Fariba Hachtroudi, l’arme de la plume pour dépeindre l’Iran

Dans Le colonel et l’appât 455, l’écrivaine iranienne tisse un récit sur la torture, la rédemption, l’amour, la tyrannie. Son écriture est à l’aune de sa personnalité, de fer et de velours.

Fariba Hachtroudi © Laurent Peters

Fariba Hachtroudi © Laurent Peters

Née à Téhéran en 1951, vivant en France depuis son adolescence, journaliste réalisant de nombreux reportages sur l’Iran et le droit des femmes, Fariba Hachtroudi a publié son premier roman Iran, les rives du sang en 2000. Lorsque je la rencontre en janvier pour parler de son nouveau livre, elle m’accueille avec une hospitalité naturelle dans son appartement parisien, m’installe confortablement dans son salon, me sert un café. L’auteure revient de Bruxelles où elle a été enchantée de l’accueil très chaleureux réservé par mes « collègues et compatriotes journalistes ». Sa simplicité et sa franchise ne la quitteront pas pendant l’heure et demie de l’interview.

Le colonel et l’appât 455 raconte la rencontre entre un ancien colonel d’une « République théologique » et une jeune femme, ancienne prisonnière à « Devine », bastion tristement célèbre de la torture. C’est là que sont emprisonnés les « appâts », c’est-à-dire les proches des prisonniers qui ne veulent pas avouer. Albin Michel 

Ecrire deux héroïnes qui s’appellent Vima

Pli : Ma première question porte sur le prénom des héroïnes du roman, l’ancienne prisonnière et l’épouse du colonel, qui s’appellent toutes deux Vima. Je n’ai pu m’empêcher de lire « Ma vie ».

Fariba Hachtroudi : C’est assez troublant… Ce doit être l’inconscient ! Le prénom Vima m’est venu comme ça un jour sans savoir pourquoi et je l’ai adopté, pourtant ce n’est pas un prénom iranien. Vous êtes la seule qui ayez remarqué ça, vous avez raison, ça doit avoir un sens. C’est un aspect très intéressant dans l’écriture, lorsque les autres, professionnels, lecteurs, soulignent des choses dont vous ne vous étiez pas rendue compte. Une étudiante a fait une thèse sur mon livre Iran, les rives du sang en le comparant avec celui d’une auteure algérienne, et a mis en perspective des éléments très pertinents dont je n’avais pas idée. Une grande part de votre inconscient travaille quand vous écrivez, j’en suis certaine.

Pli : De ces deux femmes, l’une est romantique – elle croit à l’amour et à son pouvoir, l’autre est rationnelle – elle croit au pouvoir de l’astrophysique. Pourtant ne peuvent-elles être considérées comme le dédoublement d’une seule et même personne ?

Fariba Hachtroudi : Il y a certainement de moi dans ces deux femmes, on n’écrit que soi. « Madame Bovary c’est moi » disait Flaubert. Mais je me sens probablement plus proche de la première Vima. C’est une femme à dimension quasi mystique, elle aime d’un amour infini et indivisible. Vous savez, c’est une dimension de l’amour qui existe totalement dans la culture iranienne et orientale. J’ai beaucoup de discussions avec mes amies occidentales, dont certaines sont mes plus proches amies, et je leur fais remarquer qu’elles cantonnent l’amour à un terme entre un homme et une femme, reléguant le reste sous le nom d’amitié. Or pour moi, l’amour ne peut se fragmenter, c’est l’amour tout court ! Cet aspect indivisible de l’amour est constitutif de la mentalité orientale, prenez par exemple l’histoire de Leïli et Madjnoun, ce roman d’amour arabo-persan très populaire datant du XIIème siècle. Madjnoun doit fuir Leïli, mais quand Leïli le retrouve enfin, il lui dit : « Va t-en, tu me distrais du souvenir de Leïli ». Il est devenu fou de Leïli, son amour a atteint son paroxysme, c’est sublime. Mais contrairement à Roméo et Juliette ou Tristan et Iseult, l’histoire ne se finit pas dans la mort. L’amant reste vivant et garde l’aimée vivant en lui, allant jusqu’à se transcender par amour. Cet état rejoint les mystiques occidentaux, à ceci près que la sexualité est taboue dans la culture judéo-chrétienne, ce qui n’est pas le cas dans l’Islam (voyez le chef d’œuvre de la littérature persane : Veyce et Ramine). Mis à part ce sentiment d’amour, vous pouvez vivre une passion charnelle, mais c’est tout à fait autre chose. D’ailleurs, c’est bien de ce genre de passion dont parle la deuxième Vima, qui est liée à son mari par la chair mais qui, pour le reste, n’en fait pas le centre de sa vie.

