Le Kremlin érotique, sous l’oeil de l’historienne Magali Delaloye


Poussez les portes de ce lieu mystérieux du pouvoir russe et découvrez, avec l’aide de l’historienne Magali Delaloye, la place occupée par les femmes de l’époque des tsars à nos jours, en s’arrêtant chez Staline. Une visite pour le moins passionnante.

Historienne de l’URSS et du genre, Magali Delaloye publie Une histoire érotique du Kremlin (éditions Payot et Rivages), un livre dans la continuité du sujet sur lequel elle a rédigé sa thèse en 2012 « Des moustaches et des jupes : rapports de genre au sein du cercle du Kremlin sous Staline (1928-1953) ». La chercheuse s’appuie sur les archives soviétiques pour mettre en lumière la manière dont s’entremêlent au Kremlin la vie politique et la vie privée, et l’incidence que cette érotisation des relations a pu avoir dans le destin de ses protagonistes.

Des moustaches et des jupes : le rôle érotiquement historique des femmes au Kremlin

Pli: En quoi le fait de prendre l’angle de l’érotisme permet-il une analyse inédite de l’Histoire du Kremlin ?

Magali Delaloye : En général, vous ne trouvez pas grand-chose sur les personnages secondaires du Kremlin dans les livres d’Histoire ou les biographies, qui s’attardent parfois sur quelques scandales ou des anecdotes. Or le fait de poser un regard sur l’intime du politique permet en réalité de le comprendre intrinsèquement, ce qui s’avère d’autant plus dans la société russe qui ne sépare pas la sphère privée et la sphère publique. Avec l’angle de l’« érotisme », il ne faut pas s’attendre à du libertinage comme il a cours à Saint-Pétersbourg ou à Versailles. L’Eros en jeu au Kremlin est plutôt shakespearien et révèle une dramaturgie de la passion amoureuse et amicale. Amants, époux, amis, partenaires, les personnages dont il est question s’aiment et puis se déchirent. Au-delà des petites coucheries, le fait de dégager le désir et les émotions qui les animent, permet de voir les choses différemment. Par exemple, les rapports d’amitié entre les hommes du Kremlin se lisent dans leurs lettres : au travers de codes virils, ils y évoquent leur corps et leur santé, jaugent leur moustache et leur habillement, échangent leurs histoires de famille et de chasse. Le degré d’intimité partagée accentue alors le drame qui suivra : ce sont bien ses amis que Staline fera fusiller (lors de la Grande Terreur en 1937, ndlr).

Pli : Vu sous cet angle, quel a été le rôle des femmes?

Magali Delaloye : Préciser les modes de fonctionnement des cercles du Kremlin m’a permis de dégager le rôle des femmes. De prime abord, nous pourrions nous arrêter à ce constat : le pouvoir est masculin, les femmes en sont effacées. Pourtant nombre d’entre elles ont dépassé leur statut d’épouses ou de maîtresses en existant réellement sur la scène politique. Elles ont d’abord joué des rôles en tant que sujets politiques, ayant toutes été plus ou moins engagées dans le bolchévisme dans leur jeunesse. Puis, à leur corps défendant, elles ont eu des rôles en tant qu’objets politiques, c’est-à-dire qu’elles ont été utilisées comme des pions sur l’échiquier stratégique pour attaquer leur mari. Dans le système monarchique des tsarines, cette objetisation existait déjà puisque les alliances et les mariages avaient fondamentalement une visée politique. Les femmes étaient également tenues de devenir mères et de produire l’héritier, certaines profitant d’ailleurs de cette position pour devenir de puissantes conseillères de l’ombre auprès de leurs enfants. La propagande de l’époque bolchévique clame que les droits politiques sont égaux. En réalité, les femmes du Kremlin sont là car leur mari s’y trouvent, et pour elles aussi, c’est la relation érotique qui fait la femme politique.

A l’époque des tsars

Pli : S’il devait n’y en avoir qu’une, quelle serait selon vous la personnalité de femme incarnant le mieux le Kremlin et à quelle époque appartiendrait-elle ?

