L’alcoolisme d’une mère, avant et après – la BD-témoignage du dessinateur Rodéric Valambois

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Mal de mère est autant une expérience graphique de qualité qu’une expérience émotionnelle forte. Voici son histoire : vous plongez dans les scènes du quotidien de la vie de famille d’un gamin. Insidieusement, une ambiance un peu pesante s’installe, une épaisseur se tend, une angoisse transpire. C’est le mal-être qui se déplie, celui de la maman du gamin, la mère des trois enfants, la femme, l’épouse, qui peu à peu perd pied, faute de parvenir à en mettre un devant l’autre. En tombant, elle entraine ses proches avec elle dans une existence qui se délite sur vingt ans… « Sans acharnement, sans morale », Rodéric Valambois raconte et dessine l’alcoolisme de sa mère. Avec pudeur et talent. « Mal de mère » est paru aux Editions Soleil en 2015.

J’ai interviewé Rodéric lorsque l’album est paru.

Pli: Vous êtes auteur et dessinateur de BD depuis une quinzaine d’années, qu’est-ce qui a motivé l’écriture de Mal de mère maintenant dans votre parcours ?

Rodéric Valambois : Ce qui a motivé l’écriture de cet album maintenant (à peu près dix ans après la mort de ma mère) ? D’abord, j’ai fait le deuil, ce qui me paraissait important pour pouvoir prendre du recul et raconter mieux cette histoire sans avoir de compte à régler. Puis un autre évènement m’a permis de faire cette histoire. Je suis devenu père à mon tour et ça m’a permis de voir que lorsqu’on était père, on n’était pas que cela, on était aussi un mari, un dessinateur et un homme avec tout ce que ça peut comporter. Ca m’a amené à voir ma mère non plus uniquement comme ma mère mais aussi comme une institutrice, une femme  et une épouse. J’ai arrêté de la juger uniquement comme ma mère et j’ai pu comprendre que ce qu’elle faisait, elle se le faisait d’abord à elle-même.

Pli: Quelle est la bonne question à poser à un homme qui écrit un livre dans lequel il parle de l’alcoolisme de sa mère ?

Rodéric Valambois : La bonne question à me poser est : Pourquoi j’ai écrit ce livre? C’est tout d’abord mon témoignage d’amour de fils envers ma mère, raconter notre vie avant et après qu’elle ne devienne alcoolique. J’aimais ma mère mais la violence de ce que nous avons vécu nous a séparé, braqué les uns contre les autres, voire même à un moment rendu indifférents les uns envers les autres. C’est d’ailleurs pour raconter cette violence quotidienne qui s’insinue petit à petit que j’ai construit mon récit en plusieurs petites scènes qui racontent chaque fois comment un élément de ce qui créait notre vie familiale disparait. Ainsi après 42 scènes durant lesquelles nous nous habituons à cette vie pour conserver ce qui restait de notre vie de famille, celle-ci avait en fait déjà disparu depuis bien longtemps. L’erreur de notre part était de nous être habitués et de trouver normal que ma mère soit ivre du matin au soir.

Pli: Comment faire pour ne pas être de ceux qui « font mine de ne rien voir, tournent le dos, jugent » ? Pratiquement, vous souvenez-vous de ce dont un enfant aurait envie/besoin d’entendre ?

Rodéric Valambois : Pour ne pas faire parti des gens qui font mine de ne rien voir, il faut juste faire preuve de plus d’empathie. Souvent on tourne le dos aux gens par confort. Plutôt que de parler de ce que j’avais envie d’entendre, je dirais que je n’ai pas rencontré beaucoup de gens prêts à m’écouter parler, raconter. L’alcoolique est souvent jugé moralement alors que c’est une dépendance, une maladie. Les alcooliques et leur famille sont souvent jugés comme responsables de ce qui leur arrive.

Pli: Côté graphisme, pourquoi le choix du noir et blanc ?

Rodéric Valambois : J’ai choisi le noir et blanc car dans les premières recherches de personnages, je trouvais que ça donnait un petit côté nostalgique au dessin. Et il y avait aussi des contraintes techniques. Je me suis vite dit que ce serait un livre avec une grosse pagination (216 pages) et je pense que le fait d’avoir un livre de 216 pages couleurs aurait fait grimper le prix de vente du livre.

Pli: Enfin, vous est-il vous-même arrivé d’être touché par une œuvre (film, livre, BD) qui parlait d’alcoolisme ?

Rodéric Valambois : Non, je n’ai pas de souvenir d’oeuvre sur l’alcoolisme m’ayant vraiment marqué. J’ai plus de souvenir de chanson sur les mères, « Dans les yeux de ma mère » d’Arno ou « Maman, la plus belle du monde » reprise par Henri Salvador.

