Nos enfants et le numérique, comment les aider à en tirer le meilleur

A l’ère du tout numérique et du constamment connecté, où chaque famille compte entre six à huit supports numériques, il est de notre responsabilité en tant que parents et adultes de guider nos enfants dans l’usage des écrans. Claude Allard, pédopsychiatre et diplômé en psychopathologie du bébé, a exercé comme psychiatre des hôpitaux. Son livre Les désarrois de l’enfant numérique, somme de son expérience de clinicien, vient de paraître aux Editions Hermann. Il nous aide à séparer le bon grain de l’ivraie pour une consommation numérique vertueuse et adaptée à chaque âge. 

Pour l’instant : Vous êtes pédopsychiatre, qu’est-ce que l’arrivée du numérique a changé dans votre pratique thérapeutique au quotidien?

Claude Allard : Mes consultations auprès des enfants ont changé avec l’apparition des téléphones numériques il y a dix ans en salle de consultation et en salle d’attente. L’arrivée des tablettes par la suite, et l’usage de tous ces appareils nomades, comme leurs sonneries à des moments inappropriés, ont perturbé les relations ordinaires. Le fait significatif pour moi est que les parents, les adultes responsables, ne font pas la différence entre le lieu du cabinet du pédopsychiatre et un autre lieu. Les adolescents eux-mêmes sont plus respectueux eu égard à la particularité de l’endroit et du moment. J’ai vu un père s’entretenir avec quelqu’un d’autre pendant toute la durée du rendez-vous. Cette non-différenciation entre lieu intime et lieu public est bien un des enjeux du numérique. A fortiori, l’envahissement des communications extérieures dans le lieu de la psychothérapie, supposé être un lieu privilégié d’échange où l’on se regarde, s’écoute et se parle, est un comble.

Outre ce changement de cadre de travail, j’ai constaté l’intérêt croissant des enfants pour l’ordinateur portable que j’avais sur mon bureau ; cela m’a poussé à l’utiliser et à m’en faire un allié. Parmi les outils employés, j’ai donc remplacé ma grande et belle Encyclopédie Larousse par celle de l’encyclopédie instantanée sur Internet. Cette utilisation de l’ordinateur avec les enfants garde un caractère purement informatif et n’a pas de vocation thérapeutique.

Pli: Quels sont les aspects du numérique qui vous semblent concourir à l’épanouissement des enfants ?

Claude Allard : Avec le numérique, l’enfant voit augmenter considérablement les possibilités de découvertes et d’informations, qui peuvent lui être utiles et bénéfiques s’il sait éviter au mieux les écueils du net. Pour cela la relation de confiance avec ses parents est nécessaire afin qu’il sache se servir des appareils à bon escient et s’orienter correctement dans ces nouveaux territoires. A ce titre, j’insiste sur cette idée : avec le numérique, le rôle de parent ne s’exerce plus seulement dans la réalité, mais aussi dans l’univers du numérique.

Les principaux dangers du numérique et les manières de les prévenir 

  • de 0 à 3 ans

« J’ai vu des enfants qui, entrant à la maternelle vers 3 ans, ne savaient pas feuilleter un livre : ils essayaient de cliquer sur les pages pour les tourner, raconte Claude Allard.

Je ne vois pas l’aspect bénéfique d’une tablette avant l’âge de 3 ans. Pour vous donner une idée sur la maturation neurologique et psychique d’un enfant, sachez qu’il reconnaît son image autour des 2 ans et demi. Pour lui, l’important est d’avoir les mains sur des jouets, d’apprendre à déplacer son corps et à l’orienter dans l’espace, de décrypter et de comprendre les intentions des gens, en somme d’être dans l’apprentissage de la vie. Le petit enfant doit découvrir le monde à travers les écrans après l’avoir découvert par lui-même, à travers ses émotions et son être-au-monde, pas l’inverse.

Pour ce qui est de la télé, vous pouvez commencer à lui montrer de courts épisodes de dessins animés destinés aux enfants à partir de 2 ans et demi, c’est une manière de l’initier au cinéma. Il existe de beaux films d’animations, autres que les Disney. L’important est de lui proposer des séquences, car son attention est courte. Dans cet ordre d’idée, vous pourriez aussi lui montrer des scènes de Charlot ou de Laurel et Hardy, les enfants aiment beaucoup le comique de situation. Quoique vous choisissiez, ayez toujours en tête – comme nous l’expliquons ci-après pour les enfants de 4-6 ans – que l’instance de la réalité vient bien plus tard, et que les images qu’ils voient les marquent profondément puisqu’elles se confondent avec la réalité. »

  • de 4 à 6 ans

« Avant 7 ans, l’univers d’un enfant est indifférencié entre le réel et l’imaginaire. L’instance de la réalité arrive entre 6 et 7 ans (l’âge de raison, lorsqu’il commence à arrêter de croire au Père Noël). Le propre du monde de l’enfant est qu’il a la faculté de fabriquer des images à partir de sa propre imagination, que celles-ci lui procurent de la joie ou de la crainte (quand ils voient des monstres). Le souci, c’est quand c’est la machine (la télé) qui produit ces images qui font peur, car l’enfant est tout autant sous leur emprise que s’il les avait créées. Ces images lui sont imposées et il n’a pas la distance de se dire que c’est de la fiction. Même si à partir de 4 ans, l’accès au langage parlé lui permet de mieux verbaliser ses craintes, l’enfant reste sous l’emprise de son imaginaire. Donc, concernant la télévision et son univers multi-chaînes, il s’agit pour les parents de rester attentifs au choix de la chaîne et de respecter la sensibilité de leur enfant.

