Morale, comment trouver des réponses aux questions que vous pose la vôtre ?

Qu’il s’agisse de valeurs personnelles ou de normes sociales, l’éthique et la morale investissent quotidiennement nos discours, privés et publics, et structurent fondamentalement nos existences. À l’occasion de la sortie de la première anthologie anthropologique de « La question morale », nous avons demandé à l’un de ses auteurs, Samuel Lézé, d’éclairer les lanternes de notre conscience morale.

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* Je suis juge, mon métier est lié à la valeur de justice

Marianne, 42 ans : « Je suis juge aux affaires familiales et c’est forcément un métier que j’ai choisi en étant attirée par des valeurs morales fortes, comme la justice, la légalité, l’équité. Ce qui m’a toujours importé, c’est de protéger les enfants lorsque les parents sont en conflit et veulent divorcer. J’aide les adultes à passer ces moments difficiles tout en leur rappelant leur responsabilité de père et de mère. Je suis la tierce personne qui leur permet de dialoguer, et de rendre leur situation la moins pénible possible pour le bien des enfants. Le droit des enfants ça existe, et je suis là pour le défendre. »

* Pouvons-nous outrepasser la morale par amour ?

Virginie, 32 ans : « Mon problème moral est de savoir si l’amour permet tout. Je crois dans les valeurs de respect de soi, de respect d’autrui, le courage d’assumer ses choix, la loyauté, et je crois à la fidélité dans un couple. Mais que se passe t-il si je tombe amoureuse d’un homme marié, et que c’est réciproque ? J’ai beau lutter contre, l’amour est aussi en soi une valeur essentielle à mes yeux. Puis-je renier des valeurs morales fondamentales ou dois-je résister et l’aimer de loin, le laisser vivre sa vie, au risque de ne pas vivre la mienne et de gâcher une rencontre extraordinaire ? L’amour me pose un cas de conscience, car c’est une question morale qui joue avec notre intimité. »

* Je transmets à mes enfants les valeurs essentielles à mes yeux : famille, respect, courage, honnêteté

Sara, 35 ans : «  Mon mari et moi avons essayons de transmettre nos valeurs à nos deux fils, mais sans les imposer. Nous préférons discuter, que les enfants se sentent compris et aient l’impression de faire d’eux-mêmes les bons choix. Incarner la loi stricte, ça leur donnerait envie d’aller à son encontre. Parmi nos valeurs communes, il y d’abord l’importance de la famille, qui compte beaucoup pour nous car la nôtre est très grande. Elle doit être une source d’affection et de soutien. S’ensuit le respect de tous, dans la famille, à l’école, dans la société, mais aussi envers les animaux et la nature (nous sommes tous les deux militants écologistes). Ensuite, il y a le courage, ne pas baisser les bras ; l’honnêteté, dire la vérité ; le partage, important à leurs âges… Enfin, l’essentiel c’est que nous montrions tous les deux l’exemple. »

L’avis de Samuel Lézé : « Les trois témoignages évoquent des « valeurs » pour conduire sa vie, faire des choix et donner un sens à l’existence. Une valeur est désirable, elle régule un horizon autour de « préférences », mais elle n’est pas contraignante comme une norme. C’est la première chose qui me frappe : l’absence du mot « norme » qui connote la morale du devoir et l’obligation.

* Marianne et Sarah veulent incarner des valeurs qui impliquent pourtant des normes : les normes du droit (la responsabilité des parents et le droit des enfants) ou les normes de l’éducation (la responsabilité et l’exemplarité des parents, notamment) qui structurent des relations d’autorité, mot qu’on n’aime guère utiliser aujourd’hui.

* Et Virginie formule un conflit entre deux normes ainsi que le problème de la hiérarchisation des valeurs autour d’une valeur cardinale. Tomber amoureux est une norme de vie qui n’est pas compatible avec la norme de fidélité matérialisée dans une institution du mariage qui implique un « Tu ne tomberas amoureux qu’une seule fois dans ta vie ». La liberté n’est pas toujours compatible avec le bonheur.

* Mais la norme centrale de ces trois témoignages, le devoir que se donne chacune, c’est l’autonomie morale (décider par soi-même des valeurs de sa vie) et sa transmission par un contrôle qui ne sanctionne pas, mais qui demeure un contrôle social plus diffus ou plus légal. Dans ce cadre, l’ordre moral et l’autorité n’ont pas disparu, ils prennent une autre forme à partir d’un autre fondement. »

Samuel Lézé

Samuel Lézé

 « Nos sociétés traitent de plus en plus publiquement la vie sociale et politique avec un vocabulaire moral »

Pli: Qu’est-ce que la question morale ?

Samuel Lézé : La « question morale » n’est pas la morale ou les questions morales qu’un individu se pose face à une conduite à tenir dans sa vie. C’est le fruit d’un constat : nos sociétés traitent de plus en plus publiquement la vie sociale et politique avec un vocabulaire moral. Par exemple, les médias font circuler l’ensemble de ces préoccupations autour de « scandales » qui suscitent des « indignations » ou bien des « offres de Biens » à la mode comme le « bonheur » qui suscite aujourd’hui un regain d’intérêt. Et nous sommes tout à chacun plongés dans l’inquiétude de notre époque.

Pli : Quelle est la spécificité de l’anthropologie dans sa problématisation, par exemple par rapport à la philosophie ?

Samuel Lézé : La spécificité de l’anthropologie est d’observer et de décrire les coutumes, les nôtres y compris, pour comprendre comment nous définissons le statut et le rôle des personnes dans une société. C’est-à-dire, l’ensemble des normes obligatoires, des valeurs désirées et des affects attendus dans une société. C’est donc s’intéresser au « sens commun », ce qui fait évidence et autorité, surtout lorsque nos contemporains peuvent avoir l’impression de se conduire selon les choix de leur « libre arbitre » ou de leur « for intérieur ».

