Le pouvoir de fascination des séries télé : décryptage

Véritable phénomène cathodique, les séries ont envahi nos salons et nos soirées. Pourquoi ? Quel ingrédient nous pousse à suivre fébrilement nos héros et enchaîner les épisodes jusqu’au bout de la nuit ? Les Editions PUF consacre une collection complète aux séries télé: de quoi devenir (encore plus) accro.

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Pour comprendre le pouvoir de fascination des séries, Claire Sécail, historienne des médias, s’est consacrée au décryptage de leur mécanisme. Ses recherches, couplées à son « addiction sériphilique », l’ont amenée à diriger pendant deux ans la collection dédiée aux séries aux Presses Universitaires de France, en collaboration avec Jean-Baptiste Jeangène Vilmer. Elle y a par ailleurs rédigé le volume sur The Shield (l’écrivain et philosophe Tristan Garcia, qui avait rédigé l’excellent volume sur Six Feet Under, la remplace aujourd’hui).

Pli: Comment devenons-nous « accro » à une série, voire à toutes ?

Claire Sécail : Les séries s’apparentent au mode narratif du feuilleton, qui a toujours connu beaucoup de succès, quel que soit le support utilisé (presse écrite, cinéma, littérature, bande dessinée). Mais elles s’en différencient car, contrairement à l’écriture feuilletonnesque où chaque épisode forme une histoire complète, les séries se construisent sur une intrigue plus complexe, qui trouve une cohérence dans la durée et oblige à suivre une chronologie des épisodes pour respecter l’évolution des personnages et saisir la trame. Qu’il s’agisse d’un « soap opéra » comme Les feux de l’amour et Plus belle la vie ou d’une série plus pointue comme Les Sopranos, cette écriture favorise la fidélisation des publics. Et de la fidélisation à l’addiction, il n’y a parfois qu’un pas, allègrement franchi !

Pli: Pourquoi pouvons-nous consommer une série intensivement comme nous en lasser du jour au lendemain?

Claire Sécail : Le format assez court des séries – des épisodes de 52 minutes environ – et leur délinéarisation (le fait de les consommer en différé, via des supports comme les DVD ou le téléchargement) semblent en phase avec nos rythmes de vie et nos usages contemporains. Nous sommes assaillis d’images et il est parfois plus concevable d’enchaîner deux ou trois épisodes d’une série que de regarder un film de 2h ! Ce mode de consommation facilite le butinage. Reste qu’un « décrochage » s’explique avant tout par le fait que la série n’aura pas su « accrocher » son public, déçu par son contenu. Il faut parfois une demi-saison pour être fidélisé par une série et cela met une pression considérable sur les scénaristes en charge de concevoir les premiers épisodes (le fameux « Pilot »).

Pli: L’engouement pour les séries est-il le même aux Etats-Unis et en France ?

Claire Sécail : Les séries télévisées, parce qu’elle véhiculent des valeurs universelles (l’amour, l’amitié, la famille), sont des produits d’autant plus aisément exportables qu’elles profitent de l’évolution des nouvelles technologies (Internet, DVD) mais aussi des barrières de langues abolies par le sous-titrage. Reste que les déséquilibres interculturels restent forts : si les publics français sont très friands de séries américaines, l’inverse n’est pas vrai. Le genre est relativement dénigré en France, où il a longtemps été perçu – même si cela a changé depuis quelques années – comme un objet populaire, facilement méprisable. Aux Etats-Unis, le genre « série » est au contraire pris très au sérieux et a permis des innovations d’écriture et de programmation importants dans les années 1980, alors que la bataille entre les grands networks faisait rage.

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Claire Sécail

Pli: C’est ainsi dans les années 80 que naissent les séries de qualité, dite « quality television »?

