Attirance des cœurs ou des corps ? Eric-Emmanuel Schmitt plante le décor

Explorant le magnétisme amoureux, l’auteur ranime avec une ambiguïté savamment dosée les questions qui nous habitent tous : sommes-nous libres d’aimer et de désirer ? L’amour est-il un élixir de bonheur ou un poison illusoire ?

Eric-Emmanuel Schmitt © Catherine Cabrol

Eric-Emmanuel Schmitt © Catherine Cabrol

 

C’est dans son bureau bruxellois que nous rencontrons Eric-Emmanuel Schmitt très souriant, extrêmement disponible et parfaitement intarissable sur le sujet de son dernier roman : l’amour, ses affres et ses surprises. L’instant de partager quelques questionnements universels, avant que l’écrivain ne s’envole pour le Canada afin d’y faire agir son Elixir d’amour.

Anciens amants, Adam et Louise vivent désormais à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, lui à Paris, elle à Montréal. Par lettres, tout en évoquant les blessures du passé et en s’avouant leurs nouvelles aventures, il se lancent un défi : provoquer l’amour. Mais ce jeu ne cache t-il pas un piège ? L’élixir d’amour, sorti le 2 mai chez Albin Michel, 15 euros.

EES- l'Elixir d'amour

 Pli : Comment est né L’élixir d’amour, quel a été le désir à la base de ce roman sur le désir ?

Eric-Emmanuel Schmitt : Je suis passionné par la psychanalyse et j’ai toujours été intrigué par le transfert, ce moment où le patient devient amoureux du thérapeute. Je me suis dit que si le psychanalyste était pervers, il avait l’occasion de déclencher l’amour à coup sûr, et donc qu’il avait trouvé le philtre d’amour de Tristan et Iseult ou l’Elixir d’amour de Donizzetti ! Ce sentiment amoureux était très fréquent aux premiers temps de la psychanalyse. Par ailleurs, j’étais également fasciné par cette idée : nous créons l’amour parce que nous avons une raison, parce que nous sommes déjà amoureux ; mais une fois que nous avons provoqué cet amour, il nous échappe. Que faire quand notre propre création nous submerge ?

Pli : Vous posez cette question dans le livre: « Qu’est-ce que l’amour, la convoitise ou le sentiment ? » Et vos héros semblent en effet osciller entre être maître et esclave, de leurs désirs comme de leurs émotions…

Eric-Emmanuel Schmitt : A notre époque, nous vivons avec l’illusion de la maîtrise : de notre corps, notre santé, nos emplois du temps. Je crois que c’est un idéal impossible et je ne sais même pas si c’est un idéal. Car si l’on peut maîtriser sa vie quotidienne, on ne contrôle pas ses sentiments et l’on ne peut pas s’empêcher d’avoir certains désirs. Ainsi, cela dément l’idéal gestionnaire qui prédomine dans notre société et qui se révèle être une impasse. À l’inverse, la sagesse se trouve selon moi dans l’abandon.

Pli : Nous trouvons chez les protagonistes de cette histoire d’amour un point de vue rationnel et un point de vue idéaliste. Au départ, nous avons l’impression de partir d’un stéréotype puisque c’est la femme, Louise, qui est une amoureuse idéaliste…

Eric-Emmanuel Schmitt : Il faut toujours partir des clichés…mais ne pas y arriver !

Pli : En effet, puisque les rôles tendront à s’inverser. Comment définiriez-vous l’idéaliste en amour ?

Eric-Emmanuel Schmitt : L’amoureux idéaliste ou idéal ? Car précisément, l’amoureux idéaliste est emprisonné dans une conception de l’amour qui risque de le faire souffrir. Il est empoisonné par l’idée que l’amour doit toujours être comme aux premiers instants, qu’il implique une fidélité absolue et une absence de désir pour qui que ce soit d’autre. Or, cette personne va être victime de son idéologie parce que l’amour réel n’est pas comme ça. L’amoureux idéal c’est le contraire : celui qui aime l’autre tel qu’il est. Pour moi, c’est Louise à la fin du livre. Nous comprenons dès le début du livre que les personnages partagent une relation amoureuse très forte, qu’aucun des deux ne peut se passer de l’autre – qu’il s’agisse d’Adam qui cherche l’amitié, ou de Louise qui lui répond sous la forme de la haine, qui est bien sûr une autre forme passionnée de l’amour.

