Quand Catel dessine la bio-graphique de Benoîte Groult

Après avoir croqué les vies houleuses de deux féministes du passé, Olympe de Gouges et Kiki de Montparnasse, Catel s’est attelée à dessiner la très contemporaine Benoîte Groult. Une entreprise de haute voltige – comment faire une BD avec une intellectuelle qui n’aime pas la BD ? – qui s’est soldée par une solide amitié. Personne ne résiste à Catel.

© Catel

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La dessinatrice nous reçoit chez elle en avril, dans le lumineux salon de la maison parisienne qu’elle partage avec José-Louis Bocquet et leurs « trois filles à nous deux ». Bocquet est son scénariste, son amoureux et son mari depuis l’été dernier. Tandis que Catel dessine dans son atelier à l’étage, il travaille entre la France et la Belgique comme éditeur aux Editions Dupuis. Mais lorsque le couple a besoin de s’isoler pour se concentrer, il migre vers son grand atelier en Normandie, face à la mer. C’est là que filera Catel pour une dizaine de jours une fois notre entretien terminé, après m’avoir parlé pendant près de deux heures, avec un enthousiasme électrique, des grandes héroïnes qui tracent sa vie. Et, par la grâce de sa plume, la nôtre.

*** Dans les coulisses de la BD Ainsi soit Benoîte Groult ***

 * Benoîte Groult me voit dessiner, je l’intrigue, nous devenons amies

Pli : Votre mère était fervente lectrice de Benoîte Groult, vous avez grandi entourée de ses livres, comment avez-vous abordé votre rencontre ?

Catel : Quand j’ai connu José-Louis, qui est breton, il m’a emmenée à Doëlan voir la maison de Benoîte Groult. J’étais impressionnée et, postée de l’autre côté de la rive, j’espérais la voir sortir se promener sur sa terrasse au loin ; ce qui ne s’est pas produit. Quelques années plus tard, le journal Libé m’a proposé de faire une double page « carte blanche » sur le personnage de mon choix. Évidemment il s’est porté sur Benoîte, sans penser une seconde qu’elle serait d’accord. C’est une femme très sollicitée. Mais comme elle est bonne joueuse, elle a acceptéqu’une journaliste vienne l’embêter dans sa maison de Hyères. Au début, notre rapport n’a pas été évident, elle ne prenait pas garde à moiet n’était pas très intéressée par ce que je faisais. Elle répondait à peine à mes questions et vaquait à ses occupations. Les choses ont changé lorsque Benoîte s’est aperçue que j’étais en train de dessiner. Tout à coup, elle s’est demandée qui était cet être curieux qui l’interrogeait tout en faisant des croquis. Il faut savoir que le dessin est quelque chose de culturellement fort dans sa famille, puisque son père était designer de meubles et que sa mère, la sœur de Paul Poiret, était modiste. Mes dessins l’ont séduite, et notre amitié a commencé là. Elle m’a proposé de rester tout l’après-midi, que nous avons fini en partageant une bière.

© Catel

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Pli : A votre égard, Benoîte Groult parle de « coup de foudre ».

Catel : Un vrai coup de foudre amical sans plus de barrière d’âge ou de style. Nous nous sommes retrouvées à rigoler et boire des coups ensemble, c’était formidable. La double page est parue dans Libé et a rencontré un certain succès. De là, a germé l’idée d’en faire plus et de raconter la vie de Benoîte sous forme de BD. Elle a tout de suite dit oui. J’étais très étonnée car son seul livre à quatre mains était celui qu’elle avait écrit avec sa sœur Flora au début de sa carrière. Mais forte de son enthousiasme, je me suis mise au travail.

* Ma bio-graphique s’enrichit de la vie quotidienne de Benoîte

Pli : Souhaitiez-vous dès le départ faire une bio-graphique (le néologisme est de vous) ?

