Where Is The Queen ? L’atelier qui fait bouger les lignes

Bruxelles est une ville qui ne dort jamais dès lors que ses artistes s’arment de leurs outils pour y créer jusqu’au bout de la nuit… Entendez-vous tourner les caméras, glisser les tissus, se courber les crayons, s’enclencher les objectifs? Derrière la porte se trouve Where is the Queen ?, un collectif d’artistes qui a tout d’un grand. 

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À l’image, vous trouvez Xavier, vidéaste, étalonneur et manager de postproduction. À l’illustration, Karo. À la création textile, Louise. Ce vendredi 9 mai manque Hyancinthe, le photographe, pour que l’équipe soit au complet. Cela n’empêche les créateurs de Where is the Queen ? de partager avec enthousiasme l’aventure de leur atelier né il y a quelques mois. Dans ses bagages, chacun a apporté un savoir-faire qu’il enrichit au contact des autres disciplines. Chacun a amené aussi une farouche envie de liberté. De fait, réussir à allier création et indépendance, n’est-ce pas royal?

Pli: Comment est né votre atelier, quelle est son histoire ?

Karo : Cela remonte à quelques années puisque Louise et moi nous sommes connues en tant qu’étudiantes à l’ERG, l’Ecole de Recherche Graphique de Bruxelles. À l’époque, nous avions fondé un collectif d’illustration, les Mich’s. On travaillait l’une chez l’autre ou dans des cafés et on rêvait d’un lieu, utopique, où nous retrouver… Plus tard, j’ai rencontré Xavier sur le projet Uziness. Nous nous sommes très vite rendu compte qu’on était intéressé par les mêmes ateliers de travail créatif, comme le Garage Moderne à Bordeaux qui liait la création à un véritable garage de voitures. Le fait d’avoir des coups de cœur communs pour ce genre d’endroits a agi comme une révélation.

Xavier : Il y a deux ans, nous étions dans un contexte difficile puisque Karo, Louise et moi étions tous les trois sans emplois fixes. L’idée de se réunir pour avoir un endroit où travailler répondait à la possibilité d’avoir une structure à moindre coût ; se regrouper revient moins cher que de prendre un bureau tout seul. Outre cet aspect pratique, notre envie était d’investir un lieu sans se retrouver avec des disciplines du même secteur, pour éviter le coté « consanguin » : tout le milieu du cinéma se retrouvant dans les bureaux, ou tout le milieu de la mode ou de l’illustration. Faire se rencontrer les gens, créer des synergies entre différents mondes culturels, aborder des projets sous différents angles créatifs, cela nous plaisait beaucoup.

Pli : A l’automne 2012, vous partez tous les trois au Canada. Que s’est-il passé là-bas ?

Louise : L’idée de l’atelier collectif s’est précisée ! Nous sommes partis pendant deux semaines avec un projet structuré, en partie financé par une bourse du BIJ: faire une inspection de ce qui existait, échanger avec les artistes locaux, visiter des exemples d’ateliers. C’était intéressant de voir comment les créateurs s’étaient débrouillés, quelle structure juridique ils employaient et comment ils gagnaient leur croûte. Nous sommes rentrées emballés.

Trois Michs  © Karo Pauwels

Trois Michs au Canada © Karo Pauwels

Pli : En juillet 2013, vous créez votre atelier composé de quatre disciplines différentes.

Karo : Nous sommes rentrés très motivés du Canada, puis tout est allé relativement vite, nous avons visité trois ou quatre endroits et sommes parvenus à nous lancer. Nous avons réussi à concilier l’inconciliable ! Nous avons investi les lieux, même si cela a été et reste difficile, ne serait-ce que parce que cela représente un deuxième loyer pour tout le monde.

Pli : Précisément, vous continuez à jongler entre vos métiers respectifs et vos projets à l’atelier. Comment vous organisez-vous ?

Karo : On fait comme on peut. Nous avons tous un autre job à côté donc nous venons le soir et le week-end. Honnêtement, ça rend un peu schizophrène !

Louise : Nous n’avons pas tous les mêmes horaires, je regrette que nous ne soyons pas plus souvent ensemble mais nous essayons de tout faire pour nous croiser. Petit à petit, on met des choses en place pour que l’atelier prenne plus d’importance, autant dans notre planning que dans sa visibilité publique.

Pli : Est-ce compatible avec votre vie de famille ?

Xavier : Ce n’est pas incompatible bien entendu. Mais je ne te cache pas que ça peut être fatigant ! On s’organise en fonction des impératifs, mais il faut réaliser que l’investissement représente du boulot 7 jours sur 7, voire 24 heures sur 24…

Pli : La synergie recherchée est-elle atteinte ?