Pli: Quels sont les nouveaux domaines que la morale et l’éthique investissent en ce début de XXIème siècle ? Que cela peut-il dire de notre société (occidentale européenne) ?

Samuel Lézé : La question morale révèle les préoccupations collectives autour de conflits de valeurs : la conduite à tenir sur la fin de vie ou l’avortement, le salaire des dirigeants d’entreprise, la vie privée du président, l’attention ou la compassion pour toutes les formes de vulnérabilité… Au fond, la question morale pose un diagnostic d’époque paradoxal : la morale est impossible (à fonder, systématiser, imposer à tous), mais il est impossible de faire sans la prolifération des normes, valeurs et affects autour de « foyers » de conflits ou d’enthousiasmes moraux.

Pli: Comment se constitue notre morale, prend-elle racine dans des valeurs universelles ou particulières ? Si « Dieu est mort » (bien que beaucoup de ses spectres rôdent), comment pouvons-nous trouver des réponses aux questions que nous pose notre morale ?

Samuel Lézé : Toute morale invoque des principes qui se veulent universels même si le contexte est toujours particulier. Et tous les contextes mettent à mal les principes moraux sous forme de « cas de conscience » : il faut toujours juger et décider en situation d’incertitude. Difficile de savoir si c’est toujours bien ou bon, d’où les « scrupules » ou les « regrets ». Dans tous les cas, il s’agit de réguler les rapports de soi à soi et les rapports de soi à autrui. L’individu qui pense le sens de son existence fait à la fois une expérience singulière et universelle, il puise à la fois dans son histoire et dans des principes généraux pour conduire sa vie. Aujourd’hui, il est possible d’en faire une pure question de psychologie et de puiser dans une large gamme de « biens de salut » personnels (de la psychothérapie à la religion en passant par l’engagement dans une ONG), mais le simple fait que des individus partagent cette évidence dans une même société montre qu’il s’agit avant tout d’un fait social.

Les approches de la morale les plus surprenantes

Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin, est professeur à L’Institute for Advanced Study de Princeton et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Samuel Lézé, anthropologue, est maître de conférence à l’ENS de Lyon. Ils publient une anthologie critique qui interroge « La question morale »* avec le prisme de l’anthropologie. Ce livre présente plus de quarante textes et auteurs, des essais classiques des philosophies morales aux travaux les plus récents, dont beaucoup sont inédits en français. Nous avons demandé à Samuel Lézé quelles étaient les approches de la morale qui l’ont le plus étonné au cours de l’élaboration de cette anthologie ou les études qu’il estimait surprenantes pour ses contemporains.

La question morale

« Nous pourrions parcourir cette anthologie en prenant les exemples qui sont immédiatement considérés comme immoraux et qui me semblent tout à fait intéressants pour comprendre le fonctionnement des systèmes moraux : le texte classique sur les Cannibales (Montaigne), sur la cruauté chez les Iks d’Ouganda (Colin Turnbull), sur la corruption en Afrique (Jean-Pierre Olivier de Sardan) ou encore les attentats suicides (Ghassan Hage). Il y a dans ces extraits l’essentiel de la démarche anthropologique : comprendre les raisons sans pour autant justifier ces conduites ou même relativiser la morale. Le détour de ces lectures ne peut que surprendre et provoquer une réflexion sur le sens de notre existence. »

* « Des Cannibales » (Montaigne)

Dans ses Essais, le philosophe Montaigne s’inspire de sa rencontre avec trois hommes du Nouveau Monde pour écrire « Des Cannibales ». Il questionne le jugement péremptoire de ses contemporains prétendument « civilisés » sur les « sauvages », met en perspective les pratiques de chacun, de même que l’intolérance et l’inégalité qui en découlent réellement dans les faits. « Il est le premier texte moderne à poser de façon explicite (…) la question non seulement du relativisme culturel (la reconnaissance de l’existence de différentes croyances et coutumes), mais également du relativisme moral (la reconnaissance d’autres systèmes de normes et de valeurs), explique Didier Fassin ».

* « Survivre par la cruauté » (Colin Turnbull)

Colin Turnbull est un anthropologue britannique qui a mené durant deux années une enquête de terrain chez les Iks d’Ouganda. Son texte décrit sa découverte d’un peuple décimé par la famine et dont la lutte pour la survie a totalement dissous les liens sociaux, laissant place à une forme d’« inhumanité » tragique.

* « Logiques de la corruption » (Jean-Pierre Olivier de Sardan)

Jean-Pierre Olivier de Sardan est un anthropologue africaniste français. Son texte analyse les pratiques de la corruption en Afrique, et permet, sans adhérer à une logique de dénonciation ou de relativisme, de les comprendre. Comme le précise Didier Fassin : « Il rend compte d’un phénomène qui, s’il n’est pas spécifique à l’Afrique, y trouve cependant une expression qualitativement et quantitativement remarquables, pour des raisons qui ne sont pas culturelles mais historiques. » Notamment conséquentes à un héritage colonial.

* « Comprendre les attentats suicides » (Ghassan Hage)

Anthropologue libano-australien, Ghassan Hage mène une réflexion sur la pertinence d’une compréhension anthropologique de certains faits et sujets qui sont appréhendés comme n’étant moralement qu’absolument condamnables, comme les attentats suicides. Il argue un positionnement éthique des sciences sociales contre les formes de discours militants, contre le déni d’humanité de l’autre, pour leur préférer la neutralité des valeurs.

>> Retrouvez ces textes dans « La question morale. Une anthologie critique », édité aux PUF, 613 pages, 32 euros.

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Cet article est également paru dans le magazine Fémi-9 n°34 (juin-septembre 2014). 

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