Magali Delaloye : Puisque nous venons d’évoquer le Kremlin des tsars, je dirais que Natalia Narychkina, qui a vécu au XVIIème siècle, représente cet alliage de femme forte en politique et de mère accomplie, ce mélange caractéristique entre la sphère publique et privée. Femme d’Alexis 1er et mère de Pierre le Grand, elle éduque son fils dans l’esprit de la politique et lui fait aimer l’Europe, elle le protège aussi des intrigants qui essayent de tuer l’héritier du trône. Le tsar Pierre le Grand, qui fera prendre un tournant historique à la Russie par son expansion européenne, aime tendrement sa mère qui représente un pilier pour lui.

Sous Staline

Pli: Votre livre « Une histoire érotique du Kremlin » balaie plusieurs époques, mais s’attarde à l’ère stalinienne. Quelle était la place des femmes alors ?

Magali Delaloye : La période stalinienne est charnière, puisqu’elle voit certains acquis égalitaires disparaître. Pour remettre les choses dans l’ordre, il faut savoir que cette époque découle de 1917, année de la révolution d’Octobre dite révolution bolchevique pour laquelle la question de l’égalité homme-femme est prégnante. En 1918, les femmes acquièrent le droit de vote, et une certaine pratique de l’égalité. Reste l’idée que le corps des femmes, tout comme celui des hommes, appartiennent à l’Etat – mais des crèches et des jardins d’enfants sont créés pour que les femmes puissent travailler. Ce discours d’émancipation par le travail sera aussi celui des sociétés occidentales dans les années soixante.

En 1928-29, Staline balaie la question de l’égalité et reconfigure les relations homme-femme en mettant en place un conservatisme bolchevique. Si elles sont mises en avant dans les parades et font l’expérience de la mixité, il n’y a pour autant aucune déconstruction du biologique, une femme reste une femme dont le rôle producteur premier est de faire des enfants. Si les femmes russes des années 20 voyaient le fardeau de la maternité s’alléger pour elles, cela se perd dans les années 30. Les femmes du peuple peuvent être conductrice de tracteur si ça ne nuit pas à leur fertilité ; quant à celles de l’élite, les nouvelles militantes, elles sont reléguées au statut de femme au foyer et visitent les usines comme des dames patronnesses donnant des conseils de décoration.

Puis apparaissent des lois qui entérinent le retour du conservatisme. En 1935, une loi durcit le divorce. En 1936, l’avortement est re-pénalisé au profit d’une politique d’après-guerre très nataliste . Si l’égalité homme-femme existe toujours, c’est aux dépens de la femme russe qui doit assumer une triple charge : son foyer, son travail et sa vie sociale, c’est-à-dire son investissement dans la vie politique.

Dans le cercle intime de Staline au Kremlin, les femmes en sont rendues à être les tenantes de la vie mondaine et les gardiennes du foyer, avant de devenir à la fin des années 30 de véritables pions, objets de lutte politique entre hommes.

Au présent et à l’avenir

Pli : A quelle époque de l’Histoire de Russie estimez-vous que l’égalité et la liberté se soient conjuguées au féminin?

Magali Delaloye : Malheureusement jamais, même si l’espoir a point au tout début des années 1920. Sans être forcément bien vues, les femmes avaient la possibilité de s’émanciper. Le discours d’égalité qui existait alors parvenait à être intériorisé par de nombreuses femmes qui faisaient l‘expérience de la mixité, avaient accès au travail et jouissaient de droits politiques égaux. Néanmoins, bien sûr, une femme n’était pas un homme comme un autre, elle restait mère avant tout avec ce que cela impliquait comme conséquences.

Pli: Quelles sont d’après vous les conditions pour qu’elles puissent le faire dans l’Histoire future du pays?

Magali Delaloye : C’est difficile à dire, je ne ferais pas d’Histoire prospective car ce serait le meilleur moyen de se tromper, mais la Russie est dans une voie conservatrice, avec une volonté du retour des femmes à la maison, même si celles-ci ont toujours beaucoup de responsabilités. Elles assument encore la triple charge évoquée précédemment, foyer, travail et vie sociale/politique. Mais surtout, cette situation questionne pour moi nos propres sociétés où le discours d’égalité, s’il existe bel et bien, ne se traduit pourtant pas dans des pratiques.

Pli : Qu’est-ce qui vous a le plus surprise pendant l’écriture de votre livre ?

