Marie Griessinger, essence de premier roman au parfum de bonheur

« On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en s’en allant », c’est un vers de Prévert, c’est aussi le titre du livre de Marie Griessinger qui résume à la perfection la nostalgie heureuse qui illumine son histoire, l’histoire de sa famille, l’histoire de son père.

Marie Griessinger-Tapie, à Paris, le 27 novembre 2014

Marie Griessinger a passé son enfance entre Tahiti et la Guyane, son père était océanographe, sa mère institutrice, sa vie enchâssée dans la nature, son bonheur une intuition quotidienne de « petite sauvage d’Amazonie ». Puis elle a grandi comme «un acajou planté en plein Paris », elle a même écrit, mais rien ne l’avait menée au roman. Puis, en 2010, la vie s’est précipitée avec un mot « la maladie à corps de Lewy » : une pathologie neurologique qui affecte les fonctions cognitives de l’individu (peu connue du grand public, cette maladie est la seconde cause de démence après la maladie d’Alzheimer). Cet individu, c’est son père. « On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en s’en allant » est un roman en forme de journal où le passé et le présent s’enchevêtrent, où des paradis terrestres deviennent mirages, où la maladie chasse la santé. Un roman écrit « parce que les écrits restent ». Outre notre interview, j’ai échangé à maintes reprises légères et joyeuses avec Marie, complicité facilitée par le fait qu’elle soit devenue bruxelloise d’adoption. La boucle du charme s’est ainsi bouclée.

De l’idée au livre : naissance d’un premier roman

PLI : Le premier mot que m’a évoqué la lecture de « On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en s’en allant » c’est la nostalgie, pour son étymologie : « noste, algos », la douleur du retour… Comment arriver à conjuguer le « bonheur » du titre et la nostalgie ?

Marie Griessinger : C’est un retour vers un passé lumineux, une vie remplie de merveilleux souvenirs. S’y replonger, c’est faire rejaillir la lumière. Celle de paysages paradisiaques, déjà, puisque j’ai grandi entre la Polynésie et l’Amazonie, mais surtout la clarté du foyer où j’ai grandi. Donc oui, j’ai éprouvé une certaine nostalgie en écrivant ce livre, mais j’ai avant tout été saisie d’une immense reconnaissance envers mon père, pour l’enfance qu’il m’avait offerte. Il faut parfois regarder en arrière pour réaliser la valeur des choses et des hommes.

PLI : Votre livre est un roman d’amour, dans le sens où il est un cri d’amour – mais tout en pudeur, et en réalisme «mon père est sur un piédestal depuis qu’il est malade… » dites-vous… Il est aussi un cri d’amour pour votre mère, qui est l’amoureuse que nous rêverions d’être (la maman lumineuse aussi d’ailleurs). Etes-vous consciente de toute cette concentration d’amour dans votre livre ?

Marie Griessinger : Les héros du livre traversent, à un moment de leur existence, l’épreuve de la maladie. Lorsque vous êtes confronté à des situations extrêmes et dramatiques, toutes les émotions sont à vif. Dans ce type de naufrage, vous vous raccrochez aux valeurs fondamentales. L’amour n’en est-il pas le pilier ? Il est en tous cas ce qui a nourri ce livre, un cri d’amour, longtemps étouffé, que j’adresse à mon père. Lui et moi sommes tous les deux particulièrement pudiques et timides, ce n’est que très (trop) tardivement que nous nous sommes exprimé nos sentiments. Lorsqu’il a compris qu’il ne pourrait plus parler, il m a dit « Je t’aime » pour la première fois. J’avais 36 ans. Il fallait que tout cet amour caché en nous ressorte ; mon livre en est un exutoire. Quant à ma mère, elle est un modèle pour ses trois filles, de fidélité, de courage et d’amour. C’est déjà une héroïne dans la vie. Un vrai cadeau pour un écrivain !

PLI : Comment vivez-vous le paradoxe d’écrire votre premier livre, expérience heureuse pour quelqu’un qui a toujours écrit, dans un moment douloureux de votre vie, et en parlant de ce moment?

Marie Griessinger : C’est très troublant, c’est un mélange de joie et de tristesse, et parfois même, de culpabilité. Ai-je le droit d’être heureuse que ce livre existe alors que mon père est dans la plus grande détresse ? Et en même temps, il l’a accueilli avec beaucoup de bienveillance et de fierté. Comme quoi, il peut naître de jolies choses de situations dramatiques.

PLI: Qu’est-ce que le « bonheur » pour vous aujourd’hui ?

Marie Griessinger : J’ai maintenant la conviction que le bonheur est fait de petits moments qui semblent insignifiants, et à côté desquels on passe. Maintenant, je les saisis, je m’y accroche et j’en prends soin.

