Faïza Guène dégaine en prose

« Le point précis que j’ai abordé dans le roman, c’est qu’il n’y a pas une seule façon d’être une femme libre aujourd’hui.  »

Faiza-Guene

Dix ans après le livre qui la révélait au public à 19 ans (Kiffe kiffe demain, Hachette Littératures), Faïza Guène publie un quatrième roman savoureux Un homme, ça ne pleure pas *. L’écrivain distribue généreusement esprit et humour à ses personnages, à commencer par son héros, Mourad, un jeune homme né à Nice de parents algériens. En dépeignant sa vie de famille, en s’acheminant vers le poste de prof qui l’attend en Seine-Saint-Denis, il délie une langue aussi piquante que pudique. Celle de Faïza Guène est décidément toujours aussi plaisante. Rencontre qui rend « Wahouw ».

* Un homme, ça ne pleure pas, Editions Fayard, 18 euros.

De l’idée au livre

Pli : Du père Abdelkader, de la mère Djamila, de Mourad ou ses deux sœurs aînées Dounia et Mina, quel est le premier personnage du roman qui soit né dans votre esprit ? Savez-vous à quoi cela tient ?

Faïza Guène : C’est toujours difficile pour moi de me rappeler précisément de la genèse d’un roman. La naissance d’un livre tient souvent à peu de choses. J’imagine que beaucoup d’éléments se sont accumulés dans mon esprit de manière inconsciente et puis quelque chose, une émotion, une intuition, un sentiment, déclenche le tout, et je me mets à prendre des notes, le texte prend forme au fil de la plume. Néanmoins, je pense que la première idée forte est : deux sœurs que tout oppose.

Pli : Pourquoi avoir choisi Mourad comme narrateur, était-ce facile de vous mettre dans la peau d’un homme?

Faïza Guène : C’était nouveau pour moi de me mettre dans la peau d’un homme sur toute la durée du récit, car je l’avais déjà fait, mais de manière épisodique, dans mon précédent roman Les gens du balto. Il y a eu un souci plus profond de crédibilité. Mais le processus est resté le même, on sort de soi, on se met dans la peau d’un personnage, on tente de le cerner, on se l’approprie. Dans le roman, avoir un personnage d’arbitre neutre était nécessaire entre les deux sœurs, il fallait que quelque chose, d’emblée, empêche Mourad de se positionner, et ce quelque chose c’est qu’il est un garçon. Il garde de la tendresse pour ses deux sœurs, et par son propre parcours, il ne se rapproche d’aucune d’entre elles complètement. Il est la voie alternative.

Pli : Qu’est-ce que sa position lui permet de dire de spécifique, par exemple sur le lien entre le fils et le père ?

Faïza Guène : Mourad est celui qui amène la réflexion autour de la construction de l’identité. Il cherche à créer des ponts, il est une espèce de trait d’union. Son personnage pose la question de la transmission et il cherche à comprendre tout au long du récit, ce que nous gardons et ce dont nous nous séparons dans notre héritage. La relation père-fils est explorée de manière assez pudique. Mourad, avec un père digne, silencieux, dans la retenue, doit faire les questions et les réponses. Il se construit et doit se faire sa propre idée de ce qu’est un homme aujourd’hui.

Pli : Qui sont les hommes qui disent « Un homme ça ne pleure pas » ?

Faïza Guène : L’adage du père : « Un homme, ça ne pleure pas » est symbolique. Cela raconte sa propre idée de la virilité, de la masculinité, mais aussi de la pudeur, de la fierté. Il transmet cette idée à Mourad sans vraiment pouvoir la lui expliquer. Sans rejeter complètement ces valeurs de pudeur et de retenue, Mourad va découvrir aussi, qu’être un homme, c’est aller au-delà de ça.

Pli : Du côté des femmes, est-ce que Djamila pourrait dire « Une femme, ça aime avec la nourriture, la cuisine » ? Qu’en pensent ses enfants ?

Faïza Guène : Du côté de Djamila, je suis d’accord, c’est aussi sa manière d’aimer ses enfants, que de les nourrir. C’est une mère dans l’excès, dans la chair, la matière, elle est maladroite, mais poser un plat sur la table, c’est une manière de leur dire « Je t’aime ». Même si Dounia, par exemple, le vit mal et que cela provoque même chez elle un vrai problème avec la nourriture.

Pli : Dounia écrit un livre Le prix de la liberté qui s’avère « mal écrit et prétentieux ». C’est quoi en réalité être une jeune femme libre, pour vous, en ce début de XXIème siècle ?