Pli : Les deux Vima sont des « lectrices de l’infinitésimal », l’une sur le sol d’une prison, l’autre dans le ciel. Au-delà de son pragmatisme, la deuxième Vima ne frôle t-elle pas aussi quelque chose de métaphysique ? C’est pour surmonter l’angoisse qui suit la mort de sa mère qu’elle se tourne vers les astres…

Fariba Hachtroudi : Nous sommes tous des névrosés comme le disait Freud, certains négocient avec leur névrose et d’autres pas. Quant à la question métaphysique « Pourquoi tout ça ? » elle est l’essence même de la philosophie humaine autrement dit le savoir mourir de Montaigne. Je voyais cette Vima du côté du rationalisme mais, vous avez raison, la structure d’esprit scientifique ne prémunit de rien… Einstein était un très grand angoissé, mon père était un très grand angoissé (le grand mathématicien Mohsen Hachtroudi, ndlr) ! Vima est astrophysicienne, et il est vrai que plus nous comprenons la complexité des choses, plus nous prenons l’ampleur de notre ignorance. Elle est sans doute une angoissée qui ne le montre pas. D’ailleurs, lorsqu’elle rencontrera l’ancienne prisonnière, elle acceptera de lui parler de tout ce qu’elle se cache à elle-même, au-delà de ses petits calculs… Je ne sais si ces deux femmes peuvent coexister en une seule et même personne, ni à quelle dose. En ce qui me concerne, je me situe auprès de la Vima prisonnière et je tends à devenir un jour l’autre Vima, l’apaisée. Est-ce que j’y arriverai ? Comme le dit Schopenhauer, on fait ce que l’on est. Une passionnée ne deviendra jamais une raisonnable.

Couv livreEcrire la torture

Pli : « L’appât 455 » vit un cauchemar sur terre à la prison de Devine, en subissant des tortures physiques d’une violence inouïe. Comment êtes-vous parvenue à connaître les détails de telles scènes, qui ont tout l’air d’être réelles?

Fariba Hachtroudi : Une ancienne prisonnière politique Iranienne a lu le livre et m’a dit : « On se demande si tu n’as pas déjà été torturée toi-même »… Le fait de me confronter ainsi à la torture vient de deux raisons. La première est mon obsession maladive, depuis des années, pour le mal. Lorsque j’étais jeune, avant mon départ en France, mon père m’a donné à lire les mémoires d’Anne Franck. J’ai développé une fascination morbide pour le nazisme, pétrie de rejet évidemment. J’allais voir tous les films qui traitaient du sujet – et dois vous avouer qu’aujourd’hui encore, entre deux films diffusés à la télé, c’est toujours celui sur la seconde guerre mondiale qui aura ma préférence. Toutes mes lectures ont tenté d’analyser intellectuellement le mal, mais avec le cœur, je n’ai jamais compris comment une telle chose a été possible et je ne le comprends toujours pas.

La deuxième raison tient au fait que c’est l’Iran, un jour, qui est devenue mon obsession. Pendant mes années de militantisme, j’ai entendu des dizaines de récits de torturées, j’en ai lu des centaines, j’ai travaillé avec des femmes meurtries pour les aider avec la thérapie de l’écriture.

Pli : Comment avez-vous trouvé la force de rédiger, vous, à partir de ces récits ?

