Sous le souffle de Damien Chazelle, une critique de La La Land

La La Land me pousse à la la réflexion, pourquoi donc suis-je restée plusieurs heures après le visionnage sous le joug de ce film ?

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©LaLaLand

Alors que je ne porte pas particulièrement dans mon cœur cinématographique le genre de la comédie musicale et que, ergo, je ne m’attendais pas à être transportée plus que cela par d’honnêtes claquettes – car, contrairement à cette scène primesautière de La la land, quand mes amies veulent me convaincre de sortir, elles ne tournicotent pas autour de moi comme des papillons monochromes sous acides (à raison). Alors que j’ai la fâcheuse tendance à ne pas m’enthousiasmer pour un projet qui fait l’unanimité, exerçant mon réflexe de mouton suspicieux parmi le grégaire troupeau humain, et que tant d’étoiles sur un sujet tellement hollywoodien que La La Land avait tendance à me chatouiller la laine critique rien qu’à regarder l’affiche, en sus de l’hiver et des mites. Peut-être est-ce dû à la qualité du moment – volé au cours du temps, où nous nous sommes calfeutrés dans une salle semi-obscure lui et moi – qui m’a permis de dérouiller des ressorts d’émotions que je n’avais pas imaginées trouver là, emballées de papier californien (fluo), sous des airs de ressemblance (lala), poussées par des pas de deux (clap clap).

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Je pensais ne pas m’enthousiasmer pour la comédienne Emma Stone virevoltant sur Mullholland Drive – elle est en fait époustouflante d’authenticité, jusque dans le dernier souffle de son monologue chanté. (Puis, je me rappelai que je l’avais aimée dans Crazy Stupid Love, cette comédie de 2011 où elle apparaissait déjà avec Ryan Gosling). Parce que c’est une sacrée actrice, du genre qui s’efface pour laisser transpirer la vie. Je m’étais forcée à ne pas tomber béatement sous le charme de Ryan Gosling – le film Drive (et sa BO) ayant laissé ses séquelles (sur la moitié des femmes de ma génération). Mais son talent opère : n’est-il pas dans La la land aussi paumé, passionné, amoureux, paumé, passionné… que sa belle ? Il flippe, mais il swingue des doigts et des genoux cet homme-là.

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Subrepticement, patiemment, La La Land m’emporte, aussi sûrement que le vent. Sur le fond, il y a l’envolée lyrique que prennent les existences de Mia et Sebastian quand ils se rencontrent. Une femme, un homme, pétris de leurs incertitudes (le cinéma, le jazz) qu’ils mêlent à des rêves (le cinéma, le jazz et eux). Ils sont jeunes, beaux, ont la voix suave et l’œil curieux. Ils sentent le café, le maquillage et le soleil de Californie, ils sentent la bière, le cuivre et la fin de nuit. Mais comment s’aimer quand on ne sait pas comment vivre ? Sur la forme, Mia-Emma et Sebastian-Ryan font de la rhétorique sous les théories cinématographiques de Damien Chazelle, ils dansent les décalages, changent de plans et enchantent les cadres – pour notre plaisir coupable d’assister à cet objet cinéphile qui se déplie dans ses multiples dimensions visuelles.

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Dans Whiplash, un film brut d’intensité sorti en 2013, le réalisateur Damien Chazelle faisait saigner les doigts de son héros, batteur prodige. Dans ses deux films, il aime profondément deux choses: le jazz, et une femme qui échappe au héros. A sa façon d’artisan, il met à nu nos destins, au moment des premiers souffles. Mais que faire des premiers souffles du désir ? Quand la passion d’un projet transcende, qu’elle prend corps dans des espoirs désespérants (le jazz, le cinéma, et tous les autres, les vôtres). Quand la passion pour un corps transcende, qu’elle devient fantasme, dans des espoirs désespérants (elle, lui, nous).

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(Romantisme, j’écris ton nom.Dans une salle de cinéma, la rencontre des mains de Mia et Sebastian qui s’effleurent, languissantes, fait battre nos cœurs à tout rompre. Tout donner, tout briser, n’est-ce arrivé à chacun d’entre nous cette impression? De danser parmi les étoiles, avant que nos bouches se touchent? De danser contre les étoiles, plus tard, quand une conversation vient déchirer notre promesse silencieuse ?)

Dans ces moments des premiers désirs que filment Chazelle, se trouvent posées en jachère toutes les réponses des seconds, des troisièmes, des infinis souffles du quotidien. Dans le sillage des danses de Mia et Sebastian, le jazz murmure. Qu’avais-je promis ? A qui appartient l’épaule sur laquelle poser ma tête quand j’ai fini? Et si mon rêve était un rêve ?

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Bien sûr, dans la vie, nous ne chantons ni ne dansons nos existences, ce n’est pas dommage – pour beaucoup, c’est sans doute un soulagement. Mais ça nous démange. La La Land se trouve précisément là, dans la démangeaison, lancinante et inassouvie, qui fait se réveiller le pli muet entre nos deux vies, la réelle et l’imaginaire. Je n’attendais rien de particulier de ce film musical de Damien Chazelle. Il m’a laissée songeuse une demi nuit d’hiver. Je vous en souhaite autant.

Post-scriptum post Oscar: Ceci n’est pas la critique du film Moonlight.

Post post-scriptum : Pour un autre point de vue, lisez l’article de Do not racuspote.

 

 

 

 

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