Claire Sécail: Oui, le concept de quality television a vu le jour aux Etats-Unis à cette époque, lorsque la forte concurrence entre les différents networks américains a incité les diffuseurs à produire des programmes plus fidélisateurs. Des sagas au long cours, comme Dallas, ont rempli cet objectif de prescripteur d’audience. Mais petit à petit le public est devenu plus exigeant. Tandis que, d’un point de vue politique, la politique néo-conservatrice a favorisé une volonté d’exprimer, par le biais des séries, une forme de critique à l’égard des institutions. Dans le milieu de l’audiovisuel, qui compte beaucoup de « libéraux », les professionnels ont commencé dès les années 1990 à concevoir des séries plus politiques, particulièrement critiques sur les grands thèmes de société (peine de mort, droits des minorités, homosexualité). »

Pli: Ces séries ont aussi la particularité de faire une place de choix au scénario.

Claire Sécail: En effet, les professionnels des séries télévisées et ceux du cinéma – quand ils n’appartiennent pas aux deux sphères simultanément – partagent une même conception : celle de la primauté de l’écriture (rôle majeur des scénaristes) sur la réalisation (une fonction interchangeable). Ainsi, tandis que les productions hollywoodiennes étaient de plus en plus accusées de céder à la facilité des « blockbusters », des réseaux câblés (HBO…) ont au contraire misé sur des « séries d’auteurs » (The Sopranos, Six Feet Under…) dont la diffusion marque un nouvel âge d’or. Enfin, le lien ténu entre le cinéma et les séries est perçu plus directement par les publics à travers les acteurs eux-mêmes, dont la carrière consiste parfois – et pas toujours de façon heureuse – à jongler entre le grand et le petit écran.

Couv livre 24 heures chrono

Les 7 séries favorites de Claire Sécail

  • The Shield et The Wire, pour l’univers criminel traité sur un mode hyperréaliste voire quasi documentaire.
  • Rome, pour la passion de l’histoire et l’exigence d’écriture qu’impose la mise en scène du passé et des faits historiques.
  • Six feet Under et Mad Men pour le bijou d’intelligence en termes d’approche des personnages. De la dentelle !
  • À la Maison Blanche, pour la virtuosité de la réalisation et sa façon de décortiquer l’un des milieux de pouvoir les plus fantasmés.
  • Profit, une série qui gagnerait à être connue : brièvement produite en 1996, elle a détonné en prenant pour héros principal un sociopathe évoluant dans le monde de la finance. Une vraie mise à l’épreuve de nos principes moraux dans un monde que nous percevons sans scrupule et gouverné par des rapports de domination machiavéliques entre les individus… Celles et ceux qui aiment le froid Dexter devraient être séduit par ce glaçant Jim Profit.

Couv livre Six Feet Under

La sélection séries pour…

* une soirée entre amis: Tout dépend des amis que vous fréquentez ! Mais pour une franche rigolade, je conseille sans hésiter The IT Crowd, comédie britannique déjantée de Graham Lineham, qui met en scène la vie de bureau d’une « dream-team » d’informaticiens d’une grande compagnie londonienne. Trois individus complètement inadaptés au monde de l’entreprise, voire au monde tout court. Et pas besoin d’être geek pour devenir accro…

* un dimanche après-midi en famille: Pour souder les générations pourquoi ne pas replonger dans le passé ? Soit en faisant découvrir aux enfants les séries de leurs parents: Chapeau melon et botte de cuir, Les mystérieuses cités d’or. En revanche, X-Files a quand même beaucoup vieilli…

Soit en concevant la série comme un support pédagogique permettant aux enfants de consolider un savoir : la série Un village français, sur la période de l’Occupation, est un programme historique de qualité.