Fariba Hachtroudi : L’empathie c’est l’amour d’autrui, pour lequel l’autre est un autre moi. Et quand vous êtes obsédée par le mal, l’empathie que vous éprouvez va au-delà du tolérable… J’ai réellement souffert dans mon âme pour ces torturées. Et comme je les ai écoutées avec l’oreille du cœur, je pense que j’ai transmis dans ces scènes une voix très fidèle à leurs souffrances. Je ne supporte pas l’impunité. Ce livre est probablement la seule chose que j’ai pu faire, ça n’aurait servi à rien que j’aille me faire torturer – mais à la rigueur il y a des jours où j’en étais presque tentée vous savez. Quand j’étais en Iran, un agent des services secrets qui me suivait tout le temps m’a dit « J’ai l’impression que vous faites tout pour aller à Evin» (la prison de Téhéran qui inspire celle de Devine, ndlr). Quelque part, je pense que oui. Allez savoir pourquoi, par sentiment de culpabilité, à cause de cette curiosité morbide que je peux avoir vis-à-vis du mal, ou à cause de mon passé de journaliste, un mélange de tout ça. Je suis allée jusqu’au paroxysme de la douleur de l’âme, qui rejoint ce que vous ressentez quand vous avez le mal d’amour.

Être mue par l’amour

Pli : Qu’est-ce que la douleur de l’âme par amour ?

Fariba Hachtroudi : Encore une fois, l’amour au sens général. Vous savez à la mort de mon père, j’ai cru mourir ! Puis il y a cet homme que j’ai passionnément aimé, que j’aime toujours, que j’aimerai jusqu’à la fin de ma vie. Je ne peux pas comprendre les Occidentaux pour qui l’amour s’achève. J’aime cette phrase de Stéphane Essel qui dit: « J’ai abandonné un amour dans ma vie, je ne le referai plus jamais. » Comme je le comprends, je ne peux pas abandonner mes amours… Il y a cette anecdote que j’aimerais vous raconter. Lorsque j’allais très mal après la séparation, j’avais mis face à mon lit une photo, pour ne pas perdre le Nord, pour m’obliger à sortir de moi. C’était la photo insoutenable d’un petit bonhomme, un gavroche iranien, de sept ans. Voleur, pour le punir, on lui avait broyé le bras sous une roue de camion. Ce qui est terrifiant, c’est que la regarder ne m’enlevait pas mon mal, mais malgré tout ça me faisait relativiser certaines choses. Je ne suis pas complètement partie dans mon monde car je me suis dite: j’ai encore des choses à faire pour des gamins pareils.

Pli : Une nouvelle fois, l’empathie est chez vous un moteur.

Fariba Hachtroudi : Je pense que c’est comme cela que nous faisons avancer les choses. Tous les dictateurs, au début, n’étaient pas des dictateurs, c’étaient sans doute des utopistes qui voulaient faire quelque chose pour la justice sociale. Ils sont devenus dictateurs précisément quand ils ont perdu cette empathie envers les autres. Je vois deux côtés à l’inhumanité : d’une part, celle de Vima, surhumaine ou inhumaine qui se sacrifie pour rendre service ; et d’autre part l’inhumanité qui coupe d’autrui. Ce sont des questions profondément philosophiques, qui interrogent notre rapport au monde et à la mort. Car l’humilité que nous devrions tous avoir, serait de prendre conscience que les hommes, jamais égaux, le sont ultimement devant la mort. En réalisant cela, il y a beaucoup de choses qui peuvent être réglées de soi à soi.

Fariba Hachtroudi © Laurent Peters

Fariba Hachtroudi © Laurent Peters

Interroger la conscience morale

Pli : Cela me donne envie d’évoquer les deux hommes du livre, le Colonel et Dél (pour qui s’est faite emprisonnée la première Vima). Vous écrivez :« Un homme stigmatisé par la culpabilité ne peut affronter celle qu’il a fait tant souffrir. »  Où commence, selon vous, la conscience morale ?

Fariba Hachtroudi : Très bonne question, extrêmement difficile. Parce qu’il s’agit de ne pas rentrer dans le jugement. Comme vous avez vu, j’ai laissé ouverte la fin du livre, nous ne savons pas si Dél a trahi Vima, s’il est parti, et s’il l’a fait pourquoi et dans quelles circonstances. Or, c’est également là que les dictateurs en deviennent dictateurs, car ils pensent que par le volontarisme, par le fait de trancher noir ou blanc, ils arrivent à quelque chose. On n’arrive à rien avec ça. Moi je l’ai compris, après des années de militantisme à me rouler par terre. J’estime que je ne suis pas trop bête, mais il est fascinant de voir à quel point j’ai pu être naïve durant ces années. Je n’étais pas la seule et ne suis pas la dernière. La conscience morale, nous l’avons tous plus ou moins, l’homme ne se ment pas, il sait très bien. Le vrai souci, ce sont les lâchetés.

