Clélia Renucci, spécialiste ès cougars (dans la littérature)

RENUCCI Clélia2 © Astrid di Crollalanza

©Astrid di Crollalanza 

Dix-huit, c’est le nombre de catégories élaborées par Clélia Renucci pour classer les «cougars » dont elle a recensé les amours dans une cinquante d’œuvres de la littérature du XVIIIème au XXème siècle. Piquant programme!

Si en 2012 le Petit Robert accueille le mot « cougar », la richesse sémantique qu’il lui attribue laisse à désirer. Or précisément, il est bien question du désir qu’éprouve une femme pour un homme plus jeune – ou que fait naître une femme chez un homme plus jeune – et de l’incalculable nombre de tournures que peuvent prendre les événements: désir bafoué, fantasmé, consommé… Pour notre plus grand bonheur, cela n’a pas échappé à Clélia Renucci, professeure de lettres, qui publie Libres d’aimer, les cougars dans la littérature, un livre aussi pertinent que réjouissant. D’une écriture gracieuse et gorgée d’humour, l’auteure nous invite à (re)découvrir certains classiques de la littérature française et européenne avec un œil aguerri (et bienveillant): car l’attirance n’est l’apanage d’aucun âge.

Les pots de colle, les collectionneuses, les cougars par ennui, les croqueuses de fortune, les éconduites… Je ne me suis pas demandée quel cougar je serais parmi les catégories dépeintes dans le livre « Libres d’aimer » – de toute façon si je l’avais fait je ne vous le dirais pas. Mais c’est bien avec délectation que j’ai redécouvert des histoires d’amour et de désir aussi vieilles que le monde est monde. N’est-ce pas, Honoré de Balzac : « Il n’y a que le dernier amour d’une femme qui satisfasse le premier amour d’un homme ».

Un vrai souffle de liberté chez les cougars

Pour l’instant : D’où est née votre envie de parler de ces femmes « libres d’aimer », les cougars dans la littérature ?

Clélia Renucci : J’ai fait des études de lettres et j’ai toujours eu cette envie de regrouper les livres que j’ai aimés, des auteurs classiques du 19ème siècle et des auteurs modernes. Lorsque je travaillais dans la publicité au début de ma carrière, on ne parlait que de Madonna et de ses amants plus jeunes qu’elle, rebaptisés des « toys boys ». Pour moi qui étais également occupée à rédiger ma thèse sur La Comédie Humaine de Balzac, un lien a priori saugrenu s’est formé : toutes les héroïnes de ces romans n’étaient-elles pas elles aussi des « cougars » ? Ce grand écart entre Madonna et Balzac m’a ouvert l’esprit. J’ai redécouvert la modernité de nombreux auteurs sur un sujet d’apparence contemporain. Si le magazine Newsweek a entériné le mot « cougar » en 2010, la littérature en parle depuis longtemps et de manière bien plus subtile ! Dès lors, mon envie a pris forme, donner un coup de jeune à ces ouvrages et donner l’envie de les relire.

Pli : Comment avez-vous été à la rencontre de ces cougars, comment avez-vous pioché dans votre bibliothèque ?

Clélia Renucci : Après La Comédie Humaine, je me suis replongée dans les classiques de la littérature du XVIIIème au XXème siècle, ça m’a pris un an, en faisant des fiches et en catégorisant. Certaines œuvres se sont imposées d’emblée, mais j’ai aussi trainé dans les librairies, c’est comme ça que je suis retombée sur La Pianiste d’Elfriede Jelinek, Les Grands-mères de Doris Lessing ou Le Liseur de Bernard Schlink. J’ai également fureté dans la bibliothèque de mes amis, et j’ai eu le bonheur d’y trouver L’art de choisir sa maîtresse de Benjamin Franklin! Mes connaissances couplées au hasard de mes trouvailles dans les rayons ont abouti à la sélection du livre. Quel plaisir ça a été pour moi de dénicher ces romans parmi une soixantaine d’auteurs… J’avais un prisme très excitant pour entamer mes lectures !

Pli : Vous élaborez dix-huit catégories de cougars aussi pertinentes qu’amusantes, parmi elles : les initiatrices, les pygmalionnes, les collectionneuses, les briseuses de ménage, les insoumises, les mères, les fausses dévotes… Aviez-vous déjà préalablement en tête toutes ces classifications ou les avez-vous trouvées en chemin ?

Clélia Renucci : J’avais déjà l’idée de certaines catégories assez classiques : les femmes initiatrices, les mères, les séductrices, les inflexibles (qui ne passent pas à l’acte). Mais au fil de mes lectures, les catégories se sont affinées progressivement. Prenons l’exemple de Madame Arnoux dans L’éducation sentimentale de Flaubert, nous croyons de prime abord qu’elle est inflexible… Mais en fait, elle camoufle son jeu, elle attise le désir du jeune Frédéric Moreau avec un rien, et finalement, je me suis rendue compte que c’était une franche allumeuse ! Je me suis aussi entre autre amusée à repérer les collectionneuses, Madame de Larnage dans les Confessions de Rousseau ou Sapho du roman éponyme de Daudet. Grâce à la finesse d’analyse des écrivains, j’ai découvert une grande diversité, contrairement à l’idée qui voudrait que les cougars soient uniquement des chasseuses d’hommes âgées de la cinquantaine ou plus. La littérature accepte, elle, de multiples formes de cougars.

