Le bonheur durable selon Frédéric Lenoir

« La qualité de nos relations affectives est sans doute l’élément le plus indispensable au bonheur. »

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Philosophe, sociologue, historien des religions et écrivain, Frédéric Lenoir est-il un homme heureux ?

N’en déplaise à une élite qui s’arroge le monde des Idées, Frédéric Lenoir est un auteur populaire au sens noble : ses livres qui s’adressent à tout le monde, parlent à chacun. Et son dernier essai « Du bonheur, un voyage philosophique »*, fruit d’années de lectures, de recherches, de connaissances, dénote parmi la pléthore d’ouvrages sur le sujet. Pour plusieurs raisons. La première en ce qu’il ne propose pas d’astuces « à emporter », ni new-age ni dogmatique, il est bien un chemin de pensées au gré duquel cueillir ce qui vous nourrit. Du voyage dans l’Histoire de la philosophie (partiel, bien sûr) ne jaillit qu’un seul but, une réflexion sur ce que peut être le bonheur pour vous. Deuxième intérêt, ce bonheur dont il est question se fait projet en profondeur, au-delà de l’agglomérat des joies furtives et des délicieux plaisirs, il prend la forme d’un état d’être durable. Enfin, l’aspect définitivement séduisant de cet essai réside aussi en ce qu’il s’incarne. Car Frédéric Lenoir, devisant sur le bonheur, dévoile aussi ce qui le rend heureux, et en filigrane, sa vulnérabilité. Le rencontrant au Café de Flore à Paris par une après-midi d’hiver, j’avais bien rendez-vous avec cette noblesse.

Pli: Nous, Occidentaux du XXIème siècle, semblons soumis à l’injonction de l’accomplissement de soi et à la pleine responsabilité de cette tâche. Or le bonheur dépend-il de nous ?

Frédéric Lenoir : Sommes-nous responsables de notre bonheur ? Oui, fondamentalement si vous ne voulez pas être heureux, vous ne le serez pas. À un moment donné, il faut choisir d’aller vers ce qui vous fait du bien. Or vous pouvez tout à fait renoncer au bonheur pour plein de raisons. Par exemple, vous pouvez avoir des souffrances intérieures, avoir vécu de la maltraitance étant enfant, et vous saborder chaque fois que vous commencez à être heureux. Je connais des gens qui s’interdisent de se réaliser, pas forcément dans tous les domaines mais sur le plan affectif ou professionnel… Une autre manière de ne pas œuvrer pour votre bonheur est d’y préférer le plaisir, qui est une notion bien distincte. Alors que le bonheur est un état global et un équilibre, le plaisir est une émotion intense et passagère. Certains se disent ainsi « Telle intensité d’émotion me plait tellement que même si elle me détruit, même si après coup elle me rend malheureux, je continue de la chercher ». Enfin, vous pouvez renoncer au bonheur pour des raisons éthiques, tel Socrate qui en acceptant de boire la ciguë préféra la justice au bonheur, ou Nelson Mandela qui consacra sa vie à une cause et connut la prison. Si inversement vous voulez être heureux, il faut le vouloir : je choisis dans ma vie ce qui m’équilibre, ce qui me fait du bien, ce qui va dans le sens de ma réalisation personnelle, et les personnes qui me conviennent. Je ne vais pas rester avec quelqu’un qui ne me rend pas heureux pour des raisons morales par exemple, si je suis marié et malheureux, je divorce.

Pli: Cette décision d’être heureux est partie liée à la conscience de soi et la connaissance de sa propre nature…

Frédéric Lenoir : Oui, c’est un point important, toutes les philosophies disent peu ou prou que le bonheur vient de l’accomplissement de notre nature. Or nous avons tous une nature différente qui nous pousse à nous épanouir d’une certaine manière, les uns dans l’action, les autres dans la création artistique ou encore dans le projet familial… Afin d’être heureux, de vivre des satisfactions profondes, il faut savoir ce pour quoi nous sommes réellement faits. Très souvent, nous pensons que nous allons nous accomplir de telle manière parce que c’est la voie dans laquelle nos parents nous ont poussés, ou parce que nous sommes nés dans un contexte culturel où cette route était toute tracée. Pour autant, ce n’est pas nous. Aussi ce travail de conscience de soi auquel invitent les philosophes est-il précieux, afin de mettre à jour notre vraie nature, nos points forts et nos faiblesses.