Pli : Ce qui a provoqué leur rupture est le fait que tout à coup le désir n’ait plus été au centre de leur relation amoureuse.

Eric-Emmanuel Schmitt : Cela les a profondément troublés. Dans cette histoire, Louise fait tout un chemin pour reprendre Adam même si elle sait que le désir sera moindre entre eux, parce que c’est effectivement l’homme de sa vie. Adam aussi fait son chemin, même s’il est déprimé et en creux à la fin du livre. Le problème de l’amour, n’est-ce donc pas qu’on emploie le mot amour à la fois pour le désir et le sentiment ? Nous avons un champ lexical contaminé par deux réalités complètement différentes.

Pli : Nous retrouvons la distinction philosophique entre Eros et agapè… Je vous cite « Seule la peau sépare l’amour de l’amitié » : la sensualité n’a t-elle qu’un rôle superficiel dans un couple?

Eric-Emmanuel Schmitt : Le rapprochement des corps provoqué par le désir, n’est-ce pas également ce qui tue le désir ? Ce sont d’abord les peaux qui s’appréhendent, puis ce sont elles qui ont moins besoin de se toucher au fur et à mesure que l’habitude approfondit les sentiments. Dès lors, est-ce que l’intimité amoureuse n’est pas quelque chose qui éteint l’appétence? Ce sont des questions qui nous traversent tous. Ces deux êtres sont comme tous les êtres humains, ils sont en train de s’interroger sur le magnétisme. Il se trouve que ce sont deux amoureux absolus. Et chacun veut se raconter une histoire. Adam veut se convaincre qu’il est libre, qu’il domine, qu’il consomme des femmes. Mais il va avouer : « Ce n’est pas toujours à la vertu qu’on se contraint le plus ». C’est une phrase trappe, derrière laquelle tout un monde se découvre à lui. Quant à Louise, il faut que son orgueil accepte la séparation et accepte que le désir ait moins de place dans leur relation. Derrière la machination qu’elle amorce pour le récupérer – et que j’adore, je la trouve très intelligente ! – il y a de la cruauté mêlée à de la sagesse.

Eric-Emmanuel Schmitt © Catherine Cabrol

Eric-Emmanuel Schmitt © Catherine Cabrol

Pli : Vous parlez de la sagesse de Louise qui accepte que « Se retrouver ce n’est pas être heureux mais cesser d’être malheureux ». N’est-ce pas aussi de la résignation ?

Eric-Emmanuel Schmitt : Oui, mais c’est là qu’on grandit, qu’on cesse d’être un amant idéaliste pour être un amant idéal. Quand on accepte que l’amour soit ce qu’il est, c’est-à-dire une chose vivante qui prend de nombreuses formes. Dans une vie, il y a des moments de l’amour, ce qui compte c’est que l’amour subsiste. Certaines personnes savent se séparer et rester profondément amis, c’est même terrible pour les nouveaux conjoints… Il faut accepter la vie de l’amour : des choses apparaissent, se développent et meurent, d’autres choses apparaissent, se développent et meurent. Se résigner au réel et abandonner les illusions, est-ce vraiment triste ? Moi je ne trouve pas.

Pli : Dans le sens où la réalité dépasse la fiction?

Eric-Emmanuel Schmitt : Oui,la réalité est si complexe ! Louise et Adam ont déjà vécu une histoire extraordinaire, sa manipulation à elle est quelque chose d’extraordinaire, et ce qu’ils vont vivre après sera encore extraordinaire. Il faut épouser la réalité plutôt que d’épouser les illusions. Abandonner certaines chimères amoureuses est le chemin qu’ils empruntent tous les deux. Lui se détache de son idéal d’indépendance, de maîtrise sexuelle, d’évolution dans un univers fait de désir et de plaisir. Louise est beaucoup plus blessée au départ car l’amour idéal qu’elle avait imaginé, à savoir une relation unique, s’est déconstruit. Elle dit : il y a des amours qui meurent de doutes, le mien est mort de lucidité. Elle a pris la réalité dans la figure mais, entre le début et la fin du livre, va apprendre à l’assimiler.

Pli : Adam aussi se confronte à la réalité mais finit déprimé, « en creux » comme vous le disiez.