Pour le reste, beaucoup d’enfants ont déjà des consoles portables avec des jeux pour les petits, il faut, comme pour les jeux vidéo en règle général, rester attentif au contenu, même si le jeu est gratuit. »

  • de 7 à 9 ans

« C’est la tranche d’âge durant laquelle les enfants commencent à utiliser Internet, il est dès lors nécessaire de leur apprendre à s’en servir et à éviter les pièges. La toile est quand même un lieu hautement sexuel, rappelle Claude Allard, qu’on le veuille ou non. Souvent une recherche anodine sur un moteur de recherche vous conduira par exemple à des sites de séduction ou de pornographie. Protégez votre enfant en lui parlant avec ses mots de cette réalité. »

  • de 10 à 14 ans

« Les pré-adolescents ont quasi tous un téléphone portable. Il y a un paradoxe entre le fait que pour les parents, le téléphone soit une question de sécurité, et que pour les enfants ce fil à la pâte leur permet une énorme liberté. Il s’agit à nouveau de faire preuve de vigilance. Il est nécessaire de leur expliquer la différence entre espace public et espace intime lorsqu’ils commencent à utiliser les réseaux sociaux. Il ne faut pas que les parents confondent la liberté accordée à leurs adolescents et le laisser-faire : beaucoup de parents s’interdisent d’interdire, entrant alors dans une relation démagogique où c’est à l’enfant d’être adulte puisque l’adulte ne l’est pas. Je constate également que la limite qu’imposent les parents par rapport aux écrans concerne presque toujours le travail scolaire (as-tu fait tes devoirs ?) avec pour conséquence que les écrans sont l’objet d’une tractation, avec des confrontations familiales parfois virulentes.

En ce qui concerne la télévision, je trouve dommage qu’il n’existe pas de catégorie autre que « Interdit au moins de 12 ans ». Je me souviens de l’exemple du film d’horreur Scream : lors de sa sortie au cinéma, le film avait été interdit au moins de 18 ans (à raison), lors de sa diffusion à la télévision, l’interdiction était passée au moins de 12 ans. Une aberration, d’autant qu’il est plus angoissant de regarder ce genre de film en catimini seul dans sa chambre que dans le cadre structurant d’une salle de cinéma. »

  • de 15 à 18 ans 

« Les grands adolescents font plus la part des choses que les plus jeunes dans leur utilisation d’Internet, souligne le pédopsychiatre, ils connaissent les dangers du cyber-harcèlement ou du happy-slapping. Ils préfèrent des sites qui ne restent pas dans la durée et ne forcent pas à s’exposer comme Ask ou Snapshat. Ce sont tous des youtubeurs, ils s’informent sur le net.

Entrés dans la puberté, pour beaucoup la sexualité devient active et intrigue. Il faut les guider quant à leur questionnement sur le passage à l’acte, car s’ils ne prennent leurs informations sur la sexualité qu’à partir du porno, ils sont mal partis. Vous pouvez leur expliquer que ce n’est pas l’amour, et que la sexualité est bien plus compliquée que ça. Il est important de garder un dialogue avec eux : c’est faux de penser qu’il est normal qu’un ado claque les portes, et d’attendre que ça passe. Au contraire, il faut aller voir ce qui ne va pas, même si en tant que parents, bien sûr, vous aurez à ses yeux toujours tort. »

Manuel du bon usage des jeux vidéo

« Les parents sont près de 90% à négliger le contenu des jeux vidéo auxquels s’adonnent leurs enfants, c’est-à-dire à ignorer à quoi ils jouent ! déplore Claude Allard. Or il ne faut pas confondre jeux vidéo et jeux. J’ai constaté récemment que même les grandes enseignes culturelles s’y perdent : les jeux vidéo interdits au moins de 18 ans y sont rangés dans la section jeux/jouets pour enfants. Mais leur permettre de jouer à GTA ou à Call of Duty, c’est les laisser évoluer dans un monde ultra-violent où ils transgressent et tuent à foison. Tous les parents en ont-ils conscience ? Cette perte de la hiérarchisation des valeurs est alarmante. J’ai rencontré beaucoup d’enfants très angoissés par tous les interdits qu’ils expérimentaient dans des jeux vidéo non adaptés à leur âge. Il existe des jeux vidéo d’aventure ou d’évasion passionnants, tout l’enjeu est de séparer le bon grain de l’ivraie. Voici donc ce que je vous conseille :

1 – Limitez le temps de jeu, sinon vos enfants ne feraient que ça.

2 – Aidez-les à s’orienter, tant au départ dans le choix du jeu vidéo, que dans la manière de bien réaliser les épreuves demandées.

3 – Faites la différence entre jeux vidéo en ligne et pas en ligne et, le cas échéant, contrôlez le passage vers l’extérieur – jouer en ligne implique de faire entrer une horde extérieure invisible chez vous. »

 

 

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