Alice Zeniter, l’écrivain qui inventait un écrivain

©Astrid di Crollalanza

« Curieusement, j’ai beau être devenue moi-même auteure, la figure de l’écrivain reste pour moi lointaine et fantasmatique : elle est ce pour quoi j’ai voulu écrire, pas ce que je suis. »

Juste avant l’Oubli, dernier livre de la romancière française Alice Zeniter, compte plusieurs personnages étranges: un écrivain de polars disparu, un tendre infirmier qui déteste son prénom, une thésarde en littérature sous le charme d’un fantôme et même une île anglaise plusieurs fois oubliées. Autant de fils que nous avons pris plaisir à démêler avec sa virtuose auteure.

Pour l’instant : Comment est né votre livre Juste avant l’Oubli ?

Alice Zeniter : Comme tous les livres que j’ai écrits jusque-là, il est le conglomérat de plusieurs éléments : il a eu une kyrielle de petites naissances. Parmi celles-ci, je pourrais parler d’un voyage dans les Hébrides en 2010, de l’achat des aventures intégrales de Sherlock Holmes l’année suivante, de ma rupture amoureuse, de la fin de ma thèse, de la lecture d’un article sur l’écrivain Compton MacKenzie retiré sur l’île de Jethou… Toutes sont également des points de départ.

Pli : Et comment est né sous votre plume Galwin Donnel, l’incroyable écrivain, auteur de polars à succès – dont la fiche Wikipédia que nous aimerions lire n’existe que dans votre imagination ?

Alice Zeniter : Donnell est né pour un texte précédent : une nouvelle publiée dans « Les Mariés de la Tour Eiffel », recueil collectif publié par le centre Pompidou. Dans cette histoire, il était auteur de science-fiction et s’était exilé à Dubaï. C’est à ce moment-là que j’ai découvert la joie d’inventer et d’écrire un personnage d’écrivain. Curieusement, j’ai beau être devenue moi-même auteure, la figure de l’écrivain reste pour moi lointaine et fantasmatique : elle est ce pour quoi j’ai voulu écrire, pas ce que je suis. Alors inventer Donnell, c’était parler de la manière dont je regarde Hemingway, Joyce, Salter, Duras, King, Houellebecq, en les confondant joyeusement avec leurs livres, en les aimant comme si nous nous connaissions depuis toujours.

Pli : Imaginez-vous écrire un jour les dix œuvres de polars – ou plutôt une seule !- de Galwin Donnel ?

Alice Zeniter : Pendant que j’écrivais Juste avant l’Oubli, je rêvais de le faire un jour. Je suis fascinée par les écrivains qui se scindent en plusieurs auteurs : Vian/Sullivan, Gary/Ajar, Volodine et ses écrivains post-exotiques. Mais ne pas écrire comme moi, écrire comme Donnell, ça me prend un temps fou et la vie est courte. Je ne pourrais pas écrire tous les livres dont je rêve et il faut que j’établisse des priorités. En revanche, je donne bien volontiers les trames des dix romans de Galwin à qui veut, s’il y a des candidats.

Pli: Comment sont nés les personnages de Franck et Emilie ? Les avez-vous imaginés d’emblée « usés » par leur relation ?

Alice Zeniter : Le stade d’usure de leur relation a été quelque chose qui m’a beaucoup questionnée et qui a beaucoup changé au cours des premiers mois d’écriture. Je ne voulais pas que tout soit déjà fini au moment où commence le livre parce que j’avais envie que Franck – et le lecteur – puisse croire que quelque chose était (encore) possible et, dans le même temps, je me disais que je ne croyais pas à l’histoire d’amour qui se déroule parfaitement bien et qui explose en plein vol à cause d’un élément extérieur, qu’il s’agisse de Donnell, de Stafford, de Jock ou de l’île elle-même. Je me disais : Au moment où l’on se dit qu’une relation est finie, est-ce que cela ne signifie pas – en fait – qu’elle l’est depuis très longtemps et que l’on n’a pas voulu le nommer ? Est-ce que la longue fin d’une histoire d’amour (au sens où l’on dit après coup « nous étions en train de nous séparer », comme si une séparation durait un an ou six mois), ce n’est pas simplement une lutte plus ou moins molle contre la volonté de s’aveugler soi-même ?

