Qui veut (être dans) la peau d’Agatha Christie?

La romancière Brigitte Kernel tente d’élucider la mystérieuse aventure qu’a vécue Agatha Christie pendant les douze jours de sa disparition au creux de l’hiver 1926.

David Ignaszewski-Koboy © Flammarion

Le 3 décembre 1926, la Reine du crime s’évapore. La police retrouve le lendemain sa voiture vide au bord de l’étang de Silent Pool, non loin de chez elle. Suicide, crime, manipulation, comment expliquer sa disparition? La presse britannique vit intensément ce suspense. Douze jours plus tard, Agatha Christie réapparait tout aussi soudainement dans l’hôtel chic d’une station balnéaire, non sans susciter une grande curiosité sur l’escapade qu’elle vient de vivre, d’autant qu’elle semble avoir perdu la mémoire dans la mesure où elle ne reconnait plus son mari….

Comme il doit être tentant pour tout écrivain de se saisir de cette histoire romanesque, de cette mise en abîme littéraire, de cette « réalité qui dépasse la fiction » afin de donner à son imagination douze jours de pages blanches à noircir. C’est chose faite pour Brigitte Kernel dans « Agatha Christie, le chapitre disparu ».

Pour l’instant : Quelle incroyable histoire que cette (authentique) disparition d’Agatha Christie durant l’hiver 1926 : que la Reine du polar se retrouve ainsi au cœur de l’action, est-ce à dire que la réalité dépasse la fiction ?

Brigitte Kernel : Oh oui, la réalité est toujours plus folle que la fiction. Nous le constatons tous les jours, hélas, dans l’actualité. Mais aussi régulièrement dans nos vies, en amour, professionnellement, en amitié, en famille. Beaucoup d’événements de la vie réelle seraient impossible à placer dans une fiction. Le lecteur dirait «ça c’est trop, on n’y croit pas ! » Lorsque vous écrivez, je crois qu’il faut toujours essayer de rester à juste distance de la notion de trop. La formule anglaise too much prend tout son sens alors pour réguler l’imagination de l’écrivain.

Pli : Comment avez-vous découvert cette disparition?

Brigitte Kernel : Je lis beaucoup de biographies, surtout d’écrivains. Et connaissant la disparition de douze jours d’Agatha Christie en 1926, je me suis étonnée en lisant ses mémoires de ne pas trouver de chapitre consacré à cet événement, qui a tout changé dans la vie de la romancière. Elle a été beaucoup plus connue par la suite et elle a rencontré son second mari, Max Mallowan, deux ans plus tard. Septième partie de son « Autobiographie », entre le chapitre cinq et le chapitre six, il manque réellement un chapitre cinq bis. Ainsi, dans le cinq, elle n’omet pas de dire que sa vie de couple avec son mari Archibald Christie prend l’eau. Mais dans le sixième chapitre, elle enchaine directement avec une phrase parlant d’un voyage aux Canaries avec sa fille Rosalind et sa secrétaire. Sans mentionner ce qui est arrivé lors de sa disparition, qui avait été relayée à l’époque par toute la presse anglaise. Au sujet de ce trou dans sa Biographie, elle aurait dit plus tard qu’elle avait dicté les pages manquantes mais que, sur son appareil enregistreur, la bande était inaudible…

Pli : Votre roman donne très envie de se tourner vers la lecture de l’autobiographie de l’auteure. Comment s’est déroulée votre immersion dans l’univers d’Agatha Christie ?

Brigitte Kernel : Je me suis plongée et replongée dans son « Autobiographie » afin de ressentir sa sensibilité et ses impasses. Son sens de l’humour aussi. Et je me suis adossée à l’un des ses romans écrit sous son pseudonyme de Marie Wesmacott « Loin de vous ce printemps » où nous découvrons une femme esseulée en pleine remise en question sentimentale.

Pli : Comment avez-vous adapté votre style d’écriture?

Brigitte Kernel : La question m’a poursuivie un moment : comment ne pas imiter le style d’Agatha Christie tout en restant dans sa trace littéraire ? Cela n’a pas été si facile car j’ai été contrainte de m’éloigner de mon propre style. Ce qui a été passionnant, car au final, je me suis mise dans la peau d’une traductrice contemporaine tentant de dépoussiérer l’écriture d’Agatha Christie.

Pli : Comment avez-vous appréhendé sa personnalité ?

Brigitte Kernel  Je me suis surtout attachée à comprendre sa psychologie, sa rigueur toute victorienne et guindée, son sentimentalisme si présent dans ses romans signés Marie Wesmacott et son humour. Car Agatha Christie a beaucoup d’esprit et sait se moquer d’elle-même.

Pli : Vous vous êtes également immergée physiquement dans son univers, dans la mesure où vous vous êtes rendue en Angleterre sur les pas de l’auteure.