* une soirée en amoureux: True Blood, d’Alan Ball. Le choix d’une série sur les relations difficiles entre une communauté de vampires et les habitants de la petite ville fictive de Bon Temps (Louisiane) peut surprendre ! Mais cette série, au-delà des enjeux politiques très intéressants qu’elle soulève, transpire de sensualité plus que d’hémoglobine. Déclinant les registres amoureux (passion, romantisme), elle interroge sur la nature du lien amoureux, sa longévité, sa résistance et sa fragilité face aux obstacles en tout genre. De plus, quand nous savons que l’idylle entre les personnages principaux va bien au-delà de l’écran…

* une envie de se détendre après le travail: Après le travail et pour entamer tranquillement la soirée, les formats courts et les registres comiques sont particulièrement appropriés : l’incontournable Friends, le rafraîchissant Kaamelott, le subversif Absolutely Fabulousou encore le décapant Weeds se dégustent avec délectation à l’heure de l’apéro (et plus si affinités)…

* un besoin de sensations fortes: The Wire (Sur écoute), série policière située dans la ville de Baltimore réalisée par David Simon, est un paradoxe : sur le plan de la réalisation, elle se déroule sur un rythme de croisière (pas ou peu de scènes d’action) mais elle contient une telle violence latente qu’à travers ce contraste thème/narration, elle produit un effet d’uppercut. Plus démonstrative et tout aussi impressionnante, il y a The Shield, qui se déroule dans un commissariat de Los Angeles confronté à la violence physique des gangs, et à la violence morale de la corruption au sein même de l’équipe de choc chargée… de faire respecter la loi et lutter contre le crime.


 Le décryptage de Desperate Housewives

Couv livre Desperate Housewives

Découvrez les ficelles de Wisteria Lane grâce à Virginie Marcucci, qui a consacré une thèse à la série glamour et écrit le volume Desperate Housewives, Un plaisir coupable ?

Pli: Quelle est la clé du succès planétaire de Desperate Housewives ?

Virginie Marcucci : Tout d’abord, quelle formidable surprise ce fut pour les spectateurs de découvrir une série consacrée aux femmes au foyer ! Ensuite, Desperate Housewives surfe sur un thème dans l’air du temps, l’intime, le domestique, mais a rendu le tout excitant avec la combinaison du thème du mystère. En outre, cette série allie la qualité formelle (c’est beau) à la qualité d’écriture (des personnages riches et des dialogues très bien écrits). Enfin, le tour de force de la série est de s’attirer les faveurs de tout le monde : en raison de sa case de diffusion aux Etats-Unis (prime time sur une grande chaîne), le programme a été créé pour plaire aux hommes, aux femmes, aux grands-parents et aux adolescents !

Pli: La diffusion de la première saison en 2004 avait réuni 20 millions de téléspectateurs aux Etats-Unis. L’impact de la série fut également très fort en Europe, comment l’expliquez-vous ?

Virginie Marcucci : Pour deux raisons ; la première est une identification par un effet de miroir à la situation familiale, nous pouvons nous reconnaître sans peine dans les familles de Wisteria Lane. La deuxième raison tient à ce que nous reconnaissons dans la série une certaine idée que nous avons de la vie aux Etats-Unis ; biberonnés aux séries et aux films, nous sommes séduits par l’américanité (certes idéale) du produit.

Pli: Pourquoi les spectatrices, toutes différentes les unes des autres, parviennent t-elles à se reconnaître dans les héroïnes de la série?

Virginie Marcucci : Les quatre femmes au foyer principales incarnent quatre types d’expérience différentes ; vous retrouvez en effet dans la première saison : la femme mariée, oisive, riche et sans enfants (Gabrielle). La femme divorcée avec un enfant qui cherche l’amour (Suzanne). La femme mariée, mère de famille nombreuse et en crise professionnelle (Lynette). La femme au foyer fée du logis (Bree).

Cela représente déjà un large éventail de situations familiales. Mais en plus, vous avez la présence d’un électron libre, une femme célibataire, croqueuse d’hommes et sans enfants (Edie), qui donne un point de vue sur ses femmes au foyer. Placer ainsi la critique de l’intérieur est très intelligent.

Notre identification à ces femmes s’effectue ainsi à deux degrés, d’abord : « Ca pourrait être moi ». Puis ensuite : « Elles sont comme moi, même en un peu amélioré, ça reste moi (et mes mésententes de couple, de fratrie…) ». Malgré leur situation matérielle confortable et leur physique très avantageux, l’identification à ces personnages est recherchée.

