Fatou Diome, voyage au bout de la mer

 

En 2010, je rencontrai Fatou Diome à l’occasion de la sortie de son livre Celles qui attendent. L’auteure y dépeint le quotidien de villageoises africaines, mères et épouses d’immigrés. Au travers de thèmes qui lui sont chers, la condition des femmes, l’Afrique, la littérature, l’écrivaine nous invitait à voyager proche de sa vie, là où le rire côtoie la solitude, et où la musique des mots rappelle le ressac de la mer.

Peu après notre passionnant entretien téléphonique, qui dura près de deux heures, je tombai sur Fatou Diome à la gare Saint-Lazare à Paris. Je m’introduisis, elle se souvint de moi et me lança : « Votre nom, Dumont-Dallemagne, et notre conversation… Je vous mettrai dans mon prochain roman, vous serez prof de littérature ! » Fatou Diome est depuis quelques années maintenant ma prof d’humilité.

 « À la fois écrivaine reconnue et étudiante en littérature, Sénégalaise et Française, passionnée et sage, Fatou Diome se situe dans la rencontre de deux univers et y cherche le feu qui met en lumière le genre humain. Elle-même, souriante et lucide, a tout d’une étincelle.

Photo Fatou Diome 1

Au commencement, il y a la mer

Fatou Diome est née sur la petite île de Niodior au Sénégal. « Je suis une fille de la mer, confie t-elle, j’en suis tellement imprégnée que j’ai toujours peur de ne pouvoir la rendre dans toute sa splendeur dans mes livres. C’est mon élément poétique préféré, elle porte bien la nostalgie. Elle est mystérieuse, à la fois nourricière et meurtrière, rassurante et monstrueuse. Il y a les mers calmes où l’on a pied et les profondeurs où l’on perd pied. Au Sénégal, c’est autant la mer du large, qui m’évoque les fruits de mer et la pêche, que l’incessant rugissement des vagues qui frappent l’île. »

En 1994, la jeune femme s’installe en France, à Strasbourg, où elle vit depuis. « Je suis Française autant que Sénégalaise, ce n’est pas contradictoire, explique t-elle. Chaque culture m’a apporté quelque chose, c’est l’addition de tout qui fait une personne. Je suis convaincue de l’universalisme des valeurs : dans ma tête, je ne me dis pas « j’ai telle couleur, je suis de tel continent », ce n’est plus la réalité du monde moderne. L’histoire nous a mélangés. Au cours de mes voyages en Afrique, je me suis rendue compte qu’il y a des Européennes installées là-bas qui sont plus africaines que moi, qui connaissent mieux ce continent. Par exemple Margie Orford, l’auteur de Roses de sang, est en même temps une femme blonde aux yeux bleus et une vraie Africaine du sud. C’est ce que permet l’Afrique moderne. »

En 2001, Fatou écrit un recueil de nouvelles, La Préférence Nationale, qui s’inspire de son arrivée en France. Mais l’étudiante en littérature est avant tout une passionnée d’écriture. « Tout le monde a une histoire susceptible de faire un roman, et toutes les histoires sont connues depuis la nuit des temps. Ce qui fait la littérature, ce qui permet d’être touché par un récit, c’est le plaisir esthétique du texte. Le style est une dentelle, un agencement de mots qui fait sourire et donne envie d’entendre une tonalité. Je ne sais pas peindre ou dessiner, alors je dois décrire pour amener à voir ce que j’ai dans la tête. Il y a une différence entre cracher son histoire et faire sonner les mots comme si on composait une musique. Je cherche une mélodie, une voix a capella que je tente de mettre dans l’écriture. J’ai dû apprendre la langue française et je la trouve très riche. Le français permet de métamorphoser les mots selon le contexte, c’est une découverte permanente. »

Deux ans plus tard sort Le Ventre de l’Atlantique, roman sur l’immigration qui lui apporte une notoriété internationale.

Celles qui attendent, ou par-delà l’océan, la solitude des femmes

Dans ce roman, l’auteure évoque la difficulté morale de l’immigration telle qu’elle est vécue par les femmes, mères et épouses, restées au village. « Malgré le fait d’être agglutinées dans une grande promiscuité, les villageoises vivent une solitude absolue dans ce milieu grégaire, raconte t-elle. Par respect des codes, par crainte du qu’en dira t-on, elles font bonne figure et souffrent en silence. Ces femmes n’osent pas confier leur détresse intérieure, la douleur de l’attente, la frustration de la fidélité exigée. Elles connaissent une solitude des temps modernes, une solitude de proximité. Cette situation m’interroge beaucoup de manière générale. C’est une tragédie d’être proche d’autrui sans pouvoir se livrer, quand l’autre face à soi est inaccessible. »

Sans condamnation, sans louanges, Fatou Diome tisse son écriture, empreinte d’humour, de réalisme et de poésie, dans les rapports humains, et leurs insondables interstices.

