Quand nos intuitions nous jouent des tours – où il est question de psychologie cognitive et de grand singe

En préambule à la lecture de cet article, je vous invite à regarder cette courte vidéo (sinon vous serez spolié de l’effet de surprise, aka spoiler alert):

 

Christopher Chabris et Daniel Simons sont tous deux chercheurs en neurosciences cognitives et en psychologie expérimentale, ils enseignent aux Etats-Unis respectivement à l’université de l’Union College à New York et à l’Université de l’Illinois. Il y a une quinzaine d’années, ils ont mis au point à destination de leurs étudiants de Harvard un petit test de psychologie, « le gorille invisible », dont vous avez découvert la vidéo ci-dessus. A leur grande surprise, ce test est devenu l’une des expériences de psychologie les plus célèbres, car elle révèle quelque chose de surprenant sur la manière dont notre cerveau appréhende le monde et sur la faillibilité de nos sens.

Ainsi, il ne suffit pas de voir ou d’avoir vu pour le croire : notre système visuel, tout comme notre mémoire quand elle y fait appel, ne sont pas aussi fidèles à la réalité qu’il y paraît. En fait, Christopher Chabris et Daniel Simons nous expliquent à quel point nos sens peuvent nous tromper et concourir à former de nombreuses illusions quotidiennes, biaisant par la même notre (prétendue) intuition.

En 2009, les deux professeurs publient un essai reprenant leurs travaux de recherche, traduit en français en 2015 par Mirabelle Ordinaire pour Les éditions Le Pommier sous le titre Le gorille invisible. Quand nos intuitions nous jouent des tours, et préfacé par le Professeur et psychologue français Olivier Houdé.

Interview transatlantique express avec le Professeur Chabris.

Pli: Pouvez-vous expliquer ce qu’est « le théorème du gorille invisible » ?

Christopher Chabris: Le « Gorille invisible » est le nom de l’expérience que nous avons menée avec Daniel Simons à la fin des années 90 à l’Université d’Harvard. Les personnes qui participaient à cette étude regardaient une vidéo montrant des gens jouant au basket et se faisant des passes. Certains joueurs y portaient des t-shirts blancs et d’autres des t-shirts noirs. Après une trentaine de secondes, une personne déguisée en gorille traversait le jeu, s’arrêtait au milieu et se frappait la poitrine avant de repartir. Nous avions demandé aux participants de compter le nombre de fois que l’équipe en blanc passait la balle. Pour les gens qui comptèrent le nombre de passes, seule la moitié d’entre eux remarqua le gorille. Les autres, interrogés a posteriori, n’avaient rien vu d’inhabituel sur la vidéo, et certainement pas un gorille. Pour eux, c’est comme si le gorille était invisible.

Pli: Comment se fait-il que nous ne voyons pas le monde tel qu’il est réellement ?

Christopher Chabris : Nous voyons une bonne partie du monde assez fidèlement mais, comme le montre l’expérience du gorille invisible, nous en manquons aussi un bout. Ceci est notamment dû aux deux raisons suivantes : ce que nous voyons dépend de ce à quoi nous sommes en train de faire attention, et ce que nous voyons dépend de ce que nous nous attendons à voir. Or, le problème principal est que nous ne réalisons pas ce double état de fait ! Nous avons constaté que la plupart des gens croient qu’ils remarqueraient quelque chose d’important, alors qu’en fait, nous ratons tous beaucoup de choses.

Pli: Si notre attention nous joue des tours, pouvons-nous nous reposer sur nos intuitions quotidiennes?

Christopher Chabris : Globalement, l’idée d’une intuition quotidienne est un mythe. En fait, ce qui se passe, c’est que nous nous souvenons des rares occasions où nous avons effectivement prédit quelque chose qui s’est produit. Ou alors nous avons en tête les fois où nous avons fait confiance à notre intuition et où nous avons été en quelque sorte récompensé pour cela. Mais nous oublions toutes les fois, beaucoup plus nombreuses et banales, où notre intuition n’a pas fonctionné ! Il est maintes fois plus courant que surviennent des choses que nous n’avions pas prédites ou que des choses que nous avions prédites ne se produisent pas. Les rares succès de l’intuition sont tellement surprenants et marquants dans nos vies que nous pouvons, par erreur, nous concentrer dessus, et par là même nous faire une fausse idée de la valeur de l’intuition. On raconte que le fondateur de la chaîne de restaurants de hamburgers McDonalds a ignoré ses conseillers et fait confiance à son intuition pour l’emprunt des millions de dollars nécessaires à la construction de sa société. Mais ne le savons-nous pas simplement parce qu’il a réussi ? Qu’en est-il de tous ceux qui ont emprunté de l’argent d’après leur instinct, l’ont perdu et n’ont jamais réussi ? Ces gens n’ont pas reçu de publicité pour leurs histoires. En revanche nous, nous obtenons une impression déformée du pouvoir de l’intuition. Dans le langage courant, nous utilisons les expressions « faire confiance à son intuition » ou « suivre son intuition ». Mais il y a un problème, comment pouvons-nous savoir que notre intuition est correcte ? Malheureusement, il n’y a pas de moyen de savoir, à l’avance, si notre intuition est bonne.