Magali Delaloye : J’ai dû gratter pour trouver des femmes. Le cercle du Kremlin apparaît comme très masculin et composé de personnages peu humains. Or tout d’un coup, en lisant les archives, je me suis demandée pourquoi certains paragraphes pertinents n’avaient pas été utilisés par l’historiographie. J’ai alors pris ce qui relevait de l’intime car cela composait un matériau et des récits extrêmement éclairants. En découvrant par exemple les histoires d’amour de certains personnages historiques, Staline, Molotov, Boukharine, nous réalisons qu’ils n’étaient pas que des machines à prendre des décisions. Et je pense que c’est important, historiquement, de le prendre en compte. 

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Editions Payot et rivages

3 personnalités russes à retenir

Alexandra Kollontaï : l’exception du Kremlin

« Alexandra Kollontaï  (1872 – 1952) est la seule femme qui arrive à exister politiquement au Kremlin indépendamment d’un homme, qui arrive à un poste important et ne le doit ni à un mari, un amant ou un ami mais à la seule force de ses compétences. Grande théoricienne, fondatrice de la section féminine du parti bolchevique, première femme de l’Histoire contemporaine à être Commissaire du peuple (ministre), ambassadrice dans un pays étranger, elle est et restera une exception.

Issue d’un milieu aristocratique mais jeune fille rebelle, Alexandra Kollontaï  épouse son cousin désargenté puis évolue dans les milieux révolutionnaires. Tous ses ouvrages traitent des théories marxistes et abordent l’émancipation des femmes. C’est une féministe avant l’heure. Ses valeurs cardinales sont celles du bolchevisme, elles se doivent donc de répondre aux critères d’une autodiscipline plus forte que les émotions. Kollontaï applique d’ailleurs dans sa vie privée des préceptes d’amour-camaraderie, s’opposant en cela à la double morale, qui a cours aussi chez les bolcheviques,  selon laquelle une femme doit rester fidèle, alors que les hommes peuvent avoir des aventures extraconjugales ; s’opposant également au mariage, qui est pour elle le signe de la bourgeoisie et de l’oppression féminine – comme il le sera pour nos sociétés dans les années 60. Connue pour avoir de nombreux amants, souvent plus jeunes qu’elle, Kollontaï a cependant du mal à mettre en pratique sa théorie et se trouve parfois écartelée entre ses positions intellectuelles très carrées et son tempérament très émotionnel, notamment lors de sa relation passionnelle avec le jeune marin Pavel Dybenko. »

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George Grantham Bain Collection (Library of Congress) — identification umbe ggbain.25077

 

 Polina Jemtchoujina : le destin tragique

« Nous entendons toujours parler de Molotov, le bras droit de Staline, mais la découverte du destin de son épouse Polina Jemtchoujina (1897 – 1970) est très intéressante. Il fut assez tragique, pourtant les biographies de Molotov évoquent à peine cette femme. Juive issue d’un milieu très pauvre, elle rentre au parti bolchévique dans la section féminine pendant la guerre civile russe. Elle y rencontre Molotov, petit bonhomme à lunettes – surnommé « cul de pierre » car il peut rester assis à son bureau sans se relever pendant des heures -, et l’épouse. Polina est adorée par son mari et se révèle une très bonne mère, sa vie familiale est comblée de bonheur. Au Kremlin, elle est un pilier de la vie mondaine, connue pour ses belles robes, mais fait surtout une superbe carrière jusqu’à devenir Commissaire du peuple et membre du Comité central. Ses réussites personnelles et professionnelles sont d’autant plus marquantes qu’elles s’effondrent lorsque, à la veille de la guerre, Polina se fait broyée par le système. Le système a ici un visage: Jemtchoujina se retrouve trahie par des gens qu’elle connaissait depuis vingt ans. Dans les années 40, elle est déportée dans un camp du Goulag. Brisée par un destin shakespearien, elle est utilisée comme moyen de pression et d’attaque sur son époux, qui, lui, prend de l’ampleur dans ses fonctions. Amené à divorcer de force, Molotov refuse en 1948 de voter l’éviction de Polina du parti  – preuve de son amour car il faut beaucoup de courage pour s’opposer à Staline à ce moment-là! Molotov, contraint, reviendra d’ailleurs sur ce refus par la suite. »