Eric-Emmanuel Schmitt : Il est en deuil de son idéal de puissance. Ce n’est pas lui qui a interrompu sa relation avec sa nouvelle maîtresse Lily, il le dit : le problème des histoires d’amour, c’est que ce n’est jamais synchro, le désir de l’un meurt avant le désir de l’autre… Mais cette prise de conscience le rend tout d’un coup humain. Il est fissuré mais c’est à travers les fentes qu’on voit la lumière.

Pli : La perte des illusions, cela signifie t-il qu’à l’origine l’amour (dans un couple) est une construction?

Eric-Emmanuel Schmitt : Pour moi l’amour n’existe pas sans nous. On attend quelque chose de l’amour, alors qu’en fait c’est l’amour qui attend quelque chose de nous: qu’on considère sa réalité, qu’on le fasse exister, qu’on le fasse évoluer, qu’on l’entretienne, qu’on le soigne, qu’on ne le laisse pas s’évanouir dans l’habitude ou dans l’extinction. Ce n’est pas l’amour qui prend soin de vous, c’est vous qui prenez soin de l’amour. Ce que ces personnages n’ont pas compris. Sauf Louise à la fin, à travers une manipulation à la Marquise de Merteuil dans les Liaisons dangereuses. Vous savez, elle m’est profondément sympathique car elle a abandonné sa superbe pour dire : voilà, ça ne ressemble pas tout de suite au bonheur mais il est sans doute derrière.

Pli : Je vous cite « Le bonheur ne chausse que les bottes du provisoire. » On peut aimer pour toujours mais pas tout le temps…

Eric-Emmanuel Schmitt : Exactement,il y a des traversées du désert dans l’amour.

Pli : Pour autant, ne peut-on faire le pari de l’amour sans nécessairement séparer l’amour et la séduction ?

Eric-Emmanuel Schmitt : Bien sûr, mais Louise n’a pas eu cette sagesse, elle n’a pas supporté que son homme aille voir d’autres femmes. L’aurait-elle accepté s’ils avaient été engagés dans un mariage aristocratique du XVIIème siècle? Louise était prisonnière d’une idéologie de l’amour. Ce n’est pas seulement un roman sur l’élixir d’amour mais aussi sur le poison d’amour.

Pli : Adam dit « L’amour a été inventé pour poétiser la vie. » Tous les deux semblent pourtant romantiques…

Eric-Emmanuel Schmitt : Chez moi, tout est ambigu, c’est comme ça que j’aime écrire. Il n’y a pas dans mes livres de sentiment simple, puisque j’estime que tous les sentiments sont paradoxaux. Louise est une grande amoureuse qui perd ses illusions sur l’amour mais qui va continuer à aimer. Et Adam est comme un homme, il sait raisonner en général mais pas en particulier. Il fait des grandes théories sur la vie mais, s’il s’agit de s’analyser pour savoir exactement où il en est, il ne sait pas. Souvent l’intelligence féminine est beaucoup plus tournée vers les cas particuliers et ne se noie pas dans le général.

Pli : Et vous, êtes-vous romantique ?

Eric-Emmanuel Schmitt : Je ne sais pas car il y a de l’idéalisation dans le romantisme… Mais amoureux, oui !

Eric-Emmanuel Schmitt © Catherine Cabrol

Eric-Emmanuel Schmitt © Catherine Cabrol


La balade culturelle

* Le livre de mon enfance : Le lotus bleu, l’aventure de Tintin, car c’est là que je me suis rendu compte que je savais lire : ma sœur me le lisait et je l’ai corrigée.

* Mon livre d’adolescent : Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas.

* Mon film préféré : Orphée de Cocteau.

* Mon film le plus exotique : La loi du désir d’Almodovar, un réalisateur que j’adore.

* Mon album fétiche : tout Jacques Brel.

* Mon artiste incontournable : Mozart

* Le CD que j’aime offrir : l’album Vivaldi de Cécilia Bartoli.

Mes derniers coups de cœur :

* Les concertos d’Elgar pour violoncelles joués par Jean-Guihen Queyras, pour moi le plus grand violoncelliste d’aujourd’hui.

* Francis Huster qui est mon ami, mon interprète et un homme qui continue à m’épater.

* Le film Il était tempsde Richard Curtis avec Rachel McAdams

* Je dois admettre que le dernier disque de Stromae m’a secoué.

* Je suis accro à l’émission La Galerie France 5  qui propose des reportages culturels.

 

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