Brigitte Kernel : En effet, je suis partie onze journées, à la même époque de l’année, dans ses pas. J‘ai retrouvé le fameux étang de Silent Pool et ai séjourné à Harrogate. A Sunningdale, j’ai été très surprise de constater, en interrogeant les habitants, que personne ne sait qu’elle a vécu là. En revanche, à Greenway, elle est encore très « vivante ». Cette immersion m’a beaucoup aidée. D’autant que la visite de sa maison à Greenway est un pur régal, tout est resté en l’état. Je conseille cette visite puisque la demeure est ouverte au public. Elle dit beaucoup sur Agatha Christie et son univers, ses livres, ses bibelots, ses photos encadrées, ses collections de cannes, de porcelaine, bref ses goûts. Et le parfum d’une époque bien évidemment !

Pli : Qu’avez-vous découvert de plus surprenant sur Agatha Christie au cours de votre travail d’écriture sur ce livre ?

Brigitte Kernel : Je suis sidérée par le fait que personne ne se souvienne à Sunningdale qu’elle ait vécu là, fréquentant le golf et les établissements de la ville. Et qu’à Silent Pool, rien ne soit indiqué, pas un panneau, sur sa malheureuse aventure.

Pli : A côté de la finesse du suspense de ses romans, nous découvrons dans le vôtre une Agatha Christie plutôt pataude (je pense à sa fuite) et (très) romantique. Devons-nous ainsi lire le livre qu’elle a signé sous un pseudo, Loin de vous ce printemps, pour la connaître vraiment ?

Brigitte Kernel : Oui, il faut le lire. Mais c’est une bluette, donc, cette lecture n’a d’intérêt que dans le sens où elle nous distille une autre Agatha que celle rencontrée par le biais des ses photos ou de ses romans policiers.

Pli : Que pensez-vous qu’Agatha Christie ait eu de moderne en son temps ?

Brigitte Kernel : Bien après la période de sa disparition, elle a été très ouverte au fait que des gens de même sexe puissent s’aimer et son regard sur l’éducation des enfants est tout à fait moderne.

Pli : Est-ce que ça pourrait être un fantasme pour vous en tant qu’auteure de disparaître ainsi pendant une dizaine de jours, et d’écrire au calme loin de toutes conjectures?

Brigitte Kernel  Oui, tout à fait. C’est très romanesque. Mais je pense que je serais encore plus pataude qu’Agatha… (rires).

Couv

« Agatha Christie, le chapitre disparu » aux Editions Flammarion.

Extrait : « A mi-pas, je m’approchai de la porte. Dans un roman, au moment où le personnage principal ayant raté son suicide rencontre cette cabane, qu’aurais-je écrit ? m’interrogeai-je tout à coup comme si la réponse pouvait me sauver de cette effroyable situation dans laquelle je me trouvais. Je me concentrai, les idées surgirent aussitôt, fidèles au poste : j’aurais imaginé la femme poussant la porte de la cabane, elle serait entrée, c’est certain, la pêcheur n’aurait pas été là, assoiffée, elle aurait cherché de l’eau. Puis d’un coup, elle aurait eu peur d’être surprise et c’est là, à ce point charnière de l’histoire, que l’homme serait arrivé, un beau quadragénaire à la voix douce, réconfortante…

Alors, elle aurait…

Aurait quoi ? »

 

Agatha Christie en quelques dates

15 septembre 1890 : Naissance d’Agatha Mary Clarissa Miller à Torquay en Angleterre.

25 décembre 1914 : Mariage avec Archibald Christie, Agatha gardera son patronyme comme nom d’auteure après leur séparation.

1917 : Agatha Christie obtient son diplôme de pharmacienne pendant la guerre.

5 août 1919 : Naissance de sa fille Rosalind.

1920 : Publication de son premier roman La Mystérieuse Affaire de Styles. Son héros Hercule Poirot apparaît pour la première fois sous sa plume.

1926 : Premier grand succès avec Le meurtre de Roger Ackroyd, l’auteure devient une figure importante du roman policier. Cette même année, sa mère meurt et, durant l’hiver 1926, Agatha Christie disparaît pendant douze jours.

11 septembre 1930 : Second mariage avec Sir Max Mallowan, un grand archéologue.

Les années 1930 : Agatha Christie publie plus de 15 romans et 7 recueils de nouvelles.

Les années 1950 : Plusieurs de ses pièces de théâtre sont présentées à Londres, New York et Paris et ses livres commencent à être réédités.

1955 : Agatha Christie reçoit le Grand Master Award et le prix du Grand Maître des Mystery Writers of America.

1971 : Elle reçoit le prix de Dame commandeur de l’ordre de l’Empire Britannique des mains de la reine Elisabeth II, et devient Dame Agatha Christie.

1975 : Son héros Hercule Poirot meurt dans le livre Hercule Poirot quitte la scène.

1976 : Son héroïne Miss Marple résout sa Dernière énigme, à titre posthume.

12 janvier 1976 : Agatha Christie s’éteint à Wallingford, Angleterre.

Agatha Christie a publié 67 romans, 190 nouvelles, 18 pièces de théâtre et une autobiographie.

Biblio express : les 7 indispensables

Le meurtre de Roger Ackroyd (1926)

Le crime de l’Orient-Express (1934)

Meurtre en Mésopotamie (1936)

ABC contre Poirot (1936)

Mort sur le Nil (1937)

Le Noël d’Hercule Poirot (1938)

Dix petits nègres (1939)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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