Pli: Pourtant cette identification est vécue comme un « plaisir coupable », pourquoi ?

Virginie Marcucci : C’est lié à la forme de Desperate Housewives, le soap opera, qui est un genre ressenti comme inférieur. Pour certains, cela tient du positionnement politique, regarder cette série équivaut à trahir leurs idéaux. Tout le monde est d’avis de louer la qualité d’une série comme Les Sopranos, mais le soap, et ses rebondissements rocambolesques, est associé à de la basse qualité. Or dans Desperate Housewives, il est précisément recherché que ça ne déplaise fondamentalement à personne. Ainsi, nous sommes « coupables » car complices de cette transgression (légère).

Virginie Marcucci

Virginie Marcucci

Desperate Housewives est-elle une série féministe? Pour et contre

Ouverte à de multiples interprétations, parfois contradictoires, Desperate Housewives peut apparaître tant comme une série féministe et progressiste que misogyne et conservatrice. Qu’en pense Virginie Marcucci ?

Pour : les clichés sont des clichés

« Il est vrai que certains personnages ont des comportements anti-féministes, comme Carlos Solis. En même temps, la série condamne précisément ça. S’il y a de la misogynie, elle est superficielle. Car Desperate Housewives utilise des clichés pour les mettre à distance, elle s’en amuse. Gabrielle Solis joue à manipuler les hommes. »

Contre : les modes de vie sont classiques

« En revanche, les modes de vie sont conservateurs : les femmes sont mariées avec un homme et finissent par avoir des enfants, comme si c’était le seul destin des femmes ! »

Pour : la féminité n’est pas univoque

« Néanmoins, la série est progressiste dans la mesure où les femmes ne sont pas forcément douces et maternelles, et à beaucoup de moments, ne réagissent pas de manière stéréotypée. Un exemple avec Gabrielle qui a pris du poids et a peur du regard de Carlos sur elle quand il recouvrira la vue : les réactions du panel de femmes sont différentes. Suzanne la rassure en affirmant qu’elle est belle comme cela alors qu’Edie lui propose un programme de remise en forme. »

Pour : les femmes et le pouvoir

« Enfin, Desperate Housewives assume de montrer des femmes qui ont du pouvoir, telle Lynette dans son couple qui trouve les moyens de résister et de rendre sa situation vivable. Ou Bree et Katherine qui deviennent femmes d’affaires, voire femme de pouvoir politique. Il n’y a pas d’angélisme dans cette série mais de nombreuses facettes de féminisme aux conclusions diverses. »


La série des Séries chez PUF – Titres parus :

leguil_In-treatment.inddCouv livre The Practicemilner_Harry-Potter.inddCouv livre Experts

Desperate Housewives, Un plaisir coupable ? Virginie Marcucci

The Practice, La justice à la barre. Nathalie Perreur

Les Experts, La police des morts. Gérard Wajcman

24 heures Chrono, Le choix du mal. Jean-Baptiste Jeangène Vilmer

Six Feet Under, Nos vies sans destin. Tristan Garcia

Lost, Fiction vitale, Emma Hatchuel

Rome, Un conte d’amour et de mort, Yann Le Bohec

Le prisonnier, Sommes-nous tous des numéros ? Pierre Sérisier

Sons of Anarchy, La guerre perpétuelle, Renaud du Peloux

– Law and order, New York police judiciaire, La justice en prime time, Barbara Villez

Plus belle la vie, La boîte à histoires, Jean-Yves Le Naour

Cold Case, La mélodie du passé, Marjolaine Boutet

In treatment, Lost in therapy, Cotilde Leguil

Harry Potter, A l’école des sciences morales et politiques, Jean-Claude Milner


Cet article a été en partie publié dans le n°27 (septembre-novembre 2012) du magazine Fémi-9.

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