Pli : Que nous apprennent ces cougars sur l’amour, sur la vieillesse, sur le fait d’être « sensible » (pour utiliser cette délicieuse expression que vous reprenez dans votre livre)? Et que nous apprennent-elles sur la littérature ?

Clélia Renucci : L’attirance d’une femme pour un homme plus jeune, c’est la vraie vie, ça n’a rien d’exceptionnel ! Contrairement aux stéréotypes dont notre époque semble affubler ces situations amoureuses, la littérature les aborde sans drame, ni ridicule. Les femmes ne sont ni pathétiques ni effrayantes. Parfois, vous trouvez dans ces pages de la misogynie, comme chez Daudet – même si curieusement dans Sapho, l’auteur inversera la situation de son héroïne Fanny à la fin du roman faisant de sa cougar la partenaire victorieuse et triomphante de la relation, qui s’en va épouser une vie meilleure. Mais j’ai trouvé dans toutes ces histoires, féministes pour la plupart, un vrai souffle de liberté. Ces femmes et ces auteurs m’ont communiqué une joyeuse envie d’être libre, que j’espère transmettre à mon tour à mes lectrices et lecteurs. Quant à la vieillesse… Elle est toute relative. Pensez au Diable au Corps de Radiguet où Marthe, 19 ans, est perçue comme une cougar par le jeune François qui en a 16… Conclusion : nous sommes toutes la cougar de quelqu’un.

Libres d’aimer. Les cougars dans la littérature, Albin Michel.

RENUCCI Clélia- libres d'aimerCoups de cœur pour 2 cougars

* Léa dans Chéri de Colette (catégorie Initiatrice)

« Léa est une femme exceptionnelle, il y a chez cette femme une telle vitalité, une telle force de vie ! J’aime aussi beaucoup le féminisme de Colette, précise Clélia Renucci, puisqu’elle donne en effet un destin féministe à son héroïne. Ancienne cocotte, Léa vit avec sa meilleure amie et se laisse séduire par le fils de celle-ci, qu’elle a élevée. Après six ans de relation, son jeune amant décide qu’il est temps d’abandonner sa vieille maîtresse et se marie avec une femme de trente ans. Léa est terrassée. Chéri se rendra finalement compte après un certain de temps qu’il n’aime que Léa et reviendra auprès d’elle. Mais cette dernière, ayant vieilli et l’ayant accepté, dans un chant du cygne touchant, ne voudra plus séduire, ne voudra plus d’amant et trouvera dans la seule gourmandise le réconfort dont elle a besoin. La fin de la vie du jeune homme sera en revanche plus dramatique.»

* Madame de Merteuil dans Les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos (catégorie Fausse dévote séductrice)

« Elle est la maitresse absolue de l’art de la séduction. Femme « sensible », pour elle les hommes sont des jouets à manipuler avec précaution. Parmi eux le jeune Danceny sur lequel elle jette son dévolu… Néanmoins, la séductrice finira – sous la plume de son auteur – défigurée, borgne, atteinte de la petite vérole. A côté de cette morale imposée à son héroïne par de Laclos, nous trouvons cinquante ans plus tôt une version victorieuse de la même histoire ! Dans Les égarements du cœur et de l’esprit de Crébillon, Madame de Lursay finit avec le jeune amant qu’elle voulait, et allumait, depuis le début. »

 

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Affiche du film Chéri de Stephen Frears

Clélia Renucci dans la balade culturelle spécial cougar

Un film : Les Beaux jours, réalisé par Marion Vernoux. Fanny Ardant, sublime, se laisse séduire (oui car les cougars peuvent aussi se laisser séduire) par Laurent Laffitte, très convaincant. Elle quitte son mari, laisse tout tomber, devient « cougar par ennui ». Comme quoi, on ne nait pas cougar, on le devient, et on ne le reste pas toujours… Un film d’une grande sensibilité qui réveille l’émotion des amours juvéniles.

Deux séries : Cougar town, à qui nous devons le mot cougar bien sûr, et Sex and the city, pour le personnage culte de Samantha Jones.

Le livre que je ferais lire :

  • à une jeune fille de 15 ans : Le Paysan parvenu de Marivaux. Un livre pas très long qui dégage joie et légèreté.
  • à une jeune femme de 30 ans : Chéri de Colette, encore une fois pour la force de vie de Léa.
  • à une femme de 50 ans : Le Diable au corps de Radiguet, pour avoir 19 ans à nouveau.

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« Ni le temps, ni ma ferme volonté n’ont pu dompter cette impérieuse volupté. Je me demandais involontairement : Que doivent être les plaisirs ? Nos regards échangés, les respectueux baisers que vous mettiez sur mes mains, mon bras posé sur le vôtre, votre voix dans ses tons de tendresse, enfin les moindres choses me remuaient si violemment que presque toujours il se répandait un nuage sur mes yeux : le bruit des sens révoltés remplissait alors mon oreille. Ah ! si dans ces moments où je redoublais de froideur, vous m’eussiez prise dans vos bras, je serais morte de bonheur. J’ai parfois désiré de vous quelque violence, mais la prière chassait promptement cette mauvaise pensée. »

Henriette de Mortsauf, l’héroïne du Lys dans la vallée d’Honoré de Balzac. (Cougar Inflexible)

 

 

 

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