Le fabuleux destin de Jeanne Toussaint, la « panthère » de la maison Cartier

Directrice de la joaillerie pendant plus de trente ans, elle fut à la source des créations sublimes de la maison Cartier et de son emblématique panthère. Pourtant rien ne prédestinait la jeune fille à gagner le cœur et la confiance de Louis Cartier…

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Qui était Jeanne Toussaint ?

Née en 1887à Charleroi en Belgique, Jeanne Toussaint vit une enfance heureuse à Bruxelles, mais le climat de son adolescence s’assombrit lorsque son père tombe malade. Fuyant à 16 ans vers Paris avec son premier amant, elle devient peu à peu une demi-mondaine comme la Belle Epoque en compte de nombreuses dans la capitale. Grande amie de Coco Chanel, elle féminise la mode et symbolise le bon goût. Avant la Première Guerre Mondiale, elle rencontre Louis Cartier ; leur liaison naît quelques années plus tard, donnant naissance à une grande complicité amoureuse et intellectuelle, et à une créativité débordante. En 1933, Louis Cartier lui confie la direction artistique de la Maison, autorité qu’elle conserve jusqu’en 1970. Puisant son inspiration hors du domaine de la joaillerie et dans les cultures extra-européennes, poussant à l’extrême le degré d’exigence, « la panthère » façonne avec Louis Cartier l’esprit de la Maison joaillière.

Les cocottes, cela me fascine… Et Jeanne m’envoûte.

À l’occasion de l’exposition « Cartier, le Style et l’Histoire » qui s’est tenue à Paris en début d’année, nous avons retrouvé Stéphanie des Horts, auteure du livre La panthère.

Pli: Comment Jeanne Toussaint est-elle entrée dans votre vie ?

Stéphanie des Horts : Grâce à un reportage sur une chaîne du câble. On y parle des frères Cartier et du monde qu’ils créèrent. On disait que le soleil ne se couchait jamais sur l’empire Cartier. Et soudain un portrait, dans les tons pastel, non une vision fugace, une femme, un profil, un chapeau cloche et le nom de Jeanne Toussaint. Le présentateur dit qu’elle fut la maîtresse de Louis et qu’il ne l’épousa pas car elle était demi-mondaine. Les demi-mondaines, les cocottes, cela me fascine et je me renseigne sur Jeanne. Je vois que sans elle Cartier ne serait pas Cartier… Le roman naît ainsi… Et Jeanne m’envoûte.

Pli: « La panthère » est-il un roman vrai, dans le sens où les éléments biographiques relèvent en effet de la vie de Jeanne?

Stéphanie des Horts : Oui pour la plupart. Tout ce qui arrive à Jeanne est vrai, tout ce qu’elle a fait pour Cartier est vrai. Parfois je m’arrange avec la réalité pour certains moments, mais enfin cela aurait vraiment pu se passer ainsi. Et puis je dis « Je » dans le roman, « moi Jeanne Toussaint », je me mets à la place de Jeanne, je suis elle en quelque sorte et c’est pour cela que le mot roman est important, car ce sont mes émotions qui deviennent les siennes et réciproquement. Quand j’écrivais, je doutais et je me souviens avoir demandé conseil à la biographe de Dior qui me dit alors : « De là où elle est, elle vous inspirera ». Et c’est ce qui s’est passé, Jeanne m’a dicté sa vie, je n’ai fait que la retranscrire…

Pli: Comment qualifieriez-vous la relation de Jeanne avec Louis Cartier ?

Stéphanie des Horts : Elle l’aimait. C’est tout. Il était l’homme de sa vie. Lui aussi l’aimait, il était enthousiasmé par son talent et sa vivacité, sa fantaisie. Leur relation était profondément sensuelle. Mais Louis n’a pas eu le droit d’épouser Jeanne, elle n’était pas de son monde, c‘était une cocotte. Il y a eu ce fameux mot lors d’un bal où l’on demande à l’hôte prestigieux s’il compte inviter Louis Cartier. Et le monsieur répond : « Mais enfin, je n’invite pas mes fournisseurs à mes soirées. » Louis n’en pouvait plus de cela, il souhaitait lui aussi faire partie du grand monde. C’est ce que lui explique son père lors d’un conseil de famille mémorable : « Nous n’épousons pas les demi-mondaines, nous les entretenons ». Louis se range aux desideratas du conseil de famille, il quitte Jeanne et épouse une aristocrate avec qui il ne sera jamais heureux.

Pli: Pouvez-vous expliquer l’origine et l’importance de ce qualificatif de « panthère » attribué à Jeanne ?

Stéphanie des Horts : Elle avait un sacré caractère. Et ce depuis toute petite. Quand elle était cocotte, elle était appelée Pan-Pan car elle savait s’affirmer. Ensuite, elle réussit dans un monde d’homme à une époque où la femme n’existe que pour être mère ou servante. Elle aime un homme à la folie. Elle a un talent fou. Elle ne renonce jamais. Jeanne rugit, s’impose, c’est une féline. Enfin elle invente, elle a cette idée extraordinaire d’une ménagerie pour Cartier. Elle envoie son dessinateur préféré Peter Lemarchand au Jardin des Plantes pour dessiner les fauves. Et elle crée ces panthères magnifiques que nous retrouverons sur les corsages de la duchesse de Windsor, aux bras de Nina Dyer ou encore aux oreilles (ce sont des tigres alors) de Barbara Hutton.

Pli: Quelle est la chose que vous souhaitez que nous retenions de Jeanne Toussaint ?