Pli : Le livre se termine par un sursaut – brillamment écrit – dans la vie de Franck ; de quel personnage vous sentez-vous finalement plus proche : le romantique infirmier qui n’aime pas son prénom et rejette l’idée de l’auteur qui écrit « des graffitis à la face de l’Univers » ? Ou Emilie, la thésarde hantée par son sujet littéraire ?

Alice Zeniter : Depuis Sombre Dimanche, je réalise que j’ai tendance à faire quelque chose d’étrange : je créé un personnage féminin qui me ressemble par beaucoup de traits (Kerstin, l’Européenne de l’Ouest qui découvre la Hongrie, ou Émilie, l’amoureuse de la littérature, subjuguée et terrifiée par sa propre indépendance) mais au lieu de choisir cette femme comme porte d’entrée dans le roman, je me range du côté de l’homme. Un homme fragile. Un peu (ou très) passif. Un homme que l’on pourrait qualifier de «féminin » pour peu que cette distinction genrée des sentiments est un sens. Et j’ai pour ce personnage qui ne me ressemble en rien une tendresse infinie. Peut-être parce qu’il est très éloigné de moi mais qu’il représente ma fragilité, ou ma peur de ma propre fragilité.

©Astrid di Crollalanza

©Astrid di Crollalanza

Pli : Mirhalay, l’île sur laquelle prend place le colloque consacré à Donnel, est absolument envoûtante, ne compte t-elle pas comme un personnage à part entière de votre livre ? Avec sa biographie, ses mystères, ses caprices, ses admirateurs et son inégalable charme ?

Alice Zeniter : Pour moi, elle est en effet un personnage du livre. Le chapitre qui s’intitule « Histoire de l’Oubli » et qui raconte la vie de l’île comme on aborderait celle d’un homme a été l’un des plus agréables à écrire. Je pense que les lieux où l’on place les personnages sont toujours extrêmement importants. Un lieu, quoi que l’on puisse en penser, ça s’immisce en vous jusqu’à devenir indissociable de votre corps. Ça vous entre par les narines, les yeux, les oreilles. Je ne crois pas que l’on puisse se penser indifféremment de son environnement. Et dans un cas comme celui de Mirhalay, vieux repaire de légendes où la mer est une compagne dangereuse, où les phoques avalent les âmes des marins et où les esprits vivent dans les plantes, quoi de plus normal que de penser que cette île est vivante ?

Pli : Que vous a appris Galwin Donnel en tant qu’écrivain ?

Alice Zeniter : Que l’on ne savait pas toujours soi-même ce que sont les livres que l’on a écrits. Ou peut-être même que ces livres n’existent pas réellement. Ceux qui existent, ce sont ceux que les lecteurs ont lus. Ils existent en autant de versions différentes qu’ils ont rencontré de lecteurs Et en finissant de se former par le processus de lecture, ils sont susceptibles de devenir une toute autre chose que celle imaginée par l’auteur.

Pli : S’il devait y avoir des « Journées d’études sur Alice Zeniter », où aimeriez-vous qu’elles prennent place ?

Alice Zeniter : À Otter’s haven, sur l’île de Skye. Ça n’a aucun lien avec mon écriture mais ainsi, les gens pourraient admirer les loutres entre deux communications plus ou moins ennuyeuses.

Pli: Comment s’est déroulée l’écriture de ce livre, qui comporte de multiples entrées telles les extraits des œuvres de Galwin Donnel, les dialogues des Journées d’études sur l’auteur, la trame de la relation entre Franck et Emilie?

Alice Zeniter : Elle a demandé un travail conséquent sur l’organisation du livre, l’agencement de ces divers matériaux entre eux. Je les ai écrits au gré de mes envies tout d’abord et il y en a eu d’autres que ceux qui apparaissent dans la version finale : article dans l’Humanité, témoignage de la première éditrice de Donnell, communication d’Émilie sur un autre thème que les figures féminines, etc. Puis, une fois que j’avais suffisamment de matière à modeler, la mise en forme a commencé : que raconte cet extrait placé ici ? Celui-là ? Comment former un patchwork composite sans perdre pour autant la trajectoire des personnages ? Dans ce travail, j’ai été précieusement aidée par mon éditrice, Alix Penent, et le texte entre nous a fait énormément d’allers-retours au cours de la deuxième année d’écriture.