Catel : En réalité, je me suis complètement éloignée de l’idée que je m’étais faite de mon projet. J’avais imaginé faire trois gros chapitres en trois entretiens, dans ses trois maisons (Doëlan, Hyères et Paris) et sur trois pans de sa vie (sa jeunesse, ses amours, la politique). Mais en vivant au côté de Benoîte, j’ai réalisé que tout ce qui se passait en dehors était aussi intéressant, voire plus, que ce qu’elle avait déjà raconté de sa vie dans ses livres, de façon romanesque ou documentée. J’ai compris qu’il fallait que je raconte tout ce que je partageais au quotidien avec elle.

Pli : Vous avez rencontré ses filles, vous avez été invité à ses 90 ans …

Catel : J’ai aussi été invitée à passer plusieurs nuits chez elle, nous avons discuté de l’événement du jour au petit déjeuner, j’ai observé sa façon de vivre, de s’habiller, de faire les courses… J’ai assisté aux moments où on l’arrête dans la rue pour lui dire combien elle est extra. Un milliers de détails que je n’aurais pu inventer. J’ai également rencontré ses trois filles, le reste de sa famille, ses amis, ses relations mondaines. Le fait d’approcher le personnage public et intime m’a permis de concevoir un portrait en puzzle, avec lequel j’ai essayé de faire un livre complet et sensible – d’autant que c’est la première fois qu’une bio-graphique parle de quelqu’un de vivant. L’expérience est un succès et je suis ravie du résultat mais, rétroactivement, je me dis que ça aurait pu être une catastrophe ! J’aurais pu la décevoir, être rejetée, ou aussi perdre mon admiration et nous aurions pu finir ennemies.

Pli: Dans la préface, Benoîte Groult dit s’être retrouvée « nue, déchiquetée, percée à jour » dans la BD. Le comprenez-vous?

Catel : Bien sûr, ce n’est pas toujours facile, le dessin appartient à la main et la subjectivité d’un autre. Je n’aurais pas voulu être dans la position de Benoîte. Au départ, elle s’est trouvée dans un mélange de curiosité, de narcissisme, d’ouverture qui ont fait qu’elle a accepté cette expérience. Mais qui a envie de se faire portraiturer comme ça dans les recoins de son intimité ? Il n’y a pas longtemps, des cinéastes m’ont suivie pour mon travail sur Olympe de Gouges. Ils sont venus régulièrement à la maison avec leurs caméras et j’ai trouvé ça troublant, après coup, de se voir sur un écran filmée sous tous les angles.

Recherche têtes © Catel

Recherche têtes © Catel

Pli: Comment avez-vous trouvé la bonne distance, alors que vous deveniez de plus en plus intime avec Benoîte, pour la traiter comme « sujet »?

Catel : Elle est devenue mon amie tout en restant mon personnage. J’essayais de penser comme elle et je la dessinais sous tous les angles. Malgré ses 90 ans, Benoite reste une dame très belle ; il fallait représenter à la fois l’âge et la beauté. Il a donc fallu la styliser physiquement, rendre compte d’elle sans que ce soit elle. C’est justement cet aspect stéréotypé qui lui a permis d’accepter de se voir dessiner. Benoîte s’est reconnue, surtout quand elle était jeune. Elle était également émue de voir sa famille et ses parents « revivre », et de retrouver ses enfants et ses amoureux.

* Les secrets de Benoîte

Pli : Benoîte Groult a connu les avortements clandestins, la Seconde Guerre Mondiale, François Mitterrand. Son incroyable vie raconte le 20ème siècle. Qu’est-ce qui vous a le plus marquée ?

Catel : Il y a un moment qui m’a particulièrement émue, lorsque Benoîte m’a confié sa relation amoureuse avec le pilote américain. J’avais lu son roman Les vaisseaux du cœur qui raconte une histoire d’amour avec un marin. C’est d’ailleurs un livre qui m’a beaucoup touchée car, entre la Bretagne et l’amoureux, il correspondait à une époque de ma vie. Son roman donnait envie de savoir ce qui s’était vraiment passé pour Benoîte, car elle ne racontait que quelques bribes floues sur cet aviateur mystérieux dans ses livres. Et pour cause, l’écrivaine devait tenir les choses secrètes pour ne pas blesser les gens vivants, sa famille comme celle de son amant. Mais avec les années, il commençait à y avoir prescription… Benoîte me raconte donc son amour pour cet homme. Elle m’apprend que la veille de sa mort, il lui a écrit une lettre, confiant à sa fille le soin de la lui envoyer. Je lui demande si elle a toujours cette lettre, sur quoi elle la sort de son portefeuille, la déballe et me la lit… Une lettre tellement belle, émouvante, romantique… Nous nous sommes mises à pleurer comme des madeleines toutes les deux. Quelle histoire, ce marin-aviateur qui a bel et bien existé et avec qui Benoîte a partagé une véritable histoire d’amour – et qui lui a inspiré l’histoire érotique des « Vaisseaux du cœur. Elle a accepté que je mette la lettre dans la BD. J’ai été extrêmement touchée par sa confiance.

