecteurs envers l’environnement et plus efficaces dans sa sauvegarde. Toute bonne qu’elle soit, cette volonté n’interroge pas la réalité. Elle s’explique selon moi par une forme de régression morale qui s’est répandue au 20ème et 21ème siècle. Au 19ème siècle, l’éthique était pensée de manière collective, c’est-à-dire qu’il y avait une responsabilité sociale dans le comportement individuel. A cet égard, des enfants cruels présentaient la menace de devenir des adultes criminels et requéraient une attention de tous. Aujourd’hui, nous ne prenons plus conscience du rôle de la société dans le développement de l’individu. L’épanouissement personnel rend indifférent à l’interrogation de la société dans laquelle on se trouve, on s’épanouit sans idée collective. Or cet égoïsme augmente les inégalités. J’ai constaté que des œuvres de la littérature jeunesse actuelle – notamment des réécritures de contes existants – présentent souvent une morale libérale : où l’important devient de ne pas se faire attraper quand on fait une bêtise, où celui qui gagne est celui qui jouit de son larcin en tout impunité. Le but devient d’éviter le gendarme. L’individu devient roi, un roi qui peut même mépriser fortement ses semblables, et ses sujets.

Les Trois Cochons revisité par Peter Newell (1901). Wells C. (1901). Mother Goose’s Menagerie, Noyes, Platt, & Company (Boston) .

* Le mythe du lien avec la nature

Pli : De fait, cette exigence ambiguë vis-à-vis de nos enfants rejoint cette relation à la nature fantasmée, pleine de contradictions, structurée par la culture et par la société. Quel est le défi de la relation à l’environnement aujourd’hui ?

Valérie Chansigaud : Nous vivons aujourd’hui dans une torpeur anesthésiante. La situation est catastrophique, mais les gens n’ont pas conscience de l’ampleur du problème et sont dans l’ignorance quant à l’état de l’environnement, du climat, de la biodiversité. Une bonne pédagogie devrait proposer une vraie analyse de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Mais nous sommes éloignés des vraies préoccupations. Certaines œuvres littéraires parlent de renouer le lien perdu d’avec la nature. Mais de quel lien s’agit-il exactement ? Notre rapport à la nature a toujours été celui d’une sujétion, d’une exploitation et aujourd’hui d’une destruction. Cette relation n’a jamais été douce ou harmonieuse. Mais tout cela est hors sujet ; les vrais sujets importants sont politiques. Ce qui menace l’environnement, c’est la construction d’un monde qui consomme la nature et qui est injuste socialement. Le rapport à la nature des enfants s’inscrit dans un monde dominé à la fois par des problèmes environnementaux (dégradation de la biodiversité, des écosystèmes et des ressources naturelles), et sociaux (inégalités sociales, éducation, droit à un environnement sain). Les questions sociales et les problèmes environnementaux sont deux faces d’une même médaille. C’est à partir d’elle que doit se forger une pédagogie de la nature.

* La question de la protection de la nature

Pli: Pensez-vous que l’éducation, notamment à travers les œuvres pour la jeunesse, puisse réussir à articuler une pédagogie de la nature ? S’intéresser et protéger la nature et les animaux, comment cela s’apprend t-il à un enfant ?

Valérie Chansigaud : La protection de la nature est tributaire de la mise en place d’une organisation sociale garantissant la protection de la société humaine et la sauvegarde de l’environnement. C’est une notion très importante. La conservation de la nature est souvent accusée de favoriser les espèces et les écosystèmes au détriment des enfants et des êtres humains. Cette affirmation est fausse, au contraire il faut lier nature et société, éthique animale et éthique qui concernent les êtres humains. Il faut rallier la question du rapport à la nature à une question politique, au rapport à l’autre, à l’organisation sociale qui détermine comment nous gérons la nature. Le respect est une notion quasiment hors sujet – que doit comprendre un enfant si nous lui disons : il faut respecter les animaux, les animaux sont gentils, puis à chaque repas ressers-toi de steak et de jambon ? Ce qu’il faut, c’est une culture sociale, éthique, couplée à du réalisme. La littérature jeunesse du 19ème siècle osait parler de choses. Perrault a par exemple trouvé dans Le Petit Chaperon Rouge une forme pour parler des violences sexuelles. (Il est d’ailleurs étonnant de constater le nombre de réécriture de ce conte, dans des variantes parfois très éloignées de l’original, à tel point qu’elles peuvent parfois poser problème : quid de cette version que j’ai lue, où le petit chaperon rouge finit par épouser le loup ?) Le réalisme implique donc que tout ce qui est moral ne doit pas être systématiquement jeté à la poubelle. S’il est de notre héritage de mai 68 de remettre en question la morale, il faut bien comprendre ce que cela signifie : être libre ne veut pas dire qu’il faut vivre sans aucune forme d’éthique. Etre libre, c’est exercer sa capacité en tant qu’individu à faire des choix. Compte tenu de l’urgence de la crise environnementale et de son impact sur les enfants, être intéressé par la nature et motivé par sa protection est un choix moral et social à analyser et à transmettre, notamment dans les œuvres pour la jeunesse. »

Le Petit chaperon rouge et le Grand méchant loup par Gustave Doré (1832-1883)

Petite bibliothèque coup de cœur

Les œuvres d’hier et d’aujourd’hui qui ont touché Valérie Chansigaud

* Les livres de Frances Burnett tels La Petite Princesse (1888) ou Le jardin secret (1911). Cette auteure est une conteuse morale de la fin du 19ème siècle à l’écriture positive. Ces livres sont des chefs-d’œuvre, porteurs d’une joie de vivre.

* L’histoire de Pi (2001) d’Yann Martel est un roman coup de poing. C’est un livre « sur les animaux », de ce fait parfois classé dans la littérature adolescente, mais qui par son propos me semble être un livre pour adulte.

* Vie et mort d’un cochon (1976) de Robert Newton Peck, un chef-d’œuvre littéraire.

* Gulliver (1726) de Jonathan Swift et Robinson Crusoé (1719) de Daniel Defoe, deux romans classiques de la jeunesse qui ne furent précisément pas à l’origine écrits pour la jeunesse.

Trois livres contre les préjugés

* Et avec Tango, nous voilà trois ! (2005) de Richardson et Parnell.

* Le Crime contre nature : un récit plus précis de ce qui est naturel (2012) de Gwenn Seemel

* Toutes les bêtises sur la nature que les adultes racontent aux enfants (2010) de Lasserre et Garrigue.


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