Noémie de Lattre, drôle de féministe

Noémie de Lattre prône la différence et l’égalité entre les hommes et les femmes dans un essai aussi drôle qu’indispensable intitulé « Un Homme sur deux est une femme ». Rencontre légère et engagée avec cette auteure, actrice et metteure en scène de théâtre, qui intervient toutes les semaines sur France 2 et France Inter.

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Pour l’instant: Selon vous, que signifie être une femme libre en 2016 ? Et que signifie être l’égale de l’homme ?

Noémie de Lattre : Je n’ai personnellement pas de souci à utiliser le mot « égalité » mais le problème c’est qu’il est souvent mal compris lorsque nous parlons d’égalité homme-femme, car les gens ont tendance à confondre « égale » et « semblable ». Comme si ce que les femmes demandaient c’est d’être plus poilues et d’avoir le droit d’aimer le foot passionnément. Ce genre d’amalgame idiot peut être entretenu par les femmes aussi, du style: « Je ne veux pas être son égale car j’aime bien qu’un homme me tienne la porte et qu’il m’aide à porter des sacs lourds ». Donc, il faut être précise quand nous parlons de cette fameuse égalité. Elle consiste tout simplement à considérer les femmes comme des êtres humains qui ont les mêmes droits que les autres être humains. Le sexisme c’est quand même le plus grand racisme qui soit puisqu’il concerne la moitié de l’humanité ! Quant à la liberté, elle passe par cette égalité de droit.

Pli : Pourquoi de nombreuses femmes sont-elles allergiques au mot de « féministe » (en vivant comme telle) ?

Noémie de Lattre : Sans doute parce que le féminisme comme révolution idéologique a été violent, mais toutes les révolutions cherchant à renverser un système le sont, et nos mères et grands-mères n’avaient d’autres choix pour faire bouger les choses. Il y avait une obligation d’être excessives, pétroleuses, désagréables, pour obtenir un changement. Or aujourd’hui, certaines féministes dégagent encore une image belliqueuse, le terme de «chiennes de garde » par exemple c’est assez violent. Je remercie mille fois toutes ces féministes d’exister et nous leur devons énormément, nous n’aurions rien pu faire sans elles. Mais moi-même, je ne me définissais pas comme féministe avant de me pencher sur la question – j’avais même inventé un mot pour l’éviter, je me disais « fémininiste ». Donc je n’en veux pas aux femmes qui disent ne pas être féministes… En fait, je vais être plus précise, pour certaines femmes qui triment pour boucler leurs fins de mois et qui n’ont pas une minute pour elles, je comprends bien sûr qu’elles n’aient pas l’occasion de se poser la question du féminisme ; j’espère pouvoir les y aider un peu avec ce livre ou via mes chroniques sur France Inter. Mais pour toutes les autres, il n’y a pas d’excuses, et encore moins si vous venez d’un milieu privilégié !

Pli: Quelle expérience avez-vous de l’égalité homme-femme?

Noémie de Lattre : Je suis depuis trois ans avec un homme qui a une conception des rapports homme-femme d’une modernité incroyable ! D’ailleurs, il n’est pas effrayé de vivre avec la féministe de service, jamais ça ne l’empêche de se poser en tant qu’homme viril. Nous formons un couple d’êtres humains. Ce n’est pas moi qui l’ai transformé, puisqu’il était déjà bien adulte lorsque nous nous sommes rencontrés, j’ai tout simplement eu la chance de tomber sur la fleur dans le bitume. Or, je me dis que s’il y en avait une, il peut y avoir plein !

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*Un Homme sur deux est une femme, Editions Flammarion.

Drôle, féministe et épicurien, le livre de Noémie de Lattre devrait passer entre toutes les mains – notamment des hommes et des jeunes femmes, deux catégories de lecteurs qui pourraient croire que cet ouvrage ne leur est pas destiné. Que du contraire. «Je suis féministe et je porte des strings, n’en déplaise à Lou Doillon. Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu pour être des femmes ? Je veux avoir le droit de ne pas supporter les enfants des autres. Tu seras une ménagère, ma fille. Qui a dit que la théorie du genre niait le genre ? » Sous la plume de l’auteure s’animent toutes les questions qui touchent les femmes, avec une verve et un humour d’une fraîcheur inégalable.