Recherche Benoîte différents âges © Catel

Recherche Benoîte différents âges © Catel

Pli : Y a t-il des « rushs », des choses que vous n’avez pas mises dans la BD?

Catel : Benoîte Groult est une femme passionnante et, en effet, entrer dans son intimité donne lieu à plein de moments intéressants comme lorsqu’elle m’a raconté son histoire avec François Mitterrand, que je ne fais que suggérer dans la BD… Sa vie a été tellement riche que je n’ai pu tout garder pour le livre.

Pli : Le fait d’être dans la confidence avec Benoîte a t-il créé une complicité mère-fille ?

Catel : Non, je ne me suis jamais sentie comme sa fille, contrairement à beaucoup de femmes qui la rencontrent. Je vois très bien qui est ma mère, Benoîte je la vois comme une amie. Nous sommes devenues très proches car l’âge a été gommé entre nous et que nos deux personnalités ont trouvé leur place. Au travers de la BD, elle a reconnu mon dessin. Quant à moi, j’ai conservé intacte toute l’admiration que je lui portais. Je peux avouer que mon idole a pu montrer ses travers : son caractère intransigeant, son côté obtus, ses préjugés. Mais précisément, en tant qu’amie, je lui dis ce que je pense d’elle, y compris les choses désagréables. Les gens sont dans la déférence avec Benoîte car elle est unanimement reconnue, adorée, sacralisée, et plus toute jeune. Pour autant, c’est une forte tête, très intelligente, qui apprécie aussi d’être remise en question. Nos chamailleries ne sont jamais allées très loin mais elle concernaient presque toujours la BD ! Benoîte n’avait comme référence d’héroïne de BD que Bécassine, une petite bonne bretonne idiote, créée au début du 20ème siècle, qui n’avait pas de bouche pour s’exprimer !

* Notre sujet de conflit : la BD

Pli: N’est-il pas paradoxal que Benoîte Groult ait accepté cette BD sur elle alors qu’elle n’aime pas la BD ?

Catel : Nous avions signé notre contrat et j’avais déjà largement démarré mon travail lorsque je me suis rendue compte qu’elle n’avait rien compris à ce que je faisais. Elle aimait mes dessins et croyait que j’allais illustrer ses textes. Nous avons failli tout arrêter mais Benoîte a insisté pour continuer, faisant preuve d’ouverture d’esprit. La différence entre la littérature et la BD est néanmoins resté notre sujet de conflit. C’était particulier pour moi car j’étais obligé d’expliquer, ce que je n’avais jamais fait auparavant, pourquoi la BD était un art et pourquoi ce que je faisais pouvait être pertinent.

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Pli : Comment êtes-vous parvenue à la convaincre ?

Catel : Benoîte voulait hiérarchiser les deux arts et faire dominer la littérature car en BD, selon elle, le dessin prenait toute la place et réduisait les idées. Je lui répondais que, souvent, un petit dessin en disait plus qu’un long discours… J’ai finalement trouvé le bon argument en lui proposant de comparer la BD à la chanson. Je lui ai montré que chez les chanteurs qu’elle aime, Ferré, Brassens, Gainsbourg, le peu de texte n’était pas une faiblesse, et que même si la musique était composée d’accords relativement simples, ça n’enlevait rien à la force de la chanson. Ces chansons créaient une œuvre à partir d’un rapport texte/musique, comme la BD dans le rapport texte/image. Elle m’a répondu: « Là, je comprends beaucoup mieux. Mais quand même, rassure-moi Catel, tu fais du roman graphique pas de la BD ? »

 * La rencontre de la femme célèbre et de son personnage de BD

Pli: Ainsi soit Benoite Groult a remporté le prix Artémisia 2014 qui récompense la bande dessinée féminine. Comment Benoîte vit-elle le succès de sa bio-graphique ?