Xavier : Oui, nous créons des rencontres dans des milieux qui ne se rencontrent pas forcément, nous faisons venir les gens à l’occasion d’événements comme les 5 à 7 (une soirée à l’atelier tous les trimestres, ndlr), nous mélangeons aussi nos réseaux personnels. Cela permet de découvrir d’autres types de travaux, de poser des questions, de trouver des idées : par exemple de dégotter pour un site Internet un projet d’illustration ou une animation vidéo. Cela ouvre de nombreuses possibilités.

Floating © Karo Pauwels

Floating © Karo Pauwels

Pli : Que vous évoque l’idée de « culture entre nous » (qui est le slogan de Pour l’instant) ?

Xavier : J’aime le fait de conjuguer un côté général et en même temps très personnel. Je pense que la culture est quelque chose d’intime qui ne se partage pas forcément. La manière dont je vois un tableau ou un film m’est extrêmement personnel. Mais, sans faire abstraction de cette univocité, cela m’intéresse aussi de partager mon ressenti et mon interprétation afin d’ouvrir des pistes de réflexions sur ce même tableau ou ce même film. D’élargir la pensée.

Louise : Je partage l’avis de Xavier. Cela m’évoque ce que nous faisons ici, mélanger nos disciplines entre nous, puis partager notre travail avec d’autres afin de provoquer une émotion.

Karo : Je suis un petit peu coincée quant à cette question dans la mesure où je travaille par ailleurs en tant qu’animatrice culturelle. Je suis ainsi confrontée au côté institutionnel de la culture qui, s’il a ses bons et ses mauvais côtés, est en tout cas très différent d’une pratique de créateur dans un atelier.

Pli : A ce sujet, selon vos disciplines respectives, quel regard portez-vous sur la place accordée à la culture ou à la création en Belgique ?

Xavier : A Montréal, nous avons découvert une logique culturelle radicalement différente de ce que nous connaissons. L’Etat subventionne les jeunes créateurs en leur demandant d’être rentable au bout de quelques années!

Karo : Cette optique selon laquelle la culture puisse être considérée comme rentable nous a vraiment plu. On s’est dit qu’il y avait moyen de ne pas être assisté. Même si la réalité est tout autre ici, nous avons décidé de ne pas demander de subsides lors de la création de Where is the Queen ? Nous connaissions trop les méandres de ces systèmes dans nos boulots respectifs…

Louise : C’est vrai, en Belgique la culture n’est pas rentable, c’est une sorte de bonus dont on peut se passer. Moi, en création textile, je n’ai pas d’autre choix que de devenir entrepreneur, ne fut-ce qu’en indépendante complémentaire dans un premier temps. Ce serait un tel combat de vivre sur ce que l’Etat me donnerait comme subside, que je préfère me débrouiller et choisir la rentabilité. Dans mon domaine, la création artistique pure est devenue utopique. Je suis obligée de penser mes créations en termes de produits, même si ce terme me désole.

Chaussons bébé © Mademoiselle Lou

Chaussons bébé © Mademoiselle Lou

Pli : Tu vas lancer ta marque cette année ?

Louise : Oui, en octobre 2014, je lance ma boutique en ligne de créations signées Mademoiselle Lou. Elles seront disponibles sur Etsy, la plateforme de vendeurs et créateurs qui proposent du fait main ou du vintage.

Pli : Pensez-vous que l’on puisse s’en sortir par soi-même en tant qu’artiste ?

Karo : Je suis de l’avis de Louise, il faut arrêter de rire et, pour ma part, je ne peux pas continuer à distribuer mes dessins pour des cacahuètes. Reste qu’il y des démarches artistiques gratuites qui sont touchantes. Je repense par exemple à une installation poétique que nous avions faite en ville lors de notre premier voyage au Canada. Ce genre de démarche nous plait à tous à Where is the Queen ? Il s’agit de deux choses différentes. À l’heure actuelle à l’atelier, nous devons trouver comment faire pour que ça roule parce qu’il faut gagner sa vie. Néanmoins, il y a encore une belle place pour la création plus spontanée. Celle qui n’est pas au planning mais qu’il ne faut pas oublier pour ne pas perdre notre légèreté.

Pli : Au bout de cette spontanéité n’y a t-il pas également une plus grande liberté ?