Pli: Concrètement, comment nos intuitions peuvent-elles nous duper ?

Christopher Chabris : Les intuitions les plus trompeuses seraient celles ayant trait à la manière dont nos esprits fonctionnent. Nous appelons ces intuitions fallacieuses des « illusions quotidiennes » parce qu’elles affectent chaque jour nos comportements et nos décisions, dans toutes sortes d’expériences. Par exemple, l’illusion du savoir est une des illusions quotidiennes : c’est la fausse croyance selon laquelle nous comprenons des sujets complexes mieux que nous ne le faisons en réalité – la croyance que nos connaissances sont plus importantes qu’elles ne le sont vraiment. Cela peut nous conduire à investir de l’argent dans de mauvais investissements que nous ne comprenons pas réellement, ou à commencer de grands projets au travail sans idée précise du temps qu’il faut pour les accomplir. Pour les étudiants, l’illusion du savoir les amène à moins étudier que nécessaire, et à étudier d’une manière inefficace qui leur fait perdre du temps sans leur apprendre grand chose.

Pli: Hormis les intuitions, pourquoi des perceptions telles que la mémoire peuvent-elles également nous tromper ?

Christopher Chabris : La mémoire est un lieu classique d’illusions. Nous estimons que nos souvenirs sont bien plus exacts, complets, objectifs et détaillés qu’ils ne le sont en réalité. Les témoins des enquêtes criminelles sont souvent trop sûrs de leurs souvenirs, et la police, les avocats et les juges les croient plus qu’ils ne le devraient. Dans la vie de tous les jours, nous nous disputons souvent avec nos amis, nos collègues et nos conjoints pour savoir qui se souvient le plus correctement d’un événement du passé et qui fait erreur. Or la vérité est que personne ne se souvient de tout avec une parfaite exactitude! Donc toutes ces disputes sont des pertes de temps – des conflits sans vrais gagnants.

Pli: Est-il possible d’être attentif à ces illusions trompeuses de l’esprit?

Christopher Chabris : Il est très important d’être conscient du nombre d’illusions quotidiennes qui existent et de la manière dont elles peuvent nous affecter. Notre livre permet de reconnaître et peut-être d’arriver à éviter ces situations. Nous ne pouvons nous entraîner à être libre de toute illusion, mais nous pouvons adopter des stratégies et des comportements pour réduire leurs effets. Par exemple, avant de raconter de vieilles histoires ou d’avancer que notre mémoire est parfaite, vérifions nos archives : regardons dans nos mails, nos vieux calendriers et sur n’importe quel autre document qui pourrait nous apporter des données concrètes sur le passé, et comparons-les avec nos souvenirs – nous découvrirons qu’ils sont très probablement déformés ! Bien sûr, nous ne pouvons pas nous passer des intuitions, la plus grande partie de la pensée humaine est intuitive : nous n’avons tout simplement pas le temps de ralentir et de réfléchir deux fois à chaque décision parmi les centaines ou les milliers que nous prenons par jour. Quand nous avons la maîtrise ou la grande expérience d’une situation, notre intuition est souvent correcte – tel un maître d’échecs qui peut voir en un coup d’œil qui est en train de gagner une partie et quel sera le prochain coup joué. Mais lorsque nous avons des décisions importantes à prendre, pour lesquelles nous n’avons pas d’expérience – comme choisir une université, une carrière, acheter une maison ou investir notre argent – alors nous devons nous méfier de nos intuitions. Nous devons essayer de rassembler consciemment les données en jeu et de réfléchir aux options.

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Christopher Chabris

Dan Simons, professor of psychology

Dan Simons

Pour en savoir plus sur le fonctionnement de votre esprit, comprendre pourquoi téléphoner en conduisant est une hérésie, comment un policier peut passer à quelques mètres d’une agression sans la voir, pourquoi « votre » souvenir du 11 septembre 2001 n’en est pas un, lisez Le gorille invisible. Quand nos intuitions nous jouent des tours (Editions Le Pommier pour la version française).

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