Catel : Hier matin encore, j’ai reçu une lettre me disant qu’elle se faisait arrêter dans la rue par des gens qui la félicitent pour notre BD.Elle a fini par s’approprier la BD et la revendique. Elle est venue enchantée à la remise du prestigieux prix Artémisia. Le jury a plaisanté : « Au Panthéon, vous ne serez finalement pas entre George Sand et Simone de Beauvoir mais plutôt entre Tintin et Milou ». Benoîte a éclaté de rire ! Elle n’a plus peur que ça empêche de lire ses livres. Au contraire, les gens les rachètent pour comparer et beaucoup de lecteurs de BD qui ne les connaissaient pas s’y intéressent.

Pli : Après tous ces longs mois passés à ses côtés, est-ce difficile de tourner la page ?

Catel : Vous savez, le personnage continue à vivre ! Benoîte m’écrit toutes les semaines, m’appelle, me dit : « Tu pourrais rajouter tel et tel chapitre. Tu n’as pas raconté que j’étais témoin de votre mariage. Et la sortie du livre. Et le prix Artémisia… » Il y aurait encore plein de scènes intéressantes pour un épilogue. Mais cette BD requiert aussi de porter une parole sur la liberté et le féminisme. À cet égard, je fais des rencontres passionnantes et fructueuses, mais mon métier n’est pas d’aller dans le monde entier faire des conférences, c’est d’être dans mon atelier et de dessiner.

Ainsi soit Benoîte Groult paru aux Editions Grasset, 22 euros.

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*** Les femmes et la BD ***

* La BD avant : les stéréotypes féminins

Pli: Vous faites des femmes les héroïnes de vos BD, quels ont été vos modèles ?

Catel : En réalité, quand j’étais petite je n’avais pas d’héroïne à qui me référer, les seules étant Tartine Mariolle, grand-mère super costaude et la Schtroumpfette ,toute seule au milieu de ses cent nains bleus! Comment s’identifier ? En BD, soit les femmes étaient des moches comme la Castafiore dans Tintin, Olive dans Popeye, soit elles étaient des pin-up comme Betty Boop ou Natacha… Péjoratif ou irréel comme image… Plus tard, sont arrivées des héroïnes comme Adèle Blanc Sec, super mais déconnectée de la vie de tous les jours, et bien sûr Les Frustrées ou Agrippine de Bretécher, des personnages très amusants que j’adore mais des femmes hystériques à problèmes. L’autre versant de ces stéréotypes féminins en BD, ce sont comme toujours des bombes hyper sexy comme Barbarella ou les héroïnes de Bilal ou les femmes des univers de comics. Il était difficile de trouver des femmes normales.

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© Catel

* Offrir des modèles : les femmes ordinaires et extraordinaires

Pli : Précisément, avant de dépeindre des figures d’exception, vous avez dessiné la BD Lucie, l’histoire d’une femme ordinaire. Depuis, plusieurs jeunes femmes, comme Pénélope Bagieu et Margaux Motin, ont repris le flambeau.

Catel : C’est vrai, je suis un peu comme la « mère » de cette génération de dessinatrices, j’ai connu Pénélope lorsqu’elle était toute jeune. Il y a eu plusieurs albums de Lucie chez Casterman, la série a bien fonctionné. La scénariste Véronique Grisseaux et moi aimions Monsieur Jean de Dupuy et Berberian et voulions créer une histoire qui nous ressemblait, la vie d’une fille avec ses soucis mais pas négative non plus. Ses BD racontaient les affres du quotidien d’une trentenaire au début des années 2000 – tomber enceinte, pouponner, avoir le baby-blues – mais de façon romancée et imaginaire. En un sens, cela parlait déjà de féminisme, des questions que pose cette émancipation : comment arriver à tout faire, avoir des bébés, être sexy, en même temps être volontaire, rentable, travailleuse, libre… Toutes ces problématiques que nous continuons à rencontrer. Au bout d’un moment, j’ai commencé à tourner en rond et j’ai eu envie de remonter vers les fondements et savoir qui étaient les mères et les grands-mères des filles libres que nous étions.