Pli : Ainsi, où commence le courage ?

Fariba Hachtroudi : Oui, c’est surtout ça la question, parce que le courage commence avec plusieurs choses. Entre la sensiblerie et la sensibilité, il y a un monde. Entre la victimisation et le fait de dire « je suis une victime » mais ne pas se complaire dans ce statut, il y a un monde. La conscience morale c’est quand vous ne lâchez pas prise sur vous-même. Je suis une femme très exigeante, mais avant tout vis-à-vis de moi, et plus j’avance dans l’âge, plus je sais que je ne ferai pas de concession sur certaines choses, même à mes plus proches. Quand Winnie dit à Mandela en prison « Notre fils à été tué, est-ce que tu veux que tous les enfants y passent comme ça ?», il se lève, se tourne et s’en va. Vous savez, une personne qui pense qu’elle n’a pas de chance, que les problèmes viennent toujours de l’extérieur, que « la vie l’a ratée » – une de mes anciennes amies avait prononcé cette phrase monstrueuse !-, elle n’arrivera à rien. Moi je me demande à chaque fois où j’ai pêché pour arriver à cette situation, où je n’ai pas été à la hauteur, pourquoi je n’ai pas su faire quelque chose. Et si je n’ai rien à me reprocher, alors je dois accepter tel quel ce qui arrive. Tout ne rentre pas dans le cadre du cartésianisme, il y a quantité de choses incompréhensibles et mystérieuses dans la vie, et fort heureusement. La conscience morale nous l’avons, mais c’est le courage de la conscience qui est difficile. Quand nous savons des choses et que nous ne regardons pas. Nous le faisons tous du matin au soir, ne serait-ce qu’en passant à côté d’un SDF… J’essaie toujours de donner ma part quand j’en croise un. Or si un jour je suis énervée et j’envoie paître l’un d’entre eux, ma conscience commence lorsque, le lendemain, je me dis que je n’aurais pas dû réagir ainsi. C’est aussi petit que ça.

Faire passer le message

Pli : Il suffit d’un rien pour basculer hors de l’empathie disiez-vous…

Fariba Hachtroudi : Exactement, c’est à ce moment-là que vous devenez, ou pas, dictateur. Quand j’étais militante, j’avais des tendances dictatoriales  par le volontarisme ! Si vous veniez ici en tant que journaliste, il fallait absolument que vous compreniez ma cause, la douleur de l’Iran. Et si vous me disiez à la fin « Ecoutez je ne suis pas là pour porter la douleur du monde », quelque part je vous en voulais et me demandais pourquoi vous n’aviez pas cette conscience. Aujourd’hui, je comprends que cela ne fonctionne pas comme cela et que l’avoir pour moi est déjà énorme. Mes amis me disaient que j’étais dans un enfermement, qu’on ne pouvait rien me dire, que je mettais dans un état difficile mais que je voulais aussi mener la vie dure aux autres. La dictature commence de cette manière, ça bascule la fois où, pour la fin, les moyens se justifient. Les moyens, ça peut être tout : ça commence par une dispute – vous voulez donner des leçons – jusqu’à la torture. Ma seule arme est devenue la plume. Si nous voulons agir, voire donner des leçons, il nous faut devenir « la valeur d’exemple ». Et c’est seulement à travers la valeur d’une œuvre que nous arrivons à faire passer des messages.


 La balade culturelle perse

* Le plus grand romancier contemporain : Sadeg Hedayat (1903-1951). Il a notamment écrit La chouette aveugle.

* Le chef-d’œuvre : Les Quatrains d’Omar Khayyam (1048-1131), grand poète et savant à la notoriété universelle.

* Sur le mysticisme iranien : Les livres d’Henry Corbin (1903 – 1978), philosophe et orientaliste français.

* Mes coups de cœur : En poésie : Ahmad Chamlou (1925- 2000). En musique : Marzieh (1924 – 2010), chanteuse de musique classique et contemporaine iranienne.

Iran, les rives du sang


Retrouvez la suite de l’interview dans le n°31 (mars-mai 2014) du magazine Fémitude.

Publicités