Un Homme sur deux est une femme procure un sentiment de plaisir, de fierté et d’espoir – si vous êtes une femme ou si vous en connaissez une, ce livre devrait vous intéresser.

Extrait : Sur les modèles de femmes proposées aux femmes dans la publicité :

« Et si enfin on me présente une femme belle, sexy et sans mauvaises odeurs de fond de culotte, bizarrement, elle ne parle pas, elle est assez moyennement marrante et elle n’a jamais de métier. Elle se contente de voler avec des fleurs, de se baigner dans de l’or ou d’embrasser des bouts de tissu. Curieusement, j’ai l’étrange impression que ce n’est pas vraiment à moi qu’on essaie de vendre du rêve avec ça, mais plutôt à mon mec. Sérieusement, ils ont bien conscience que ce n’est pas un rêve de femme, ça ? Une meuf huileuse et enchainée de bijoux qui n’a rien d’autre à faire que caresser des bouteilles de parfum, CA NE ME FAIT PAS REVER ! Il faut bien s’en rendre compte quand même. J’ai d’autres ambitions… »

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Photo Félicien Delorme @ Flammarion

3 conseils pour faire comprendre le féminisme en 2016

* Admettons l’inégalité

« Pour faire comprendre le féminisme en 2016, nous pouvons commencer par faire admettre aux hommes – et à beaucoup de femmes – que non, les hommes et les femmes ne sont pas égaux. C’est une illusion. Les gens ont tendance à dire que « Nous ne sommes pas en Arabie Saoudite », « En 2016 quand même… » Non, les hommes et les femmes n’ont ni les mêmes opportunités, ni les mêmes libertés : par exemple, je ne peux pas me balader seule tard le soir, ou je ne peux pas m’habiller comme je veux. La problématique entre être un homme d’affaire et être un bon père ne se pose pas pour les hommes (c’est-à-dire ne lui est pas imposée par la société). C’est en utilisant des exemples transposant notre réalité en tant que femme avec la leur que les hommes éprouvent en général de l’empathie pour ce que nous vivons au quotidien. Quant aux femmes, je suis sûre que nous pouvons trouver dans leurs propres vies des exemples qui devraient leur montrer qu’elles sont aussi victimes d’inégalité. »

* Révolutionnons la maternité

« Pour faire comprendre le féminisme en 2016, nous devons être conscients qu’il y a encore des domaines où le corps de la femme ne lui appartient pas. Le nerf de la guerre tourne selon moi autour de la maternité (le fait de porter et donner naissance à son enfant), sans doute car c’est la catégorie la plus intégrée inconsciemment par les femmes. C’est-à-dire que les femmes trouvent normal et naturel, par exemple, de ne pas être considérée et d’être charcutée au moment de l’accouchement. Ça a été le cas pour l’écrasante majorité des femmes que je connais ! Or à moment-là, et dans les autres moments du parcours gynécologique d’une femme (pose du stérilet par exemple), le corps d’une femme lui appartient ! J’ai eu la chance de rencontrer le Groupe Naissance, un collectif réuni autour de l’envie de pratiquer une médecine obstétrique douce et respectueuse. Ils me donnent espoir quant au fait que la manière dont les femmes acceptent d’être traitées n’est pas une fatalité. »

* Refusons la représentation de la femme véhiculée par les médias

« Enfin, pour faire comprendre le féminisme en 2016, ouvrons les yeux et regardons la manière dont est représentée la femme via les images (au cinéma, à la télévision, dans les magazines mais surtout dans la publicité), et la manière dont nous acceptons que la femme soit représentée. C’est assez lamentable n’est-ce pas. En plus, la banalisation de la femme-objet a notamment pour pénible conséquence le harcèlement de rue, une agression quotidienne bien connue des femmes. Il serait temps que le politique se bouge et légifère sur les représentations des femmes. »

 

Cet article est également publié dans la revue Fémitude du mois de juin-juillet-août 2016.

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