Pli : Vous tournez-vous alors directement vers des destins de femmes d’exception ?

Catel : A cette époque, Marjane Satrapi a sorti Persépolis et j’ai pensé « Mince, contrairement à elle, j’ai la chance d’avoir eu une vie super heureuse, sans problème, avec des parents qui m’aimaient. Où trouver l’inspiration ? » J’étais désespérée d’être comme mon héroïne Lucie s’en soucie :sans souci. Ce à quoi ma mère m’a répondu : « Mais enfin, c’est peut-être qu’il y a des femmes qui se sont battues pour toi. » Et mon point de vue s’est tout à coup éclairci. J’avais la chance d’être libre et de pouvoir m’exprimer grâce à celles qui s’étaient battues avant moi, parfois même jusqu’à donner leur vie pour ça. Ma mission est devenue évidente, parler de ces femmes-là.

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Les carnets Moleskine de Catel

* Le tournant : ma rencontre avec José-Louis Bocquet

Pli : Dès votre première bio-graphique, vous collaborez avec le scénariste José-Louis Bocquet. Quel est le sel de votre collaboration ?

Catel : Ma rencontre avec José-Louis a fini d’éveiller mon envie. Vous savez, il a lui-même une mère très féministe qui lisait Benoîte Groult. C’est un homme qui lave son linge, repasse ses chemises et fait à manger, il est beau gosse et en plus il écrit des scénarios féministes. J’ai rencontré l’homme parfait ! Ça existe ! C’est aussi la preuve qu’une femme féministe peut former un couple avec un homme ouvert d’esprit et tout à fait masculin. Nous sommes très complices et partageons les mêmes combats. Nous sommes vraiment à égalité, jusque dans la création. Il écrit, je dessine, l’émulation est bénéfique pour chacun, nous sommes portés l’un par l’autre et nous réjouissons de nos succès respectifs.

 *** Les héroïnes de Catel et Bocquet ***

 * Les clandestines de l’Histoire 

Pli : Benoîte est votre troisième héroïne de bio-graphique, après Kiki de Montparnasse et Olympe de Gouges. Qu’est-ce que ces femmes ont en commun?

Catel : Ce sont des femmes exceptionnelles qui ont eu des vies romanesques et ont fait preuve d’une liberté inédite à des moments où la vie était très difficile pour les femmes sur ce plan-là. Elles sont une sorte de modèle de vie allant dans le sens de l’audace. Notre choix s’est d’abord porté sur Kiki et Olympe, même s’il y a eu bien sûr beaucoup de femmes courageuses dans l’ombre. Toutes deux ont en commun d’avoir été des clandestines de l’Histoire, pas connues ou reconnues, alors qu’elles ont laissé une trace incontournable dans l’Histoire de l’humanité.

Kiki de Montparnasse

« Tout le monde connaît la célèbre photo du dos de Man Ray, Le violon d’Ingres, l’une des images lesplus vendues au monde. On sait éventuellement que c’est Man Ray qui l’a faite, que c’est la période du surréalisme, mais rien d’autre sur le contexte de cette prise de vue. Or, le modèle qui a posé était la super star des années 20, on venait à Paris du monde entier pour la voir : Kiki de Montparnasse ! En m’y intéressant, j’ai découvert un personnage incroyable, une actrice, chanteuse, peintre, écrivaine, un modèle de liberté. Or cette femme, comme c’est malheureusement souvent le cas pour une femme, a été tout à fait oubliée par l’Histoire. Peut-être parce qu’elle était trop sulfureuse, peut-être car elle s’est rabattue sur l’alcool et la drogue lorsque sa beauté s’est fanée, en tout cas il a été impossible à la mémoire collective artistique de la garder, donc on l’a dégagée. Elle est morte abandonnée dans la misère. C’est un triste destin, tout à fait révélateur : les femmes qui ont pris le risque de vivre librement l’ont payé très cher.»

