Dans la peau d’une nonagénaire, le roman loin des clichés de Véronique de Bure

LouisMonier©Flammarion

Auteure et éditrice, Véronique de Bure s’est inspirée de sa mère nonagénaire pour écrire son nouveau roman Un clafoutis aux tomates cerise, le journal intime piquant et tendre d’une grand-mère d’aujourd’hui. Interview loin des stéréotypes.  

Pour l’instant : Qu’est-ce qui a motivé votre envie de vous glisser dans la peau de votre mère, âgée de 90 ans ?

Véronique de Bure : Je portais ce projet de façon très floue depuis quelques années. Je me disais qu’on n’entendait peu la parole des personnes très âgées, qu’elles apparaissaient peu dans les romans ou alors comme des espèces de Tatie Danielle, de manière caricaturale. Que l’on manquait de personnages « vrais » qui, tout en continuant d’aimer la vie, ne se racontent pas d’histoires. Peut-être aussi avais-je envie de me rassurer. On peut avoir conscience d’être à la toute fin de sa vie, sentir passer le temps, et continuer malgré tout à vivre, rire, s’émerveiller. Quand j’ai commencé à écrire, Jeanne était un personnage de fiction. Ce n’est que peu à peu que ma mère est devenue mon inspiratrice, puis qu’elle s’est mise à réellement habiter Jeanne pour lui ressembler de plus en plus.

Pli : Quelle est la chose la plus surprenante que vous ayez apprise en écrivant son journal intime ?

Véronique de Bure : Peut-être que les petits plaisirs minuscules de la fin de vie font le bonheur, bien plus que les plaisirs après lesquels nous ne cessons de courir en pensant qu’ils nous apporteront le bonheur… Peut-être aussi ce sentiment qu’il n’y a pas d’un côté la vie, de l’autre la mort, mais qu’entre les deux existe une période où, s’allégeant de tant de choses, on flotte… On a encore les pieds légèrement au-dessus du sol mais la tête est aspirée par le ciel.

Le monde comme un entonnoir

Pli : Jeanne aime bien sûr ses enfants et ses petits-enfants, mais les recevoir perturbe ses horaires et sa vie. Comment comprendre ce paradoxe entre l’affection et le besoin de distance ?

Véronique de Bure : Je pense que, sans que cela soit une volonté consciente, à quatre-vingt-dix ans, on a entrepris une sorte de détachement. D’ailleurs c’est étrange, j’ai le sentiment que de toutes petites choses acquièrent une importance démesurée alors que ce que nous considérons comme capital devient presque dérisoire. À cet âge, on n’aime plus trop les changements de rythme. Les personnes âgées ont leur rythme propre qui n’est pas le nôtre ; alors que nous passons notre temps à courir, elles ont entamé le ralentissement de la fin de vie. Il s’est créé une autre distance, celle qui sépare ces deux manières d’appréhender la vie, qui rejoint le besoin de distance « corporelle ». Et puis aussi, avec le grand âge le monde rétrécit, comme un entonnoir. On reste très présent à ce qu’on voit tous les jours, les choses et les gens, et ce qui est plus éloigné devient plus abstrait, plus flou. Le petit monde de Jeanne, c’est sa maison (et encore, réduite à sa chambre, sa cuisine, le bureau), son jardin, ses amies. Ce qui ne fait pas partie de son quotidien, forcément, la perturbe, il lui faut se réadapter et c’est de plus en plus difficile.

Pli : Jeanne se demande si en vieillissant on ne devient pas égoïste, le cœur s’asséchant loin du bruit du monde, qu’en pensez-vous ?

Véronique de Bure : Là je vous avoue que jamais ma mère ne m’a dit cela. C’est moi qui ai interprété de cette façon la distance que j’ai notée à plusieurs reprises, lors d’événements qui, il y a quelques années encore, l’auraient profondément bouleversée et qui, aujourd’hui, semblent peu l’atteindre. J’ai cherché des explications, et j’ai mis mes propres interrogations dans les paroles de Jeanne.

Se voir « en vieux »

Pli : Jeanne a une belle bande d’amies, certaines sont encore très actives, d’autres entrent en maison de retraite, certaines tombent malades… Qu’est-ce qui différencie ces femmes, d’après vous, des petites « jeunettes » de 70 ans ?