Faïza Guène : Justement, le point précis que j’ai abordé dans le roman, c’est qu’il n’y a pas une seule façon d’être une femme libre aujourd’hui. Une femme libre, ce n’est pas uniquement l’image classique de la femme émancipée que l’on peut trouver dans les magazines féminins, le cliché de la femme ambitieuse, qui enchaîne les conquêtes tout en s’épanouissant dans sa vie professionnelle, la superwoman comme on peut en voir beaucoup dans notre génération, un genre de Carrie Bradshaw : l’héroïne de Sex and the City. Une femme libre peut aussi être une femme au foyer, une mère de famille rangée. À mes yeux, une femme libre c’est une femme qui choisit ! C’est une femme qui décide pour elle-même et si l’on veut être cohérent, on ne peut pas lui imposer une vision unique de la liberté.

Pli: Beaucoup d’anonymes traversent le livre, comme autant de petits croquis de personnages, captés en quelques mots. Comment naissent les détails dans votre écriture ?

Faïza Guène : J’ai une écriture très intuitive, alors difficile de décortiquer la façon dont naissent ces détails dans mon esprit, mais je suis une vraie éponge ! Je pense que j’absorbe énormément pendant une phase et au moment où le processus d’écriture se déclenche, je vais puiser dans toutes les choses, aussi insignifiantes soient elles en apparence, que j’ai stockées dans mon esprit.

Pli : Qu’il s’agisse de la promenade des Anglais à Nice, du métro parisien ou des vacances en Algérie, votre roman a du corps, des odeurs, de la couleur. Quelle est l’importance du style ?

Faïza Guène : C’est capital à mes yeux, c’est ce qui fait ou non l’intérêt. Vous pouvez raconter une scène banale ou la vie de gens ordinaires, c’est le style qui sublime et rend la chose intéressante.

Pli: Comment vivez-vous l’écriture au quotidien ? Êtes-vous plutôt organisée ou dilettante ?

Faïza Guène : Ma manière d’écrire a totalement changé. Avant, j’écrivais par fulgurances, je pouvais gratter une quarantaine de pages dans la nuit, quand les idées venaient, à n’importe quel moment. Une écriture libre, fougueuse. Depuis que je suis devenue maman, j’écris quand je peux, dans l’urgence, dans un cadre, souvent pendant les siestes de ma fille. C’est une autre discipline, je vais à l’essentiel, je m’organise dans l’esprit et au moment où les mots se couchent sur le papier, ils sont déjà ordonnés. Les choses se font de manière plus organisée.

Pli : Une image m’a plu, l’histoire du dromadaire qui se moque de la bosse du dromadaire devant lui. Pouvez-vous nous raconter dans quel contexte Mourad évoque cette anecdote ?

Faïza Guène : Mourad cite le grand-père, Sidi Ahmed Chennoun, qui est un peu la figure du vieux sage de la famille. Il évoque cette anecdote à un moment où il éprouve du ressentiment envers sa sœur Dounia, il l’accuse de nier complètement les siens et son histoire, et de chercher des filles à sauver, de rentrer dans le cynisme politique. Cela veut dire : « Regarde-toi d’abord ! », l’équivalent d’un «Balaie devant ta porte.»

Pli: Mourad pense à des proverbes et des citations tout au long du roman. Le vôtre « me fait penser à »: « Qui aime bien châtie bien ». J’espère que cela vous convient ?

Faïza Guène : Oui parfaitement, nous sommes nécessairement plus durs envers ceux que nous aimons.

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La sélection culturelle de Faïza Guène 

Les livres de mon enfance

Les histoires d’Elmer l’éléphant, il était de toutes les couleurs, il me semble que c’est un livre suédois…

Le roman qui m’a le plus marquée

Le livre qui m’a sans doute le plus marquée est L’attrape-cœurs de J.D Salinger. C’est ce roman qui m’a fait réaliser à quel point la littérature est une forme vivante.

Mon film culte

J’en ai tellement ! Mais le film culte que je ne me lasse pas de regarder c’est : Le bon, la brute et le truand de Sergio Leone.

Mon album fétiche

L’album des Jackson five !

L’artiste incontournable à mes yeux

Ils sont nombreux mais si je ne dois en citer qu’un, ce serait Coppola pour le cinéma.

Le film que j’aime faire découvrir à mes amis

Le film Mascarades de Lyès Salem que j’adore, même s’il remonte déjà à quelques années en arrière.

Mes derniers coups de cœur

* un livre : J’ai adoré le livre de Karine Tuil : L’invention de nos vies.

* un film : Un film égyptien qui n’est pas très récent mais qui m’a bouleversée : Les femmes du bus 678.

* un disque : Je ne vais pas être originale mais l’album Racine carrée de Stromae est génial, l’écriture paraît simple mais tout y est subtil, imagé et fin.

* un acteur : Je suis une grande fan de Kevin Spacey, il est extraordinaire dans la série House of cards.

* une série Je suis dingue d’une série anglaise à mourir de rire qui s’appelle Family tree.

 Dictionnaire Faïzanesque express

« Ma tête a fait le tour du périph’ »: pour dire que je me suis énervée.

« Je suis Wahouw »: quand je suis contente.

Couv livre


Cet article est paru dans le n°34 du magazine Fémi-9 (juin-juillet-août 2014)

 

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