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Olympe de Gouges

« Olympe a connu une fin plus funeste encore puisqu’on lui a tout simplement coupé la tête pour ses idées. Heureusement, elle a laissé sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, qui faisait le pendant de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, puisqu’une moitié de l’humanité avait été oubliée. Au 18ème siècle, les femmes étaient loin d’avoir le droit de vote et n’avaient voix à aucun chapitre. Pourtant, comme le dit Olympe, « si elles ont le droit de monter à l’échafaud, elle devrait avoir aussile droit de monter à la tribune ». Au-delà du droit de vote et de l’égalité homme-femme, Olympe de Gouges était aussi une humaniste : elle réclamait l’égalité des Noirs et des Blancs, elle s’occupait des maternités, des asiles de vieillards, des maisons de travail pour chômeurs. Or, du fait même qu’elle pense, doublée du fait qu’elle était jolie et libre, elle est devenue une catin hystérique au regard des historiens du 19ème siècle comme Jules Michelet. Et, elle aussi, a été dégagée de l’histoire. Alors que vous trouvez dans les livres dix pages sur les guerres de Napoléon, apparaît (heureusement) aujourd’hui une phrase sur Olympe de Gouges, qui a écrit les Droits de la femme.»

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* La super star méconnue de l’Histoire : Joséphine Baker

Pli : Je sais que vous êtes en train de travailler sur la bio-grapique d’une nouvelle héroïne, Joséphine Baker.

Catel : Joséphine, elle, est une super star de l’histoire. Nous abordons une autre ligne mais c’est en fait une histoire de circonstance. José-Louis et moi avions une nouvelle clandestine de l’Histoire sur laquelle nous voulions travailler – une femme des années 60-70 que je ne dévoilerai pas… Nous hésitions avec Joséphine Baker, la première femme noire émancipée, mais connaissions déjà bien la période des années 20. Un jour, je reçois un coup de fil d’un certain Jean-Claude Bouillon qui me dit sa mère aurait adoré que je la dessine… Je comprends au fur et à mesure qu’il est le fils de Joséphine Baker. En lisant Olympe de Gouges, il a repensé aux dessins de Paul Colin que sa mère aimait beaucoup. Ce fut un signe et notre choix fut fait ! Joséphine Baker a beau être une star, elle est mal connue et a été mal comprise. C’était une femme intelligente qui a joué avec les clichés rétrogrades et colonialistes pour les surpasser et se faire accepter. Nous sommes en train d’œuvrer sur elle avec la complicité de son fils. C’est formidable ! »

 ***Le féminisme est un humanisme***

Pli : Vos quatre romans graphiques sont féministes n’est-ce pas ?

Catel : Les moments clés de l’Histoire ont toujours été vus par les yeux des hommes puisque ce sont eux qui écrivent l’Histoire. Sur l’époque de la Révolution Française, vous entendez parler de Mirabeau, Robespierre, Voltaire, Rousseau, mais rien sur les femmes éclairées. Sur l’époque de Kiki de Montparnasse, c’est pareil, tous les artistes connus de manière planétaire sont des hommes, Cocteau, Picasso, Modigliani… Nos bio-graphiques sont une manière de rendre hommage à ces femmes, de faire réfléchir sur leur condition, sur l’évolution, sur la liberté, sans assener des propos sur le féminisme. C’est un féminisme déguisé.

Pli : Avez-vous conscience que toute une génération de jeunes femmes refusent de se définir comme féministes ?

Catel : Oui, à commencer par la propre petite-fille de Benoîte Groult qui travaille pour le magazine ELLE, mais ne lit pas les livres de sa grand-mère et ne veut pas se dire féministe – bien qu’elle le soit évidemment. Je pense que les jeunes filles s’imaginent qu’elles seront moins séduisantes si elles prennent la parole ou s’opposent, elles valident dans leur tête l’adage « Sois belle et tais-toi ». D’autre part, beaucoup de femmes disent qu’elles ne sont pas féministes mais vivent tout à fait comme telles : libres, en faisant les mêmes études que les hommes, en ayant les mêmes envies et en réclament les mêmes droits. C’est l’idée qu’elles n’assument pas, comme si c’était une vieille maladie, quelque chose qui colle à la peau et dont on n’arrive pas à se débarrasser, un eczéma ! Le féminisme pâtit d’une image négative alors que les femmes se sont battues pour la liberté et les droits dont nous bénéficions aujourd’hui.

