Révolution, comment l’égalité des sexes a reculé en 1789… L’Histoire en lumière.

Eliane Viennot est l’auteure (nous devrions dire autrice) d’une série de livres intitulée La France, les femmes et le pouvoir, une Histoire de France vue sous l’angle des rapports de pouvoir entre les sexes. Une approche de l’Histoire passionnante… et nécessaire. Car n’est-elle pas généralement éludée? Le troisième volume vient de paraître sous le titre Et la modernité fut masculine. La France, les femmes et le pouvoir 1789-1804. D’une écriture limpide et précise, les 380 pages du livre se lisent avec une efficacité redoutable et agissent sur vous comme un bain de jouvence intellectuel. 

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Pour l’instant: Quel changement s’est opéré dès les premières heures de la Révolution Française dans le destin des femmes françaises – qui s’impliquaient pourtant de manière mobilisée et armée dans cette Révolution ?

Eliane Viennot : La transformation des États généraux en Assemblée nationale constituante, en juillet 1789, a permis à un groupe d’hommes de prendre en main les destinées du pays. Quoiqu’élus dans les trois ordres traditionnels (clergé, noblesse, tiers), ces hommes étaient en fait à peu près tous des notables lettrés, qui partageaient le même idéal de relations entre les sexes. Selon cet idéal, promu depuis plus de quarante ans par les hommes des Lumières, l’un des sexes devait s’occuper de la sphère publique, l’autre de la sphère privée : « Les hommes font les lois, les femmes font les mœurs ». C’est donc cet idéal qu’ils ont mis en musique à partir de l’été 1789. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, adoptée en août, est porteuse de cette partition des territoires, puisqu’elle est entièrement déclinée au masculin, mais elle laisse planer le doute : son côté très général peut laisser entendre que tout le monde est concerné. Dès l’automne en revanche, les premiers « articles de Constitution » et les premières lois électorales mettent les choses noir sur blanc : les filles de rois sont exclues de l’héritage du trône « à perpétuité », les femmes de la famille royale sont exclues de la régence, et le reste des femmes est exclu du droit de vote – comme d’ailleurs beaucoup d’hommes pauvres, dits « citoyens passifs ». De cette époque datent les premières protestations de femmes, car jusqu’alors elles avaient cru – comme tout le monde – en la promesse de Liberté et d’Égalité du mouvement révolutionnaire. Et elles y avaient déjà pris leur place, notamment lors de la grande marche sur Versailles (5-6 octobre 1789) pour obtenir que le roi vienne s’installer à Paris.

Pli: Pourquoi et comment les femmes ont-elles été exclues de la citoyenneté ?

Eliane Viennot : La définition de la citoyenneté s’est modifiée très vite. Avant la Révolution, elle définit un statut d’habitants des villes, suffisamment aisés pour avoir voix au chapitre. La Déclaration d’août 1789 donne, pendant quelques mois, l’impression que tout le monde va pouvoir participer, peser sur les décisions. Les premières élections, en 1790, montrent qu’il n’en est rien : seuls les « citoyens actifs » tels que définis par les lois électorales peuvent voter. La citoyenneté tend alors à se confondre avec le droit de vote. La première Constitution, adoptée en automne 1791 l’élargit à une tâche militaire, puisque tous les citoyens actifs sont déclarés appartenir de facto à la Garde nationale (milices urbaines créées ici et là dès l’été 1789). Les lois électorales suivantes (pour l’élection de la Législative, pour celle de la Convention) élargissent le corps électoral masculin : moins d’hommes sont exclus du droit de vote. Les femmes misent alors sur l’autre volet de la nouvelle citoyenneté, en formant des bataillons féminins, afin de défendre « la patrie en danger ». Enfin, la « Constitution de l’an I », adoptée en juin 1793, fait de tous les hommes des votants et des soldats, tandis que des lois de la même époque obligent les combattantes à quitter les armées (où elles avaient toujours été minoritaires, et réduites aux grades les plus bas). La boucle est bouclée.

