Corset, vous avez dit corset? Comment la mode du XIXe siècle vit dans nos garde-robes.

Silhouette corsetée, robe empire, spencer, la mode du XIXe siècle continue à nous influencer. Guénolée Milleret, ancienne responsable des archives de la maison Yves Saint Laurent, a collectionné au fil des ans une exceptionnelle iconographie sur la mode. Ayant à cœur de transmettre ce patrimoine historique, elle propose 700 gravures au grand public dans un beau livre La mode du XIXe siècle en images.

 

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Pli: Vous avez collectionné à titre personnel toutes les images figurant dans La mode du XIXe siècle en images. Pourquoi avoir souhaité les partager?

Guénolée Milleret : Ces quelques 700 documents sont des gravures réalisées par des maîtres d’art graveurs et dessinateurs, pour l’abondante presse de mode de l’époque. Je souhaitais offrir à tous les passionnés ces images inédites, rares et précieuses – que nous avons plus l’habitude d’observer sous une vitrine de musée – afin que cet art graphique ne tombe pas dans l’oubli. Je voulais également que ce répertoire iconographique soit disponible pour les professionnels et les stylistes.

Pli : Selon vous, il y a matière à travailler à partir de cet héritage…

Guénolée Milleret : Exactement, c’est ma conception de l’histoire de la mode : j’estime qu’elle est le fruit de la transmission et non de l’invention pure. La mode doit recréer, réexprimer des choses ayant existées dans le passé. Qu’ils en soient conscients ou pas, les stylistes s’inscrivent dans une culture qui les nourrit. Regarder ce qui a été fait avant, revient à prendre du recul pour avoir un meilleur rebond dans le présent. D’ailleurs les créateurs étrangers, plus pragmatiques, s’inspirent de ce patrimoine de la mode du XIXe – je pense par exemple à Yohji Yamamoto – alors que nous portons parfois un regard ironique sur cette époque et ses tenues que nous jugeons ridicules. Or, je suis convaincue que ces images anciennes permettent d’allumer l’étincelle de la création.

Coiffure en nattes montées sur un ruban, corset de tissu de fil en X. Le Journal des dames et des modes, 1810 © Guénolée Milleret

Coiffure en nattes montées sur un ruban, corset de tissu de fil en X. Le Journal des dames et des modes, 1810 © Guénolée Milleret

Pli : Quelle est l’influence de la mode du XIXe siècle sur la mode aujourd’hui ?

Guénolée Milleret : La mode du XIXe siècle est fondatrice de la mode du XXe siècle ! Bien sûr, quand nous pensons à la crinoline, aux robes à faux-culs de la IIIe République ou aux robes Empire adoptées par Joséphine, cela ne nous semble pas moderne… Pourtant si vous regardez l’histoire de la mode féminine, vous constatez que Christian Dior s’est inspiré de la crinoline dans les années 1950 ! La mode fait des ricochets et des rebonds dans le temps, elle ne suit pas une logique chronologique. Par ailleurs, au XIXe siècle, la mode entravait le corps des femmes dans des corsets, des jupons et des jupes bouffantes… Mais ce n’est qu’à partir de cette immobilisation vestimentaire qu’a pu s’opérer la révolution des années 1920 et la libération du corps des femmes par Chanel. Pour que Chanel démode la Belle Epoque, il fallait qu’il y ait cette femme bourgeoise cuirassée dans ses vêtements, conçus par les hommes pour plaire aux hommes.

Toilette de réception ou de dîner en faille et velours noir avec ornements de faille rose. La revue de la mode, 1873. Dessin de A. Adam © Guénolée Milleret

Toilette de réception ou de dîner en faille et velours noir avec ornements de faille rose. La revue de la mode, 1873. Dessin de A. Adam © Guénolée Milleret

Pli: Concernant cette libération du corps féminin, le XIXe siècle semble hésiter, entre la robe sous l’Empire qui ne prévoit pas de corset, puis le retour en force de ce dernier à la Belle Epoque ?

Guénolée Milleret : Il y a lors de ce siècle une multiplicité de silhouettes qui se dégagent, la mode bouge en 15 ans, ce qui est, historiquement, très rapide! Avant cela, les toilettes ne changeaient pas pendant un siècle … Avec Marie-Antoinette et l’Epoque des Lumières, les choses se sont donc accélérées et l’air du temps a encouragé le retour au naturel et à la liberté du corps féminin. Puis autour de 1830, reviennent les tailles corsetées, les manches baleines, les jupons volumineux, dans un retour en arrière qui ne suit aucune logique. A nouveau, l’évolution de la libération du corps de la femme n’est pas chronologique : pensez qu’au XXe siècle, le corset est enfin évincé dans les années folles, mais la guêpière apparaît en 1947 et constitue un élément central du New look de Dior…

La mode du XIXe siècle en images est publié aux Editions Eyrolles. Guénolée Milleret est également l’auteure du Décor intérieur en images et de Les folles heures de la vie parisienne (avec Angeline Melin), publiés en septembre 2013 chez Eyrolles.

