Louise Joor et la Biodiversité en BD

Entrez en immersion dans Kanopé, la très réussie première BD de Louise Joor. Tant pour la beauté du dessin que pour l’intelligence du scénario écolo-philosophique, la jeune auteure Belge a déjà tout pour plaire… Vivement la suite !

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Nous rencontrons la dessinatrice-scénariste à la librairie spécialisée Brüsel, boulevard Anspach à Bruxelles. Le sourire et l’enthousiasme ne quittent pas Louise Joor, ni pendant les cinquante minutes d’interview, ni lorsqu’elle offre ensuite une dédicace aux premiers fans venus faire signer leur exemplaire de Kanopé. Nous ne doutons pas que la liste des amateurs s’allonge, charmés par ce premier album qui allie la personnalité d’un dessin à la pertinence d’un propos. Ce fut sans conteste notre cas.

* L’histoire : 2137. La surpopulation a entraîné de graves modifications de l’écosystème. La quasi-totalité des espèces animales et végétales a disparu, excepté dans une partie de l’Amazonie mise en quarantaine. Dans ce dernier bastion du monde sauvage survivent dans l’ignorance générale d’anciens révolutionnaires surnommés les « éco-martyrs ». Parmi eux, Kanopé, une orpheline débrouillarde.* Kanopé, Editions Delcourt, collection Mirages, 128 pages, 16,95 euros.

kanope_couverturePli: Comment est née l’idée de Kanopé ?

Louise Joor : J’avais envie de parler d’écologie, qui est le thème principal du livre. La catastrophe de Fukushima était toute récente, c’est ainsi que je me suis recentrée sur ce sujet-là parmi tous les angles existants. Néanmoins, je ne voulais pas décourager les gens en leur imposant frontalement un sujet sur l’écologie, c’est pourquoi j’ai mis la nature et le contexte en arrière-plan, proposant en avant-plan une histoire d’amour entre une native de la forêt et un citadin du monde dénaturé. Je souhaitais que les lecteurs entrent dans mon univers par ce biais.

Pli: Même si nous percevons ce souhait de traiter de l’écologie, votre BD n’est pas manichéenne : entre les « écos-martyrs » et les « citadins », il n’est pas évident de choisir son camp. De plus, selon sa sensibilité, chacun peut opter pour un récit optimiste ou pessimiste…

Louise Joor : Tout à fait, nous pouvons comprendre les arguments de chacun. C’est un aspect essentiel pour moi, que j’ai notamment appris en lisant les romans de Robin Hobb « Les aventuriers de la mer » dans lesquels l’auteur vous fait vivre le point de vue de tous les personnages en conflit. Vous comprenez dès lors les intérêts de chacun et ne voulez vraiment pas que l’opposant fasse ce qu’il fait… J’aime le fait que nous puissions envisager toutes les options et cela rejoint pour moi la problématique écologique. Disposons-nous de toutes les clés pour dire que c’est foutu d’avance ou au contraire qu’il y a de l’espoir? Le lecteur a le choix, peut se faire sa propre opinion. Disons qu’en montrant beaucoup la nature comme je le fais, je donne mon avis sans le donner… Dans l’album, la nature est un personnage en soi, c’est d’ailleurs pour ça que Kanopé n’apparaît pas sur la couverture, car elle représente une partie de la nature. Je glisse aussi dans les dialogues des petites phrases qui posent un constat… Mais, en tant que lectrice aussi, j’aime le libre-arbitre.

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Kanopé © Louise Joor – Delcourt

Pli: Pour en venir à Kanopé, pourquoi votre héroïne est-elle une anti-héroïne – dans le sens où elle est solitaire et marginale par rapport à la communauté  ?