Pli: Après la conscience de soi, vient la conscience de ce que nous vivons, ces fameux « petits plaisirs du quotidien ».

Frédéric Lenoir : Pour être heureux, il faut conscientiser les moments positifs de notre vie. Bien souvent, c’est la conscience d’être heureux qui nous rend heureux et nous permet d’en jouir. Prévert le dit très bien inversement : « J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant ». C’est parfois lorsqu’il est trop tard que nous réalisons tout d’un coup que nous étions heureux et que nous ne nous en sommes pas rendus compte.Cela est lié au processus de l’évolution biologique, du fait que pour développer des qualités adaptatives, notre cerveau conscientise plus les moments pénibles et difficiles que les moments positifs. Cette propension, nécessaire en terme de survie pour éviter le danger et essayer de s’en sortir, semble beaucoup moins nécessaire lorsque vous ne devez plus combattre dans la jungle, que vous avez un toit et un minimum pour vivre. Aussi, lorsqu’il s’agit de s’épanouir, ce qui nous rend heureux c’est d’avoir conscience de chaque petit moment positif de la journée. Vous aimez boire du café le matin, ne le faites pas en pensant à autre chose; regardez le ciel, il est parfois déchiré par de superbes lumières que vous ne verrez pas si vous ne levez pas la tête ; appréciez le temps passé en compagnie des gens que vous aimez et le plaisir que ça vous apporte. C’est en savourant ces « petits plaisirs » qui nous sont offerts que nous allons savourer la vie.

Pli: A ce sujet, vous parlez aussi de la qualité d’attention à ce que nous faisons.

Frédéric Lenoir : Exactement, l’attention que nous portons à ce que nous faisons nous rend heureux. Ceci est confirmé par la biologie contemporaine qui nous montre que lorsque nous sommes attentifs, quelle que soit l’expérience, le cerveau va sécréter via des neurotransmetteurs des substances chimiques comme la dopamine et la sérotonine, qui accentuent notre bien-être. Bien souvent, nous sommes plongés dans nos pensées, projetés dans le futur ou en train de ressasser le passé, et du coup beaucoup moins dans une qualité de présence à soi-même et à la vie, pourtant constitutive du bonheur.

Frédéric Lenoir © Denis Félix

Frédéric Lenoir © Denis Félix

Pli: Précisément, quelle est la temporalité du bonheur ? Comment peut-il être à la fois un « maintenant » – dans le présent – et se maintenir dans le temps – un bonheur durable ?

Frédéric Lenoir : L’instant présent du bonheur se maintient car il est plus qu’une émotion : c’est un état d’être. C’est la succession de tous ces moments dans lesquels je suis présent, je suis attentif aux expériences positives, je suis nourri par les sens, sensuellement et intérieurement, qui construit en moi une stabilité. Mais nous nous construisons progressivement. Au départ, nous sommes en effet instables, tributaires d’un mécanisme lié à l’ego, où lorsqu’il nous arrive quelque chose d’agréable nous sommes contents, et lorsqu’il nous arrive quelque chose de désagréable nous sommes tristes. Sortir de ce « j’aime, j’aime pas » permet d’acquérir une liberté intérieure qui fait que notre bonheur ne dépend plus des stimuli extérieurs, des rencontres, des événements, mais de notre état d’être intime. La clé du bonheur, c’est de construire cet état-la. Une nouvelle fois, cela demande du temps, c’est à force d’être attentif, de faire les bons choix, de se réaliser dans ce qui est bien pour nous, de sélectionner les personnes qui nous correspondent.