Pli : Ces quatre années, 1789-1793, voient donc se creuser le fossé entre les sexes…

Eliane Viennot : Les hommes acquièrent de nouveaux pouvoirs par phases successives, tandis que les femmes en sont exclues d’emblée. La différence de sort entre les deux groupes montre que les « décideurs » étaient parfaitement au clair sur le destin des femmes, alors qu’ils n’étaient pas d’accord (ou n’avaient pas assez réfléchi) sur la question de savoir jusqu’où pouvait aller l’égalité entre hommes. C’est l’entrée en jeu du mouvement populaire, à partir de 1792, et l’élimination ou l’émigration massive des opposants au mouvement, qui déplace le curseur vers « la gauche » – mais jamais vers l’égalité des sexes. Mais il faut ajouter une chose essentielle : ce consensus est celui des décideurs – et l’on pourrait ajouter : des Parisiens et de ceux qu’ils influencent. Une grande partie du mouvement révolutionnaire est au contraire peu à peu gagnée par l’idée qu’il n’y a aucune raison d’éliminer les femmes. C’est dans les provinces qu’il y a la plus grande mixité des groupes d’activistes, le plus d’enrôlements de « bataillons d’Amazones », le plus de votes de femmes ; et aussi, à partir de 1793, dans le mouvement populaire parisien.

Pli : Pourquoi la soumission des femmes s’est-elle étendue également à la sphère privée ? En quoi cela découle t-il des théories différentialistes échafaudées par les philosophes des Lumières ?

Eliane Viennot : Si les théoriciens des Lumières (parmi lesquels les médecins jouent aussi un grand rôle) étaient bien d’accord sur le fait que les femmes devaient s’occuper de la sphère privée, ils étaient jusqu’à un certain point divisés sur le fait de savoir si elles devaient avoir autorité sur celle-ci ou si, de fait, les hommes devaient la contrôler aussi. Pour aller vite, je dirais que Rousseau penche souvent pour la première solution, Montesquieu et la grande majorité des intellectuels pour la seconde. Les révolutionnaires, qui ne sont plus dans la théorie mais dans la pratique, donnent le pouvoir aux hommes et l’ôtent aux femmes  – y compris à celles qui votaient sous l’Ancien Régime, et celles qui, comme nous venons de le voir, combattaient. On voit mal que, de l’autre main, ils aient été favorables à un accroissement de leur pouvoir sur « les mœurs » ! Plus les femmes protestent, plus les formules des hommes se font raides, et rejoignent celles des intellectuels les plus cyniques des décennies précédentes : le devoir des femmes, c’est d’élever leurs enfants et de faire le bonheur de leurs époux, un point c’est tout.

Pli : Pourquoi le conflit des sexes débouche t-il sur un « privilège masculin » entériné dans le « Code Napoléon » – le code civil français qui restera inchangé plus de 100 ans en France et dans de nombreux pays ayant adopté ce code ?

Eliane Viennot : Les adeptes de la partition des territoires s’étaient longtemps raconté des histoires sur le bonheur qui en résulterait pour l’humanité, et ils n’hésitaient pas à expliquer aux femmes que, dans ce partage, elles avaient reçu le meilleur lot : « l’empire de l’amour ». Cet angélisme de façade a volé en éclat en quelques mois, et les enjeux sont devenus très vite tout à fait clairs : la liberté et l’égalité ne pouvaient pas être l’apanage de quelques-uns. Des femmes n’ont cessé de dénoncer cette usurpation, de réclamer leur dû, non seulement la citoyenneté, mais le libre accès aux formations supérieures et l’ouverture des métiers monopolisés par les hommes. Elles n’ont cessé de passer à l’acte pour montrer qu’elles étaient des égales. Pire, elles se sont saisies d’innovations qui n’avaient pas été pensées pour elles, comme l’égalité de l’héritage et le droit au divorce, et elles en ont largement profité. Très vite, par exemple, elles ont été majoritaires dans les demandes de divorce. Dans les dernières années du siècle, alors que les assemblées légifèrent pour faire reculer ces droits, on voit dans la société française des femmes qui tiennent le haut du pavé tout en ayant eu deux ou trois maris… Le Code civil adopté en 1804 est l’aboutissement de cette conscience nouvelle : les femmes aussi veulent l’égalité et la liberté, et il ne s’agit pas seulement du droit de vote, mais du partage de tous les pouvoirs. À terme, il faudra les admettre à la table des égaux. Alors, autant que ce terme soit le plus éloigné possible… C’est à quoi sert le Code Napoléon, et tout le train de mesures qui l’accompagne, dans les domaines de l’éducation, du travail, de la vie sociale… Tout est fait pour handicaper très durablement les femmes.