Louise Joor : Kanopé n’appartient pas au groupe des « «éco-martyrs » car elle ne partage pas leurs vues, et elle n’est pas avec la civilisation des villes car elle n’en connait aucun aspect. Je ne sais pas si c’est une anti-héroïne, mais j’avais envie qu’elle soit toute seule afin que nous soyons complètement immergés dans son propre quotidien. De plus, sa solitude permet une acceptation plus rapide de la nouveauté, comme lorsque Jean débarque du monde civilisé dans sa vie. Ce dernier devient tout pour elle dans la mesure où s’il lui arrive quelque chose ou s’il s’en va, c’est tout son monde qui s’en trouve chamboulé. Par ailleurs, j’aimais bien le côté « débrouille » de la vie seule, ce que ça implique pratiquement, comme le fait de chasser, d’être forte face aux aléas ou de ne plus savoir parler à force de ne pas avoir d’interlocuteur pendant longtemps.

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Croquis © Louise Joor

Pli: Etait-ce évident dès le départ que votre personnage principal soit une femme, forte de surcroît ?

Louise Joor : J’avais créé ce personnage de Kanopé il y a plusieurs années, elle vivait déjà à l’orée de la forêt, avec son petit frère. Je pense qu’il est tout naturel pour moi en tant que femme de parler d’une héroïne, cela me vient facilement. En tout cas, il est certain que je ne voulais pas d’une figure caricaturale de la femme comme nous en trouvons souvent dans les BD dessinées et scénarisées en grande majorité par des hommes, de même je ne voulais pas non plus que le personnage masculin de Jean soit trop caricatural. J’ai essayé de faire des héros humains, comme vous et moi pourrions les croiser dans la rue, et les aimer avec leurs qualités et leurs défauts.

Pli: Kanopé apparaît après 6 pages dans une tenue en peu guerrière en train de chasser ; c’est un beau modèle de femme courageuse et indépendante…

Louise Joor : En même temps, vous voyez que ce n’est pas facile et qu’elle n’y arrive pas à tous les coups. Mais en effet, plutôt que de retourner vers le groupe et de se soumettre à une autorité, elle préfère ne compter que sur elle-même. Reste que Kanopé ne se sent pas si seule car son environnement, la forêt, est une alliée – ou si elle comporte parfois des dangers, elle est suffisamment pleine de vie pour apporter de la présence. Voyez la rencontre de Kanopé avec le bison au début de l’histoire, la jeune femme partage quelque chose avec un animal vivant. Sa solitude serait très différente si elle se trouvait dans une ville entourée de plein de murs, sans rien.

Pli: Y a t-il beaucoup de vous dans ce personnage ?

Louise Joor : Vous ne pouvez pas faire autrement que de mettre de vous dans une histoire, surtout quand vous faites tout de A à Z. Il y a de moi dans tous les personnages, Kanopé, Jean, le bison… Pour transmettre des expériences ou des convictions, je suis obligée de les avoir vécues ou vues. Faire une histoire qui ne me ressemble pas ne tiendrait pas la route.

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Kanopé © Louise Joor – Delcourt

Pli: Comment avez-vous trouvé le prénom Kanopé?

Louise Joor : Il vient du mot canopée qui désigne le dernier étage de la forêt, juste avant la cime des arbres, là où il y a le plus de vie : les singes, les fleurs, les insectes. J’aimais cet aspect à la fois caché et fourmillant de vie. J’ai toujours eu envie d’appeler mon héroïne comme cela or il existait déjà une BD qui s’appelait « Canopée ». Comme je ne voulais pas lâcher l’affaire, j’ai eu avec une amie l’idée de changer l’orthographe du mot vu que, pour un prénom, cela m’était permis. Et voilà !

Pli: L’album fait beaucoup de place au dessin, dans le sens où c’est lui qui fait la narration.

Louise Joor : Comme j’ai fait tout l’album seule, j’ai pu équilibrer comme je le voulais. Or, j’aime qu’une image raconte quelque chose indépendamment du texte, que les deux puissent se lire séparément. Il était aussi très important que le dessin prenne la place pour donner vie aux animaux et aux arbres qui ne parlent pas, afin qu’ils puissent exister visuellement. Pour autant, aucune case n’est jamais muette, j’ai parsemé d’onomatopées mes dessins puisque la forêt, à sa manière, n’est jamais silencieuse et parle toujours.

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Kanopé © Louise Joor – Delcourt

Pli: Comment avez-vous élaboré la faune et la flore de ce lieu futuriste et victime de mutation ? Vous êtes-vous documentée ?