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©éditions Soleil – Rodéric Valambois

« C’est le début de l’histoire, cette table symbolise tout ce qui va être détruit, sali au cours de l’histoire. Une table propre, bien dressée, des plats préparés maison, un moment que la famille s’apprête à partager. La table et le repas familial sont des choses qui vont beaucoup revenir dans le récit car je trouve que cela symbolise bien les relations familiales. C’est un des rares moments où tout le monde peut se retrouver dans la journée. »

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©éditions Soleil – Rodéric Valambois

« Dans cette page, il s’agit de représenter comment je réagis à la nouvelle de la veille, comment moi je ne changeais pas mais que tout ce qui m’entourait était bouleversé. J’ai structuré la page en me mettant au centre de chaque case toujours dans la même proportion avec le monde qui gravite autour de moi. »

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©éditions Soleil – Rodéric Valambois

« Cette scène est un tournant dans l’album. A partir de là, l’alcoolisme de ma mère sera plus violent, les relations familiales sont perdues. Je vais passer dans l’âge adulte. Sur cette page, on voit ma mère tomber, elle se relève ou tente de se relever avec un oeil au beurre noir. Sa jupe remonte, on voit sa culotte, je crie sur ma mère. C’est l’une des pages les plus violentes de l’album. »

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©éditions Soleil – Rodéric Valambois

« Sur deux pages, je fais un inventaire des bouteilles de porto qui ont envahies la maison. Ca permet d’avoir un style de narration différent du reste et de résumer assez rapidement plein de situations qui aurait été trop longues et ennuyeuses à raconter. En plus, ça met la bouteille de porto au centre de la narration, ça l’humanise presque comme un personnage à part entière. »

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©éditions Soleil – Rodéric Valambois

« J’ai 22 ans et je me suis sorti de la maison, je vais à l’école en Belgique et je ne rentre que le week-end. C’est un des trucs qui me soit arrivé de mieux, sortir de cet enfer. Là, je raconte que lorsqu’on n’est plus dedans, on n’a aucune envie d’y retourner et je réagis comme tout le monde lorsque mon père veut m’en parler. Je n’ai pas envie d’écouter, ni d’en parler, il m’ennuie. J’ai envie de m’amuser pas de l’entendre me raconter ses problèmes, voire de m’y replonger.

Cette scène me paraissait intéressante à placer car j’ai des propos assez durs sur les personnes qui nous ont tourné le dos mais ce n’est pas pour régler des comptes, je les comprends, j’ai fait la même chose avec mon père et je n’en suis pas fier. Au delà de ces considérations, il y a aussi le côté fataliste de ma mère qui boit, comme quelque chose d’inéluctable que nous avons accepté et qui revient chaque semaine dès que je reviens près de chez moi. Ca envahit tout, toutes nos discussions, nos rapports sont soumis à l’alcoolisme de ma mère, même si elle n’est pas là, même si nous sommes seuls dans la voiture, c’est une maladie qui ronge tout. »

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©éditions Soleil – Rodéric Valambois

« Je décris la vie de ma mère lorsqu’elle était à deux ou trois bouteilles d’alcool fort par jour depuis déjà de nombreuses années. Je la dessine à côté de nous sans qu’elle ait trop d’interaction avec le reste de la scène et petit à petit elle disparait même de l’image. Elle est remplacée par des objets ou des lieux, c’est pour bien marquer son repli sur elle, sa désociabilisation extrême, sa marginalisation, par rapport à nous alors que nous vivions dans la même maison, elle avait quasiment disparue des écrans radars. »


Décryptage de l’addiction à l’alcool

 Le docteur Laurent Karila est psychiatre addictologue à Paris et porte-parole de l’association SOS Addictions.

 Pli: Comment comprendre l’alcoolisme : est-ce une dépendance dont s’extraire par la simple volonté ou une maladie dont les ressorts pour guérir sont plus complexes?

Dr Laurent Karila : L’alcoolisme, et l’addiction en général, est une maladie à la fois organique (cérébrale), psychologique et environnementale. Ce n’est absolument pas une question de volonté, les personnes dépendantes ne peuvent pas contrôler, la substance consommée « dérègle » le bon fonctionnement du cerveau. Ce sont des maladies longues, dont la rechute fait partie du processus ; imaginez l’addiction comme un diabète ou un cancer.

Pli: Est-il  possible de « sortir de » l’alcoolisme?

Dr Laurent Karila : Bien sûr, même si c’est difficile. Le problème de l’alcool doit être traité psychologiquement – y a t-il une dépression, des troubles du sommeil, des attaques de panique ; traité physiologiquement – les effets sur le cœur et le foie par exemple ; enfin traité aussi dans son environnement social. Il y a aujourd’hui deux stratégies quant à l’alcoolisme, d’une part l’abstinence, où le patient est désintoxiqué de la substance et aidé par un traitement médicamenteux et une psychothérapie motivationnelle, et pour laquelle le maintien de l’abstinence fait l’objet d’un suivi psychothérapeutique comportemental et l’utilisation d’autres traitements médicamenteux. D’autre part, il existe de nos jours, dans le cas d’alcoolisme très sévère (pour lesquelles toutes les méthodes de soutien ont échoué) ou chez certaines personnes ne souhaitant pas arrêter de boire, la stratégie de la consommation contrôlée qui cherche à réduire les dommages.

Pli: Comment pouvons-nous aider une personne alcoolique ?

Dr Laurent Karila : Evitez de vous positionner en tant que psy, qui essaie de contrôler ce que la personne fait et boit. Il faut être un accompagnant, un soutien… C’est extrêmement difficile. Il existe aujourd’hui de nombreuses associations d’accompagnements aux familles, vers lesquelles il ne faut pas hésiter à se tourner. C’est salutaire de partager son expérience avec d’autres personnes qui vivent le même genre de situation que la vôtre.

Pli: Que pensez-vous de la démarche de Rodéric Valambois et sa BD-témoignage sur sa mère ?

Dr Laurent Karila : C’est une belle dédicace à sa mère, touchante. C’est aussi un bon message de prévention, il y encore 50 ans l’alcoolisme chez les femmes était un tabou absolu. Alors que c’est une réalité.

Laurent Karila est notamment l’auteur de « Les addictions » aux Editions Le Cavalier Bleu et “Accro!” paru aux Editions Marabout.

9782081270121

 

 

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