Xavier : Nous sommes dans une ère de dématérialisation des supports dans tout ce qui touche au visuel : les gens vont moins au ciné et voir des expos. Pourtant, cela reste fondamental et j’aimerais que ça ait toujours sa place. Le problème est que la culture est trop étatique en Belgique. L’Etat intervient systématiquement, et de manière surprenante, dans tout ce qui est culturel – qu’il s’agisse de financements divers ou du statut d’artiste qui entretient les artistes dans un système de chômage précaire. Au final, la culture est de moins en moins indépendante et de plus en plus subventionnée. Ça me dérange. En marge, de petites initiatives ont choisi de se passer de l’Etat, de ne pas s’inscrire au chômage, d’essayer de vivre pleinement des revenus de leur art. C’est évidemment très compliqué mais ce sont des gens que j’admire et respecte profondément. Je trouve qu’il y a une cohérence dans le fait de dire : on fait notre culture, on fait ce qu’on a envie de faire et on dit ce qu’on a envie de dire. C’est en effet une forme de liberté à laquelle j’aspire.

Floating © Karo Pauwels

Floating © Karo Pauwels

Pli : En parlant d’initiative et de financement indépendant, votre nouveau projet Ink The Queen !, ayant pour objectif de développer la sérigraphie à l’atelier, est financé pour l’instant via un crowdfunding ?

Karo : C’est une idée liée à notre voyage au Canada, encore une fois. Nous y avions rencontré Le collectif textile, trois filles géniales qui nous ont accueilli à l’occasion d’un atelier de sérigraphie. Nous connaissions le principe mais s’y frotter nous a complètement emballés : nous avons réalisé que cette technique allait permettre de rassembler nos différentes disciplines en mêlant le tissu, le papier, le dessin, la photo, la couture ! Voulant concrétiser ce projet moteur pour Where is the Queen ?, l’heure fut venue de faire les comptes, mais l’excellent budget fait par Xavier nous a montré qu’il manquerait des sous…

Louise : J’avais soutenu plusieurs projets sur Ulule et me suis dit que ça serait un moyen pertinent de demander une petite somme d’argent aux gens, en leur proposant de belles contreparties et en les impliquant dans le projet. J’ai trouvé ça plus ludique et épanouissant que de demander des subsides. Le premier objectif est atteint, mais il nous reste sept jours (jusqu’au 20 mai) pour espérer atteindre le palier suivant qui nous permettrait d’acheter une imprimante de d’être parfaitement autonome. Quoiqu’il en soit, nous sommes déjà très heureux !

Pli : Question bonus : quand est-ce que je pourrais voir the Queen ? Est-ce qu’elle est du genre à couper la tête ?

Karo : Peut-être le jour où nous serons à plein temps à l’atelier, que ce sera notre activité principale et que les clients se bousculeront à la porte. Qui sait…!

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Où retrouver Where is the Queen ?

Sur leur site.

Sur Facebook.

A Bruxelles: 7 allée des Colzas, 1160 Auderghem.

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Découvrez le projet de sérigraphie Ink the Queen ! sur la plateforme de crowdfunding Ulule

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La balade culturelle

* Avec Xavier

Les photographes qui m’ont influencé: William Eggleston, Rinko Kawachi, Sally Mann.

Mon réalisateur culte: Ingmar Bergman.

Mon écrivain culte: Samuel Beckett.

Mes peintres préférés: Rothko et Pierre Soulages, dont il faut voir les tableaux en vrai, leur lumière, pour les vivre.

Les musiques que je peux écouter en boucle: Keith Jarret, Tindersticks, Angus and Julia Stone, Bill Callahan.

* Avec Karo

Mes BD d’enfant: Astérix et Obélix, Gaston Lagaffe – j’ai découvert plus tard Les idées noires de Franquin.

Mes livres d’adolescente: Les romans de Marcel Pagnol, à commencer par La gloire de mon père, que j’ai découvert à 13 ans; j’ai aussi vu tous ses films.

Mon artiste incontournable: Sempé, le maître.

Mon cinéma préféré: La Dolce Vita, le cinéma italien, les films de Nanni Moretti.

Mes derniers coups de coeur: la photographe Sarah Moon, le groupe Joan as a police woman, les chanteurs Daan et Pokey Lafarge, le film Philomena de Stephen Frears avec la merveilleuse Judi Dench.

* Avec Louise

Le livre de mon enfance: L’arbre sans fin de Claude Ponti.

Le musée qui m’a marqué: Le Musée des enfants à Bruxelles, qui permet de mettre la main à la pâte, d’expérimenter ses cinq sens.

Mon chanteur culte: Bon Iver, j’aime sa voix et tous ses albums.

Le film qui me donne le sourire: Le cirque de Chaplin.

Mes lieux culturels favoris: La librairie jeunesse Le Wolf dans le centre de Bruxelles et L’atelier b. à Montréal.

Mon dernier coup de coeur: Grand Budapest Hotel de Wes Anderson, dont j’aime tous les films dont le génial Moonrise Kingdom.

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