Pli : Comment vivez-vous l’écriture au quotidien ?

Alice Zeniter : Je suis d’un ennui mortel. Je travaille de façon régulière et sur des horaires de bureau, voire moins. Je marche ou cours chaque matin. Je regarde des films quand la nuit tombe. Je passe mes journées à refaire du thé. Lorsque je commence à vivre et à écrire de la sorte, je suis d’abord formidablement heureuse. Et puis, forcément, après un ou deux mois comme ça, je n’ai qu’une envie : voir des amis et boire jusqu’à l’aube en écoutant de la mauvaise musique. Quand je commence à parler aux vaches que je croise lors de mes promenades, le moment est venu de retourner à Paris.

* Juste avant l’Oubli chez Flammarion/Albin Michel.

Couverture livre

La balade culturelle d’Alice Zeniter

Les œuvres qui ont influencées l’écriture de Juste avant l’Oubli

Le monde selon Garp d’Irving, Le Chien des Baskerville d’Arthur Conan Doyle, Ecrivains d’Antoine Volodine, Exiled in the Infinite – Killian Turner, Ireland’s Vanished Literary Outlaw de Rob Doyle, Liquidation d’Imre Kertesz, les Évaporés de Thomas B. Reverdy et bien sûr les Envoûtés de Gombrowicz.

Mes auteurs fétiches

Ils constituent un Panthéon changeant. Aujourd’hui, je dirai : Flaubert, Dostoïevski, Faulkner, Tcheckhov, Salter, Bolano, Dyer.

Mes personnages de fiction favoris (c’est-à-dire dont je suis tombée amoureuse)

En toute franchise, les personnages qui m’ont marquée sont ceux dont je suis tombée amoureuse lors de mes lectures. Et je pourrais tenter d’avancer que ce sentiment a été permis par une excellente construction des romans et par des portraits psychologiques hors-pairs mais je crois tout de même que cela n’avait pas forcément grand-chose à voir avec le talent de l’auteur. J’ai donc aimé successivement : Sherlock Holmes (élémentaire), Robin des Bois (celui de Dumas ou celui joué par Errol Flynn, c’est du pareil au même), Legolas dans le Seigneur des Anneaux, Enjolras dans les Misérables, Jaromil dans La vie est ailleurs, Aliocha puis Ivan dans les Frères Karamazov et je vais m’arrêter là car j’ai un peu honte d’avouer tout ça.

Les deux derniers livres que j’ai offerts à une amie

Depuis deux ans, je passe mon temps à donner les livres que j’aime à mon entourage. D’abord parce que je trouve passionnant d’essayer de créer des couples lecteurs-livres pour mes amis et ensuite parce que cela me permet de les racheter et donc de passer du temps dans une librairie (j’adore ça). Récemment, j’ai pris dans ma bibliothèque Pas exactement l’amour d’Arnaud Cathrine et Hhhh de Laurent Binet pour les donner à une amie hongroise de passage.

Mon livre de chevet 

Yoga for people who cannot be bothered to do it, de Geoff Dyer.

Mes derniers coups de cœur

* une auteure : Je découvre l’œuvre étrange de l’auteure Chris Kraus en ce moment et elle me permet d’accéder à tout un pan de l’art féminin et féministe américain des années 80 et 90, que jusqu’alors je connaissais très mal. C’est assez passionnant.

* un auteur de BD : tout ce que fait Bastien Vivès. Il a le sens de l’humour le plus cruel que je connaisse et une manière de dessiner les corps qui me trouble beaucoup.

* un peintre: En peinture, je n’ai jamais vraiment dépassé mes amours de jeunesse. Placez-moi devant un Schiele, je ne bouge pas pendant des heures et à la fin, je pleure ou je m’évanouis.

* une série : J’ai regardé pour la seconde fois la série documentaire The Staircase pendant l’été et cette plongée dans le système judiciaire américain m’a à nouveau mise dans tous mes états (exaspération, rage, désespoir, hébètement, etc).

* un songwriter : J’ai découvert Conor Oberst l’année dernière, en lisant Jonathan Franzen. Depuis, je le tiens pour un des meilleurs « songwriters» qui existent (désolée pour l’anglicisme mais je déteste « parolier » ou « chansonnier »).

 

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