Stéphanie des Horts : Qu’elle a remplacé l’amour de l’homme qu’elle avait perdu par une création extraordinaire qui a donné à une maison le prestige que nous connaissons aujourd’hui. La légende de Cartier c’est Jeanne, et cela est né de son amour pour Louis.

La Panthère. Le fabuleux roman de Jeanne Toussaint, joaillière des rois de Stéphanie des Horts, éditions JC Lattès. 6,60 euros en Livre de Poche.

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La patte de la panthère au sein de la maison Cartier

* dans les années 20

« Tout au début, Jeanne Toussaint était censée s’occuper des accessoires et de la maroquinerie, explique Stéphanie des Horts. Mais elle s’est vite affirmée et, avec Louis, ils ont sorti toute une ligne de bijoux inspirée des ballets russes avec des couleurs fabuleuses, un alliage de pierres étonnantes qui ne sont pas censées aller ensemble. »

* dans les années 30

« Elle impose sa griffe, sa marque, sa fantaisie, elle recherche une souplesse dans le bijou, ce qui n’existait pas alors. Elle veut faire disparaître les griffes, les montures. Toute l’inspiration de Louis était très classique. Jeanne penche vers une plus grande fantaisie. Et c’est la période indienne qui s’amorce. »

* des années 40 aux années 70 

« Les panthères absolument et avant tout mais aussi les oiseaux merveilleux (coqs, canards, paons, oiseaux de paradis) dont celui qu’elle a mis en cage et qui lui a valu de connaître les prisons et la Gestapo. »

Le photographe Cecil Beaton résume le rôle de Jeanne Toussaint : « On peut dire que c’est cette petite femme-oiseau qui révolutionna l’art de la joaillerie, créant le style Cartier […]. L’influence de Mademoiselle Toussaint est telle que c’est à elle, ne l’oublions pas, que nous devons les bijoux actuels, plus flexibles qu’ils ne l’ont jamais été dans aucune autre civilisation. Ses cascades et ses grappes de diamants sont d’une rare perfection. »

* de nos jours : « Il y a toujours cette image de la panthère très présente chez Cartier, souligne Stéphanie des Horts. Regardez les bijoux, toujours des panthères, mais nous les trouvons aussi dans les publicités. Chaque création aujourd’hui s’inspire de Jeanne ; de son assemblage singulier de couleurs et de pierres, de son goût pour une monture invisible et avant tout de la souplesse du bijou. »

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Cartier, le Style et l’Histoire

Le 16 février dernier se fermaient les portes de l’exposition « Cartier, le Style et l’Histoire » au Grand Palais à Paris. Heureusement, l’histoire foisonnante de la grande maison de joaillerie est à découvrir dans le catalogue de l’exposition.

« Depuis sa fondation en 1847, la maison Cartier joue un rôle très important dans l’histoire des arts décoratifs. Ses créations, du classicisme du « joaillier des rois » aux inventions radicales du style moderne, entre géométrie et exotisme, offrent un témoignage passionnant sur l’évolution du goût et des codes sociaux.

* Créateur fécond, promoteur d’idées nouvelles, Cartier multiplie les sources d’inspiration, de Marie-Antoinette au style géométrique et à l’épure des formes en passant par les Indes, l’Egypte, et la Russie ; il se révèle virtuose dans l’interprétation des styles, joue sur les associations inédites de couleurs, de matériaux et de formes, et se distingue par l’excellence de son savoir-faire.

* Joaillerie, horlogerie, objets aussi pratiques que raffinés : Cartier devient le fournisseur des têtes couronnées et séduit les personnalités les plus élégantes du XXème siècle : grandes clientes, actrices ou héritières (Barbara Hutton, Marlene Dietrich, Liz Taylor, Maria Félix), maharadjahs des Indes ou encore « trendsetters » de différentes époques (Daisy Fellowes, Mona Bismarck, la Duchesse de Windsor).

* Cartier lance des collections devenues mythiques, les montres Santos, Tank ou Tortues, les pendules mystérieuses, les Must, la ligne Love, et décline avec brio ses thèmes et motifs de prédilection, emblématiques de la marque, comme la fameuse panthère ou les anneaux trois ors, les Trinity. »

=> Illustré par plus de 700 reproductions, associant bijoux, accessoires précieux, montres, pendules de la Collection Cartier à des documents d’époque et à des portraits des personnalités marquantes qui furent clientes du joaillier, ce catalogue traduit l’émulation créatrice de la célèbre Maison et retrace son histoire en l’inscrivant dans sa dimension culturelle et patrimoniale. »

Cartier, le Style et l’Histoire, Catalogue d’exposition. Ouvrage collectif édité à l’occasion de l’exposition au Grand Palais, Salon d’honneur, Paris. Éditions de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, Paris 2013, 24,5 x 29 cm, 400 pages, relié, 720 illustrations, 45 €, diffusion Flammarion, en vente dans toutes les librairies.


Sélection parmi les créations mythiques de Cartier 

1- Les Boucles d’oreille Tigre de Barbara Hutton

2- Le collier Indoue de Daisy Fellowes

3- Le collier Crocodiles de Maria Felix

4-La broche pince Panthère (montée sur un cabochon de saphir) de la duchesse de Windsor

5- Les bracelets Chimères

6- Les bracelets de Gloria Swanson

7- L’épée d’académicien de Jean Cocteau

8- Les Pendules Mystérieuses

9- La montre Tank

Stéphanie des Horts © Philippe Matsas

Stéphanie des Horts © Philippe Matsas


Cet article a été publié dans le n°33 (mars-mai 2014) du magazine Fémi-9.

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