Pli : A quelle époque de l’Histoire estimez-vous que l’égalité et la liberté se soient conjuguées au féminin?

Eliane Viennot : Je ne suis pas sûre que de telles époques aient existé, encore que quelques civilisations précédant l’âge du fer donnent l’impression que la domination masculine n’a pas toujours été. Ce dont je suis sûre, c’est que cette histoire n’est ni celle d’une « chute », ni celle d’un « progrès » inexorable. Son examen, sous l’angle de ce qu’on appelle aujourd’hui le genre, ou plus largement sous l’angle des relations entre les sexes, montre que les rapports de force entre eux ont souvent changé, qu’il y a régulièrement des reculs et des avancées.

Pli : Quelles sont d’après vous les conditions pour qu’elles puissent le faire dans l’Histoire future ?

Eliane Viennot : Il est impératif que l’égalité des sexes soit reconnue comme un objectif nécessaire et fondamental, de même que, plus généralement, l’égalité entre les êtres humains dans laquelle elle s’insère. Ceci n’a rien d’inéluctable ni d’évident : il faut afficher fermement ces valeurs, et les défendre. Et que tout le monde se mobilise : les femmes comme les hommes, la société civile, les intellectuel·les, les élu·es… L’inégalité est sans cesse en train de se reconstituer. Il faut être attentif à tous les domaines, produire des analyses, faire des propositions ; et surtout pas se reposer sur des « acquis » !

Et la modernité fut masculineLa France, les femmes et le pouvoir 1789-1804. Editions Perrin

« Mettant fin à des pouvoirs féminins séculaires, réservant à leur profit la citoyenneté et les améliorations du système scolaire, confortant leurs positions en légiférant sur le divorce et l’héritage, travaillant à un Code civil garant des puissances paternelle et maritale, s’activant à faire taire les contestataires, ces mêmes hommes (au pouvoir) ont jeté les bases d’un ordre masculin qui, sous couvert d’égalité, de liberté et de modernité, perdurera jusqu’à la fin du XXème siècle en essaimant dans une bonne partie du monde. »

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*** Eliane Viennot est professeure de littérature française de la Renaissance à l’Université Jean Monnet (Saint-Etienne) et membre honoraire de l’Institut universitaire de France. Découvrez son site Internet

Son livre Et la modernité fut masculine est le troisième volume de La France, les femmes et le pouvoir, une Histoire de France vue sous l’angle des rapports de pouvoir entre les sexes. Le premier volume L’invention de la lois salique (Ve-XVIe siècle) est paru en 2006 et le deuxième volume Les résistances de la société (XVIIe-XVIIe siècle) en 2008 aux Editions Perrin. La matière est tellement riche que deux volumes suivront encore pour couvrir cette Histoire jusqu’à notre époque.

Deux grandes dates de l’égalité des sexes de 1789 à 2016

« L’âge d’or du pouvoir masculin, acté par la Révolution et ses lendemains, a duré jusqu’au début des années 1860 – ce sera l’objet du quatrième volume de La France, les femmes et le pouvoir. À partir de là, c’est « le début de la fin » ! souligne Eliane Viennot. Mais c’est une fin qui se fait diablement attendre… Le dernier volume montrera ce très long processus de déconstruction des monopoles masculins, et les résistances infinies que lui ont opposé ceux qui défendaient leurs intérêts. D’innombrables petites victoires ont marqué cette transformation progressive du paysage social et politique qui aura caractérisé tout le xxe siècle. Mais il y a quand même de très grandes dates.