Marie Griessinger-Tapie, à Paris, le 27 novembre 2014

Extrait : « C’était lui l’océanographe, à la peau brune et salée par le soleil et les plongées quotidiennes. Il était arrivé, avec dans sa valise des paréos et des parfums bon marché à offrir aux vahinés, si heureux d’être invité au paradis. Et il avait trouvé ma mère, l’Oranaise, les cheveux jusqu’aux hanches, les yeux en amande, et l’accent, son accent et ses manières de là-bas. Mon père était parti au bout du monde et y avait retrouvé ses racines. »

Sur l’écriture…

PLI : Comment est né le livre ?

Marie Griessinger : Il est d’abord né d’un besoin de coucher ma peine sur le papier, d’un geste désespéré. Vous perdez votre père très lentement, et vous ne pouvez rien faire… Alors, vous écrivez, votre désespoir, votre amour, et surtout, ce qu’il a été. Oui, j’ai eu envie de raconter qui avait été mon père. Au fur et à mesure que l’homme d’avant s’effaçait, il réapparaissait sur le papier. Il sera toujours là, dans ce livre.

PLI : La structure du roman par date s’est-elle imposée d’emblée ?

Marie Griessinger : Oui, naturellement, pour se raccrocher à la réalité, et renforcer le décalage entre le présent et une époque révolue. C’est un livre sur le temps qui passe, donner des dates semblait couler de source.

PLI : L’avez-vous écrit d’une traite ou sur plusieurs moments qui correspondent aux dates récentes ?

Marie Griessinger : Je l’ai écrit au fil des jours, mais lentement et parfois douloureusement. Souvent, un événement déclenchait l’écriture. Ainsi, plusieurs moments correspondent à des dates récentes. Mais certaines dates sont fictives. Je ne pouvais pas avoir tout en tête. Et n’oublions pas qu’il s’agit d’un « roman »…

PLI : Avez-vous des carnets de notes ? Comment naissent les détails dans votre écriture ?

Marie Griessinger : Aujourd’hui, j’ai mon téléphone portable qui me sert de carnet de notes ! Je le rallume parfois la nuit pour noter une idée. J’aime observer les gens, les lieux, m’en imprégner. C’est peut être de là que me vient ce souci du détail.

PLI: Quelle fut l’importance du style au moment de l’écriture (était-ce conscient ou spontané, vous y êtes-vous intéressée après coup lors de retouches) ?

Marie Griessinger : Je suis très sensible à la dimension poétique des textes. J’aime bien lire et relire, changer les phrases de place, mais les passages que je trouve les plus réussis sont généralement les plus spontanés.

PLI : Je pense que vous avez commencé l’écriture d’un deuxième livre. Comment vivez-vous l’écriture au quotidien ? Êtes-vous plutôt organisée ou dilettante ?

Marie Griessinger : Oui, c’est exact. Je n’arrive pas à être dilettante car cela me tient trop à cœur. J’aime écrire le matin, quand la maison est vide, et le soir. Mais je manque de temps, je n’écris pas autant que je voudrais. J’ai deux enfants, et ce n’est pas toujours évident de tout concilier, parce qu’avec eux aussi, je ne veux rien rater. Avec la maladie de mon père, j’ai pris conscience du temps qui passe. Mais quand je n’écris pas, j’y pense, je suis énervée de ne pas écrire et, je peux devenir imbuvable !

Notre avis : L’écriture de Marie Griessinger est limpide, poétique, enlevée avec beaucoup de naturel. Son roman est une fabuleuse histoire de couple, un voyage chatoyant au cœur de la jungle, la réalité pudique d’une maladie cruelle… Un livre touchant et surprenant, de simplicité et de talent.

Paru aux Editions Albin Michel.

Couv_livre

L’univers littéraire de Marie Griessinger

Le livre qui me rappelle mon enfance

Les « Jack London ». J’ai appelé mon premier chien Buck. J’imaginais qu’il était un chien loup comme dans l’Appel de la Forêt.

Mon livre d’adolescente 

L’Ecume des Jours de Boris Vian, j’ai aimé le côté surréaliste, poétique, les personnages farfelus.

Ma lecture la plus exotique 

J’adore la littérature antillaise, Pluie et vent sur Télumée Miracle de Simone Shwarz Bart, les livres de Maryse Condé… Cela me rappelle mon enfance en Guyane, les couleurs, les rites, la nature… J’ai l’impression d y retourner.

Mes auteurs fétiches

Albert Cohen, Duras et Saint-Exupéry dont je relis Vol de Nuit en ce moment. Du pur bonheur !

Mon livre de chevet

Encore et toujours « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen.

Mon «incontournable »

Le Petit Prince pour sa dimension intergénérationnelle. Je le lis à mes enfants avec toujours autant d’émotion.

Mon dernier coup de cœur

Christian Bobin avec une mention spéciale pour La Présence Pure. C’est un rayon de soleil sur les jours sombres.

 

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