Pli: Vous rejoignez en cela Spinoza, il s’agit de se connaître suffisamment bien pour réorienter nos désirs vers ce qui nous accomplit et pas vers ce qui est toxique pour nous.

Frédéric Lenoir : Oui, l’éthique de Spinoza pose précisément la question de ce qui nous nourrit, nous fait grandir positivement ou négativement. Mais Spinoza dit aussi quelque chose d’essentiel : la raison et la volonté ne suffisent pas à nous faire changer lorsque nous sommes prisonniers d’émotions ou de passions négatives. Comme l’être humain est avant tout un être de désir, il faut savoir faire surgir de nouveaux désirs adéquats pour quitter des désirs négatifs et grandir dans notre être. Lorsque nous sommes conscients de cela, nous allons chercher tout ce qui est positif pour nous, ce qui nous épanouit véritablement. Avec l’expérience, le bonheur est le résultat de cet ensemble de choses, cet état de cette sérénité-là, de cette joie profonde au-delà de l’immédiateté. De tous ces instants se dégage une attitude de réceptivité qui fait que nous sommes dans un état global équilibré, et plus encore, harmonieux. C’est ça le bonheur, un orchestre qui fonctionne bien, et qui fonctionne bien car le chef d’orchestre a appris à manier tous les instruments.

Pli: C’est votre définition du bonheur : « Vibrer avec votre être profond ».

Frédéric Lenoir : Tout à fait. C’est pareil pour vous, pour que vous soyez heureuse, il faut que vous ayez appris à gérer votre imaginaire, vos émotions, vos pulsions sexuelles, vos aspirations intellectuelles, vos aspirations spirituelles, il faut que tout ça ait été cultivé et travaillé et, à un moment donné, cela fonctionne merveilleusement ensemble. Quand vous êtes bien construit, bien dans votre esprit, dans votre cœur et dans votre corps, alors vous êtes profondément heureux. Mais cela ne peut se faire sans les autres. La qualité de nos relations affectives est sans doute l’élément le plus indispensable au bonheur.

Pli: Reste cet ultime état d’être, à laquelle une réflexion sur la conscience de soi nous conduit également, l’angoisse face à la mort.

Frédéric Lenoir : La philosophie parlent d’expériences afin que nous y réfléchissions nous-mêmes, et bien sûr « Philosopher, c’est apprendre à mourir ». Pour ma part, ce que j’essaye de faire et de vivre c’est d’accepter la mort comme faisant partie de la vie. Je la prends comme un donné. Si je refuse la souffrance, refuse qu’il ne fasse pas beau, d’avoir un travail pénible à faire, telle maladie qui m’arrive – si je commence à dire, je veux être heureux mais je refuse les choses inévitables, je ne peux plus avancer. Entendons-nous bien, tout ce que nous pouvons transformer, transformons-le ! Mais lorsque nous n’y pouvons rien, la sagesse est de l’accepter pleinement. Du coup, nous découvrons un regard positif sur ce qui nous arrive de fâcheux. J’adore la vie mais puisqu’elle va s’arrêter, j’essaye de vivre chaque journée en me disant : ne perds pas ton temps, ne perds pas ton énergie, va à l’essentiel, ne te laisse pas intoxiquer par telle pensée, telle critique, tel jugement, tu as mieux à faire, la vie est trop courte. Le fait de se dire que la vie passe vite donne un aiguillon pour la vivre intensément. Et si je vis pleinement, je n’aurais aucun regret au moment de ma mort. »

* « Du bonheur, un voyage philosophique ». Éditions Fayard, 240 pages. Le livre existe également en format CD chez Audiolib, le texte est lu par Laurent Jacquet.

Couv Du bonheur

Les plus belles lignes sur le bonheur

Les auteurs que Frédéric Lenoir évoque dans « Du bonheur, un voyage philosophique » ont bien sûr fait l’objet d’une sélection subjective mais ont en commun d’avoir passionné le philosophe, quand bien même il ne partage pas la vue de tous, ce qui est par exemple le cas de Schopenhauer et Freud, souvent cités. Voici en revanche ceux pour lesquels l’écrivain éprouve une tendresse particulière.