Pli : Benoîte Groult en est la preuve vivante.

Catel : Parfaitement, née en 1920, elle a grandi sans le droit de vote des femmes, n’avait pas le droit d’utiliser son chéquier, d’avoir un compte en banque, d’avorter. C’est incroyable, c’était hier matin. Les filles ont l’impression que tout est normal alors que l’équilibre reste très précaire. Bien sûr je les invite à continuer à affirmer qu’elles sont féministes. D’autant que ça ne déplait pas aux hommes, bien au contraire. Ils se rendent compte petit à petit qu’ils ont tout à gagner à être égaux; il est bien plus amusant de vivre avec une femme avec qui on échange qu’avec une poupée !

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© Catel

Pli : A l’opposé du côté poupée, la féministe est parfois assimilée à une figure de harpie.

Catel : De tout temps on a véhiculé cette image de la femme hystérique, comme les féministes des années 70 qui brûlaient leur soutien-gorge. Quand bien même, hurler nue en brûlant un soutien-gorge n’a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours. Aucune femme n’a tué une autre pour ses idées. En réalité, être féministe veut dire être humaniste. C’est quand même la moitié de l’humanité, les femmes, c’est donc normal de vouloir un droit général pour que les humains soient égaux. D’ailleurs, au Canada on parle des Human Rights, «les droits humains » et pas des « Droits de L’HOMME ». C’est une évidence pour eux, pourquoi pas pour nous ? Le langage est symbolique.

Pli : Benoîte Groult s’est battue pour la féminisation des noms de métiers, entrée dans le dictionnaire il y a deux ans.

Catel : Les mots ne sont pas anodins, inconsciemment ils nous travaillent. Or les femmes sont leurs premières ennemies lorsqu’elles continuent à dire :«Je ne vois pas l’intérêt de me faire appeler madame la ministre, je trouve que le ministre c’est très bien. » Si elles pensent que garder un qualificatif masculin donne plus de pouvoir et d’honneur, si elles se comportent avec cette mentalité, imaginez ce que ça transmet comme valeurs, à commencer par l’éducation de leurs fils et de leurs filles.

Pli : Par l’entremise de BD comme les vôtres, c’est une pierre féministe qui est mise à l’édifice.

Catel : C’est le but de ces livres qui sont parfois plus ludiques qu’un essai pédagogique pour faire réfléchir et passer des messages pas évidents. Les gens ont été tout de suite réceptifs à cette démarche, les hommes comme les femmes, ça me rend très heureuse et m’encourage à poursuivre dans cette voie. J’espère que cela continue à faire boule de neige, et peut-être un jour avalanche, qui sait.

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Catel & Benoîte Groult © J-F Paga/Grasset

***La balade culturelle ***

 Les dessins qui ont marqué mon enfance : Les dessins animés de Walt Disney, Tintin, Astérix, Oncle Picsou, Tartine mariolle.

Deux BD de mon adolescence : Agrippine de Bretécher et Maus de Art Spigelman. En un sens, je me situe entre les deux, entre l’humour et le grave, dans le réalisme simplifié en noir et blanc.

Mes oeuvres de jeune fille : Phèdre, La Princesse de Clèves, Madame Bovary, toutes ces femmes où je me suis dit : je ne veux jamais devenir ça ! Puis il y a eu le film Autant en emporte le vent où enfin une héroïne prenait sa vie en main.

Mon dernier coup de cœur : Borgen. Cette série danoise dépeint le portrait d’une femme de pouvoir extraordinaire, la Première ministre, qui mène sa vie de front sans tout sacrifier, même si ce n’est pas évident tous les jours. Loin des stéréotypes, c’est hyper bien écrit et joué.

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Cet article est également publié dans le magazine Fémitude n°32 de juin-juillet-août 2014

 

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