L’année 1861 : L’une des plus importantes, où Julie Daubié parvient enfin à passer le baccalauréat. Ce diplôme, établi dès la création des universités pour en verrouiller l’entrée, avait tenu plus de six cents ans, fermant du même coup l’ensemble des métiers prestigieux liés au savoir, comme la justice, la médecine, le professorat, la haute administration…

L’année 1999 : Autre très grande date car c’est celle de l’introduction du principe de parité dans la Constitution. Même si le mot n’est pas dans le texte, l’affichage de la nécessité de promouvoir « l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives » marque un tournant décisif par rapport à la situation précédente. En 1944, le Gouvernement provisoire – et non une assemblée élue – avait aligné la France sur les autres grands pays en accordant le droit de vote et d’éligibilité aux Françaises, mais rien n’avait été fait pour changer la donne. D’où les pourcentages ridicules de grandes élues – entre 1,5 et 4,5% – durant le demi siècle suivant, jusqu’au début de la campagne pour la parité. Depuis la reconnaissance de son bienfondé par le Parlement, tous les secteurs de la société française sont, un par un, gagnés par le désir de parité. Cette fois-ci, il ne s’agit plus seulement que quelques femmes s’aventurent sur des terres massivement masculines – et donc s’y tiennent à carreau, voire y confortent la domination masculine ; il s’agit que ces territoires changent de statut, qu’ils se vident de tous ces hommes « en trop ». Nous ne sommes pas encore au bout du chemin, mais au moins, nous poursuivons le bon objectif. »

 

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Les droits de l’homme (et que de l’homme?) : une spécialité française !

Pli : Comment expliquez-vous le fait que les Droits de l’homme se nomme toujours ainsi et non les Droits humains par exemple (inspiré du Human Rights anglais)?

Eliane Viennot : Les « droits de l’homme » sont une spécialité française ! Aucun des textes dont on dit que les révolutionnaires français se sont inspirés pour écrire la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen n’emploie cette formule. C’est à partir du milieu du XVIIIe siècle que « l’homme » s’est imposé dans les textes des lettrés, notamment ceux de Rousseau et des Encyclopédistes. Mais l’usage du masculin singulier vient de plus loin : il est le produit des efforts des grammairiens français du XVIIe siècle pour masculiniser la langue. Des efforts qui se sont déclinés dans de nombreux domaines : suppression de termes féminins de métiers comme autrice, peintresse, médecine…, invention de la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin », blocage sur le masculin-singulier de formes qui auparavant se déclinaient en genre et en nombre, etc. La formule « droits de l’homme » ayant été inscrite dans le marbre pendant la Révolution, puisque la Déclaration a été placée en préambule de plusieurs constitutions, les dirigeants français en ont fait un emblème national – d’autant plus utile à leurs yeux qu’elle « expliquait », sans qu’il soit besoin d’en dire davantage, pourquoi les femmes demeuraient hors du champ politique. En 1948, lors de l’adoption de la Déclaration universelle par de très nombreux pays, les Français auraient dû se ranger à la décision des autres – et pas seulement des anglophones – de la qualifier des droits humains, puisque les Françaises avaient enfin obtenu le droit de vote. Il faut croire que ceux qui ont mené les négociations pour la France n’avaient pas digéré la chose. Mais le plus préoccupant est que, visiblement, un certain nombre de gens ne l’ont toujours pas digéré… Ce chantier-là constitue l’une des luttes en cours aujourd’hui. De mon point de vue, le réexamen de la période révolutionnaire et de l’âge d’or de l’ordre masculin qu’elle a ouvert est une condition sine qua non de sa réussite. »

Pour aller plus loin, découvrez cette autre interview d’Eliane Viennot sur le site NonFiction au sujet de son livre Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française.

 

 


Cet article est en partie paru dans le n°41 du magazine Fémitude.

 

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