Louise Joor : Oui, en amont je me suis principalement documentée dans les livres, je redessinais de chaque photo qui m’intéressait un élément de faune ou de flore. J’ai également effectué des recherches sur les mutations végétales, animales (qui étaient déjà plus gores) et humaines (très difficiles et carrément déprimantes !). Et sur les centrales nucléaires. Une fois lancée dans mon histoire, je suis retournée dans ma documentation pour vérifier les détails de la nature qui n’est pas celle de chez nous, à quoi ressemblait telle branche, tel arbre… Je suivais également au jour le jour sur Internet le reportage d’une équipe de tournage (l’équipe du film « Il était une forêt » réalisé par Luc Jacquet) qui filmait la forêt tropicale. Ils m’ont beaucoup aidé, notamment à réaliser qu’il y a toujours quelque chose qui y vit et qui fait du bruit.

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Croquis © Louise Joor

Pli: La palette graphique de Kanopé est très typée et donne naissance à une identité visuelle forte, avec sa dominante de couleurs terriennes et végétales.

Louise Joor : Je ne pensais pas faire la couleur de mes planches. Puis je me suis dit que je savais ce que je voulais, je me suis lancée…et j’ai regretté ! J’ai beaucoup souffert au début, je n’étais jamais contente du résultat, cela me prenait des heures… Ce n’est qu’au bout de 40 pages que j’ai commencé à être un peu satisfaite et à comprendre des petits trucs. Chacun a sa propre manière de mettre de la couleur et doit la trouver en faisant des planches et des planches pour progresser. C’est abstrait et intime la couleur. Je voulais un maximum d’à-plat afin qu’elles suffisent à créer l’ambiance. Quant aux cheveux roux de Kanopé, ils ressortent bien dans la jungle !

Découvrez l’univers, le parcours et l’actualité de Louise Joor sur son Blog!

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© Louise Joor

La balade culturelle

Les livres et les films de mon enfance: « La tempête » de Florence Seyvos et Claude Ponti, ou encore deux très bonnes séries « La famille souris » de Kazuo Iwamura et « La famille des Passiflores » de Geneviève Huriet et Loïc Jouannigot. Les films de Walt Disney m’ont aussi fort marquée et m’influencent encore aujourd’hui, Le Roi Lion, Pocahontas, Aladdin et tous les autres.

Les mangas qui m’ont marquée

Mon adolescence a été marquée par l’arrivée des mangas ! Parmi les mangas qui m’ont beaucoup plu, même si je les ai parfois découverts plus tard, il y a :

Ranma 1/2 (Rumiko Takahashi), Black Jack (Osamu Tezuka), Nana (Ai Yazawa), Hunter x Hunter (Yoshihiro Togashi), Gunnm (Yukito Kishiro), 20th century boys et Monster (Naoki Urasawa) et Transparent (Makoto SATO).

Mon artiste incontournable : Hayao Miyazaki, qui a réalisé de merveilleux films d’animation au sein des studios Ghibli, tels que « Mon voisin Totoro », « Le voyage de Chihiro » ou encore « Princesse Mononoké » pour n’en citer que trois.

Ma sélection BD

– ma référence : « Alim le tanneur » de Wilfrid Lupano et Virginie Augustin. L’histoire est vraiment très très bonne et le dessin et les couleurs sont fantastiques, la dessinatrice travaille au crayon comme moi, j’adore ce qu’elle fait !

– ma BD incontournable : « Bone » de Jeff Smith. À chaque fois que je relis cette série, je suis déçue pour lui qu’il ne puisse pas la découvrir en tant que lecteur, même si c’est bête de penser ça.

– la série à prêter : « Les épatantes aventures de Jules » d’Émile Bravo. Tellement subtil, tellement drôle !

mon coup de cœur du momentla BD « Hilda et le chien noir », de Luke Pearson, aux éditions Casterman. J’ai découvert cette série par son quatrième volume qui peut se lire indépendamment, je m’en vais de ce pas trouver les trois premiers. C’est magique !

Photo Louise Joor

Cet article est également paru dans le n°35 du magazine Fémi-9 (septembre-octobre-novembre 2014).

 

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