Véronique de Bure : Là aussi, c’est une chose qui m’est apparue en observant ma mère et ses amies. Il y a une énorme différence (je ne parle naturellement que de personnes qui ont la chance d’être restées en bonne santé) entre une femme de 70 ans qui, aujourd’hui, n’est même plus une « personne âgée », et une de 90 ans. Je dirais même que le très grand âge ne commence qu’à partir de 85 ans. À 70 ans, si elle n’a pas de souci de santé, une femme est encore une dame, pas une vieille dame. Elle a encore bien souvent l’attitude et les habitudes d’une femme de 60 ans, elle fait encore souvent l’effort de tricher avec son âge. Elle conduit, entend bien, parfois même elle travaille encore. A l’approche des 90, les choses peuvent aller très vite, le moindre petit souci peut vous faire faire un bond de deux, trois, cinq ans dans le temps. Et à ces âges-là, deux ans c’est énorme. La démarche est plus fragile, les cannes apparaissent, les cheveux s’acceptent en blanc, la voix commence parfois à chevroter et la moindre chute peut être fatale. Le cœur, même s’il va bien, est usé et peut lâcher. Et à cet âge-là, on le sait. On ne peut plus faire semblant. Le regard change, sur ce qui nous entoure et sur nous-même, on commence enfin à se voir « en vieux ». À 70 ans, on ne s’endort pas en se disant qu’on ne se réveillera peut-être pas le lendemain. À 90 ans, si. Et ça change tout.

Pli : Qu’apprend-on quand on chausse les lunettes d’une femme de 90 ans ?

Véronique de Bure : Ma réponse va paraître banale mais je dirais qu’on prend conscience de l’énorme fossé qui nous sépare, de la vitesse à laquelle la société a changé en un siècle, en particulier depuis l’arrivée d’Internet. Quand j’ai écrit les souvenirs de Jeanne, lors des passages où elle se remémore des bribes de sa vie passée, j’ai ressenti une drôle de nostalgie, celle d’un temps que je n’ai pourtant pas vécu. J’ai compris que l’on puisse se dire « C’était mieux avant » ; cette expression n’est pas de l’amertume, elle ne reflète pas particulièrement l’idée que « les vieux » refusent d’avancer avec leur siècle. Ce n’est pas qu’ils ne le veulent pas, c’est qu’ils ne le peuvent pas. En fait, ils devraient plutôt dire « C’était mieux avant pour moi ». Jeanne se dit souvent « dépassée » mais elle ne rejette pas le progrès. Simplement, et surtout à cet âge, on ne peut pas demander à quelqu’un de s’adapter à tout. D’ailleurs, c’est à mon sens une des choses qui s’effacent avec le grand âge : la capacité d’adaptation. Et les gens ne le comprennent pas. En fait, en chaussant les lunettes d’une femme de 90 ans, j’ai changé mon regard sur ma mère : je la comprends mieux, j’ai davantage d’empathie, je m’impatiente moins, j’ai appris la douceur. J’accepte enfin son âge, le fait qu’elle soit une très vieille dame. Et en acceptant son âge, je crois que je commence à accepter le mien.

Pli : Dans quelle mesure le fait d’appréhender le temps, la solitude, la mort dans la peau d’une nonagénaire a t-il changé votre vision des choses ?

Véronique de Bure : J’ai beaucoup réfléchi à la mort et curieusement, avec l’écriture de ce livre, je crois qu’elle me fait moins peur. J’ai appris une certaine douceur, celle qui va de pair avec les effacements progressifs de tout ce qui est saillant. Moi qui ai plutôt toujours vécu sur des montagnes russes et des volcans, j’ai découvert la douceur des monts d’Auvergne et des collines du Bourbonnais. Pour ce qui est de la solitude, elle ne m’a jamais vraiment effrayée. Pour moi, elle représente la liberté. Il y a cependant une grande différence entre être seule et se sentir seule. À la fin, avec les gens de son entourage qui l’un après l’autre s’envolent, Jeanne, qui aime la solitude, découvre le sentiment de solitude. Et c’est cela qui est difficile et qui, aujourd’hui, me fait peur.

Combattre « l’âgisme »

Pli : Quel est le plus grand a priori sur les personnes âgées que Jeanne détesterait ?

Véronique de Bure : Cette idée qui veut que les personnes âgées aient les idées étroites. Jeanne, comme ma mère, a gardé une grande curiosité et une belle ouverture d’esprit. Elle est souvent bien plus libre sur certaines choses que des personnes de 60 ou 70 ans. Et bien sûr, l’idée que toutes sont dépendantes, dépressives, isolées… Jeanne détesterait, autant que le jeunisme, ce que les Canadiens appellent « l’âgisme » qui consiste à enfermer les personnes âgées dans des stéréotypes.

Un clafoutis aux tomates cerise*

Le roman raconte la vie de Jeanne, 90 ans, au fil des quatre saisons. Humeurs, souvenirs, événements minuscules et réflexions désopilantes sont consignés d’heure en heure : les mots croisés, la conduite, les voisins, les apéritifs avec les amies, le jardin, le congélateur, les enfants et les petits-enfants.

Notre avis : Vous prendrez beaucoup de plaisir à vivre auprès de Jeanne, héroïne nonagénaire, championne de la quotidienneté contemplative. Nul doute que vous rêverez de vous retrouver dans son beau jardin de la campagne auvergnate à jouer aux cartes avec ses amies et elle, un petit verre de vin blanc dans les mains. « Un clafoutis aux tomates cerise » est un journal intime piquant et tendre.

* Editions Flammarion.

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