Les philosophes antiques, Aristote et Epicure

« Dans l’Antiquité, mes affinités premières vont vers Aristote et Epicure, à travers leurs deux ouvrages respectifs : L’Ethique à Nicomaque et La Lettre à Ménécée. Cette dernière fait vingt pages et résume parfaitement bien sa philosophie du bonheur. Je trouve que ce sont deux œuvres accessibles, formidablement intelligentes et claires. Personnellement, elles m’ont beaucoup apporté. Je dirais que ma réflexion sur le bonheur est née de ces deux œuvres-là. Je conseille à tout le monde de les lire. »

En Orient, Bouddha et Tchouang-Tseu

« Dans mon parcours personnel, j’ai été très touché par l’Orient, et la pensée du Bouddha m’a profondément marqué (Frédéric Lenoir y a consacré un livre « La rencontre du Bouddhisme et de l’Occident », ndlr). La pensée de Tchouang-Tseu, le sage taoïste, me parle aussi. Le taoïsme est une philosophie que je trouve merveilleuse de flexibilité, elle est ajustée à la fluidité et au mouvement de la vie. »

Les philosophes modernes, Montaigne et Spinoza

« Montaigne est un humaniste formidable. Loin d’un système, il prône une philosophie de la vie qui parle à des personnes de toutes conditions, il vit à la campagne, est proche de la nature, enfin il est concret et imagé. Je m’en sens très proche. Quant à Spinoza, j’éprouve une grande admiration pour lui et pour sa vie, c’est un homme de courage qui a vécu dans la solitude pour être fidèle à sa pensée. Même si sa philosophie est complexe et se présente davantage comme un système – ce qui a priori me plait moins – il y a chez lui des intuitions géniales. L’Ethique de Spinoza est un livre difficile qu’il s’agit de lire plusieurs fois pour en saisir la quintessence. Bien sûr des auteurs comme Misrahi et Deleuze sont de formidables introducteurs au spinozisme. Comme Marcel Conche l’est pour Les Essais de Montaigne, qui à cause de la langue, le vieux français, n‘est pas si facile au premier abord non plus. »

Frédéric Lenoir © C. Cabrol

Frédéric Lenoir © C. Cabrol

5 auteurs contemporains à découvrir et à offrir

* « J’aime beaucoup la poésie. Et je trouve que Christian Bobin est un auteur merveilleux qui regarde la vie et le réel avec des yeux de poète. Il voit le visible et l’invisible, et l’éclaire pour nous. C’est un homme qui nous apprend à regarder le monde avec profondeur. »

* « Hermann Hesse et ses livres Siddhârta, Le loup des steppes, Narcisse et Goldmund. J’ai lu ces romans entre 15 et 20 ans, ils m’ont marqué, et je les offre aujourd’hui aux jeunes de 20 ans.

* « Dans les grands textes orientaux, il y a le Tao Tö King de Lao Tseu, une poésie moins explicative que Tchouang-Tseu. Chaque phrase est très puissante. »

* « L’enseignement du Bouddha de Walpola Rahula, un petit livre de cent pages en poche qui résume merveilleusement son enseignement. »

* « Petit traité des grandes vertus d’André Compte-Sponville. Un ouvrage remarquable, d’une grande pédagogie.»

Pour rester encore un peu avec Frédéric Lenoir

* L’Oracle della Luna, roman (Albin Michel) et BD avec Griffo (Glénat)

* Petit traité de vie intérieure, essai (Plon)

* Dieu, livre d’entretiens avec Marie Drucker (Robert Laffont)

* Les racines du ciel sur France Culture, tous les dimanches à 7h05

* Son site Internet

Frederic Lenoir


Cet article a été publié dans le numéro 21 (avril-mai-juin 2014) du magazine Mieux pour moi.

 

 

 

 

 

 

 

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