Raïssa Gorbatcheva : la First Lady moquée

« Si Raïssa Gorbatcheva (1932-1999) est adulée en Occident qui la considère comme la première First Lady russe, elle est passablement détestée en Russie. Ni sa présence au devant de la scène, ni sa garde-robe élégante en période de misère noire, ni l’aveu décomplexé de Gorbatchev « Je lui dis tout » qui en fait son éminence grise, ne jouent en sa faveur. Raïssa Gorbatcheva nait au milieu de nulle part et s’émancipe par l’éducation: elle gagne une médaille d’or à Moscou, devient docteure en philosophie, rencontre son futur mari à l’université. Dotée d’un esprit intelligent et combatif, elle partagea avec son époux une très belle histoire d’amour. »

RIA Novosti archive, image #23852 / Yuryi Abramochkin / CC-BY-SA 3.0

RIA Novosti archive, image #23852 / Yuryi Abramochkin / CC-BY-SA 3.0

Découverte d’historienne : les Vorochilov, un couple égalitaire et amoureux

« Ekaterina Vorochilova apparaît peu dans les livres d’Histoire, raconte Magali Delaloye. Son mari et elle sont parmi les rares couples à avoir survécu à Staline et être passés à travers les mailles du filet de la terreur, en s’excluant volontairement du Kremlin. Vorochilov gardait tous ses papiers et ses documents, ce qui permet d’en avoir une vision très précise, luxe précieux pour une historienne. A travers lui, j’ai donc découvert ce couple oublié, atypique et banal à la fois. Lui est un homme bien habillé, d’une coquetterie maladive et il est fou amoureux d’elle. Ekaterina Vorochilova est une femme militante et politique qui transmet les valeurs bolcheviques à ses enfants et petits-enfants. Elle un peu rondelette et, en congé, ne se défait pas de son tablier, son chignon et son fichu sur la tête. J’ai découvert dans leurs correspondances, à quel point ils ont des pratiques tout à fait égalitaires ; Vorochilov encourage par exemple sa femme à être plus qu’une secrétaire, il lui donne confiance en elle. Le couple passe plus de 49 ans ensemble. Lorsqu’elle meurt, il souhaite que ses affaires aillent dans les archives, « Ma femme était une militante » dit-il. Ce fut une grande surprise de découvrir la vie et la relation extraordinaires des Vorochilov. »

Magali Delaloye dans le métro de Moscou (station Maïakovskaïa).

Magali Delaloye dans le métro de Moscou (station Maïakovskaïa).

Sélection culturelle spécial Russie – avec Magali Delaloye

Les œuvres russes que j’aime faire découvrir  

* Le Film « Tsar » de Pavel Lounguine.

* En l’honneur de l’auteur Fazil Iskander qui vient de nous quitter, le livre « Sandro de Tchéguem ».

Mes auteurs russes fétiches

Il y en a beaucoup, mais citons Vassili Axionov, Evguenia Guinzburg, Vladimir Sorokine, Andrei Kourkov (qui est un Ukrainien russophone).

Les personnages de fiction russes qui m’ont le plus marquée

Tout d’abord, même s’ils ne sont pas totalement russes, je citerai Michel Strogoff et sa fidèle amie Nadia, que mes parents me lisaient enfant et qui n’est pas pour rien dans l’amour de la Russie. Tout comme le sont Pierre et Macha dans La fille du capitaine de Pouchkine.

Nina Gradov dans Une Saga moscovite d’Axionov, jeune fille qui croyait au système bolchevique mais qui finira par être arrêtée.

Mes derniers coups de cœur culturels russes

* Le Musée des arts multimédias à Moscou a lancé un nouveau portail accessible gratuitement qui se nomme « Histoire de la Russie en photographies » (80.000 photos, d’autres en cours de publication, de 1860 jusqu’à la fin du 20e siècle). Son but  devenir un «Wikipedia visuel de l’histoire de la Russie en photo ». Cela constitue des sources extraordinaires pour un large public, une superbe connaissance du passé (toujours utile pour mieux préparer l’avenir et comprendre le présent) et un éclairage sur la « petite histoire », celle des gens.

* L’exposition « Vivre ou écrire. Varlam Chalamov », au siège de l’association Memorial à Moscou, est une magnifique exposition sur cet immense écrivain qui a le mieux, à mon avis, montré l’inhumanité du Goulag.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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