Toilettes de ville. La Mode illustrée, 1897. Dessin d’Isabelle Desgrange © Guénolée Milleret

Toilettes de ville. La Mode illustrée, 1897. Dessin d’Isabelle Desgrange © Guénolée Milleret

Deux costumes en héritage

– La robe de réception ou l’ancêtre de la petite robe noire

« Dans les années 1870 apparaît une toilette, une robe adaptée au nouveau style de savoir-vivre où les grands bals disparaissent et les femmes commencent à recevoir à dîner chez elle : c’est la robe de réception, souvent noire, qui est portée depuis l’heure du dîner jusqu’en milieu de soirée, supprimant le changement de toilette habituellement requis pour le dîner. Seules les femmes mariées peuvent la porter, précise Guénolée Milleret. Cette « petite robe noire » est bien évidemment consacrée par Coco Chanel dans le Vogue de 1926, mais à cet égard la couturière française n’invente rien, elle est plutôt une extraordinaire capteuse de tendance. Elle sait que les femmes veulent de la minceur (que ne leur apporte plus le corset), et que le noir est amincissant – ce que Catherine de Médicis savait déjà en son temps. Après la guerre, les femmes portent beaucoup le noir du deuil ; Chanel transforme cette robe noire en modèle d’élégance et de séduction. » 

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Toilette de réception : robe de velours noir, corsage à larges brasques formant godets. La revue de la mode, 1873. Dessin de Carrache © Guénolée Milleret

– La toilette de voyage ou l’ancêtre du costume façon tailleur

« Dans le dernier quart de la Belle époque, beaucoup de choses se joue. Les femmes commencent à exprimer leurs envies à elles, liées à leur style de vie. Elles veulent se changer moins souvent, sans avoir besoin de domestiques à chaque habillage. Elles veulent des toilettes confortables leur permettant de bouger facilement, de faire du sport, de voyager. Lorsque, au milieu des années 1880, le couturier anglais Redfern réalise pour la princesse de Galles plusieurs costumes façon tailleur, composés d’un corsage-veste très ajusté et d’une jupe assortie, il crée une toilette de voyage que les femmes plébiscitent rapidement, l’adaptant en tenue de ville tellement commode pour aller à une exposition ou rendre visite à leurs amies. Formel ou habillé, ce costume est classique et de couleur sombre, posant les bases de notre tailleur jupe, puis pantalon. Les chroniqueuses de mode de l’époque ont compris ses avantages, raconte Guénolée Milleret, et vantent ce costume qui simplifie la vie. »

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Toilette de voyage pour dame d’âge moyen (à gauche) : robe en cover-coat gris fer, jaquette, chemisette de piqué jaune. Toilette d’excursion pour jeune fille (à droite) : robe en lainage mauve, corsage-blouse garni d’un grand col en drap, chapeau de paille. La Mode illustrée, 1998 © Guénolée Milleret

Focus sur les atours du XIXè siècle

– Le corset

« J’ai l’habitude de dire que le corset est le meilleur ennemi des femmes, explique Guénolée Milleret. Il a été difficile pour elles de s’en défaire car, mauvais pour la santé, créant des évanouissements, il était en revanche l’ami de la minceur ! De fait, sans cet atour, porté dès 12 ans, les femmes étaient grosses. Or la taille fine représentait le point d’ancrage de la féminité dont il fallait préserver l’illusion. À la fin du XIXe siècle, la médecine aide à amorcer la révolution de la toilette féminine en s’opposant au corset. Mais la mode parisienne fait sourde oreille et consacre la ligne 1900, paroxysme de la contrainte, qui comprime l’estomac vers le bas pour dégager le tour de taille et former une silhouette en S. Dans la presse, nous lisons « sans corset, pas de minceur », les femmes s’inquiètent, à quoi vont-elles ressembler ? La séparation n’est pas évidente, elles ont besoin d’être accompagnées. Ainsi, ce sont en réalité des stratagèmes, des substituts au corset que proposent Poiret avec ses armatures et Chanel avec le noir amincissant. »

– La crinoline

La crinoline, forme de sous-vêtement du XIXe, est une étoffe propre à la confection de jupons. « À partir de 1850, l’ampleur des jupes ne cesse de croître et la superposition d’étoffes alourdit les toilettes et entraîne un inconfort. Les fabricants imaginent un jupon cerclé de baleines, sorte de « cage », offrant un volume exponentiel tout en restituant une certaine légèreté à la robe ainsi soutenue. Malgré le manque de mobilité et l’habillage complexe qu’elle suppose, malgré qu’elle les entrave comme une armure trop encombrante pour mener les combats de leur vie, toutes les femmes bourgeoises portent cette crinoline. »

– Le spencer

« Au tournant du XIXe siècle, les gravures de mode féminine égrainent le spencer dans toutes ses variantes : de drap, de satin, de velours, sans manches, à capuchon… Ce vêtement, emprunté au vestiaire masculin, devient rapidement un incontournable. À partir de l’Empire, la mode s’en empare, le spencer prend la forme d’un court corsage et ose des coloris plus audacieux. Lorsqu’en avançant dans le siècle, la taille retrouve son emplacement naturel dans les toilettes des femmes, le spencer devient saugrenu et disparaît de leur garde-robe. Il reste cependant fort apprécié des mamans pour leurs garçons. »

 Sommes-nous toujours des Cendrillon ?

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Robe de crêpe ouverte sur une jupe de satin et garnie de fleurs. La Mode, 1834. Dessin de Marie-Louise Lanté © Guénolée Milleret

« Maintenant que la marraine de Cendrillon n’existe plus, le couturier doit être l’enchanteur, disait Christian Dior. Il est certain que nos corps ont été libérés des tenues des femmes oisives du XIXe siècle, empêtrées dans des drapés, des motifs fleuris, des jupes en corolle, qui se changeaient plusieurs fois par jour. Mais pour aussi peu modernes qu’elles soient, force est de constater que ces femmes romantiques et leurs tenues nous font encore rêver, confie Guénolée Milleret. Nos robes de mariées en sont-elles si lointaines ?  »

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Article publié dans le magazine Fémitude.

 

 

 

 

 

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