Celles qui attendent, Editions Flammarion.

Couv livre Celles_qui_attendent

 

La balade culturelle de Fatou Diome

* Les œuvres qui m’ont marquée

L’aventure ambiguë  de Cheikh Hamidou Kane

Kane est le premier en Afrique francophone à avoir écrit sur la rencontre culturelle nécessaire entre l’Afrique et l’Occident. J’étais hypnotisée par cet ouvrage et par cet auteur et j’ai eu la grande chance de recevoir son soutien dès mon premier livre. C’est un homme généreux et ouvert d’esprit, qui questionne l’Histoire en regardant vers l’avenir.

Une si longue lettre de Mariama Ba

Mariama Ba dévoile la condition féminine en Afrique. J’ai compris grâce à elle tout ce que je n’accepterais jamais en tant que femme. Ma lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir m’a aussi éveillée. Je suis d’un féminisme modéré, nous devons toutes être attentives mais nous avons besoin d’un rapport équilibré, d’une douceur mutuelle entre les sexes. Je ne suis pas pour une féminité « de camionneur », une femme peut se faire respecter sur un regard.

Les bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane

Sembène Ousmane est un cinéaste-écrivain. J’ai aimé ce livre pour son regard sur la condition humaine, sur la pénibilité de ce que vivent les petites gens; en outre, il donne une place et un rôle énormes aux femmes.

The Köln Concert de Keith Jarret

Ce disque est une métaphore de la vie, les improvisations épousent toutes les émotions, c’est très triste et plein d’espoir. Keith Jarret est un magicien qui diffuse des ondes de plaisir et de souffrance en même temps. Je suis convaincue que les deux sont intimement liés. 

Les suites de violoncelles de Bach

Cette musique me ramène à mon enfance, un curé français venait prendre le thé chez nous et écoutait tous les jours les Suites. J’étais émue à en pleurer, imbibée par cette musique qui n’était pas mon monde. J’ai retrouvé ce disque par hasard dans un magasin quand je suis arrivée à Strasbourg.

La Kora africaine

* Mes œuvres émotion

Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway, parce qu’il me rappelle mon grand-père pêcheur que j’adorais et qui me le rendait bien.

Les contes d’Amadou Koumba de Birago Diop

Ils sont l’équivalent des Fables de la Fontaine. Ces contes sont un monde dans lequel nous pouvons nager.

 Judu bék de Wasis Diop, quand je suis nostalgique.

 Bagdad café de Percy Adlon

Je suis émue par l’histoire de Jasmine. Nous pouvons être complètement largués dans une histoire, après il faut survivre. La poésie de la vie, c’est que des personnages détraqués peuvent créer des étincelles lorsqu’ils sont ensemble, comme un silex. 

Mémoires d’une Geisha de Rob Marshall

Gong Li est magnifique. Ce film m’a donné envie de connaître le Japon. C’est une autre condition de la femme, qui me touche. On y vend sa fille comme un objet, tel le mariage arrangé en Afrique ; la geisha est déshumanisée et devient un objet d’art. C’est universel, la femme à travers les âges dont l’esthétique a été utilisée pour satisfaire la demande des hommes.

* Les œuvres qui me détendent

Wilt de Tom Sharpe, les 4 tomes, désopilant.

Zest of Zazie

Dans ses disques, elle me raconte toujours une histoire féminine, réfléchie, drôle, ouverte sur le monde. Elle donne des coups de bâtons tout en douceur.

Épouses et concubines de Zhang Yimou

Incroyable film asiatique, les batailles que se livrent les co-épouses me rappellent les femmes africaines.

* Les livres que j’aimerais faire découvrir

 Guelwaar de Sembène Ousmane

C’est un livre très important et pas assez connu, qui traite de l’aide humanitaire. Il explique que des peuples qui ont des origines aristocratiques ne peuvent accepter de vivre de l’assistanat permanent, car vivre sans dignité, ce n’est pas vivre. C’est un message qui me tient à cœur.

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman

Ce livre de 22 pages dit tout par son titre. Il parle d’angoisses, de questions existentielles et fait le constat qu’il manque toujours quelqu’un ou quelque chose. Ce n’est pas du dépit, au contraire, il faut lutter pour ce manque. Je l’ai beaucoup offert, notamment quand je n’avais plus les mots, pour partager quelque chose qui m’a aidé, même s’il y a des pensées très noires que je ne prends pas. »*

*Extraits du magazine Fémitude

 

 

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