Stéphanie Janicot, la pensée occidentale au féminin

Auteure, journaliste et rédactrice en chef de la revue culturelle Muze, Stéphanie Janicot publie La Mémoire du monde, un incroyable roman en trois tomes qui raconte 3000 ans d’Histoire de la pensée occidentale à travers le voyage dans le temps d’une héroïne immortelle.

Stéphanie_Janicot

Stéphanie Janicot © Christine James

Plonger dans ce livre, c’est emprunter un chemin qui était dans notre esprit sans que nous le sachions. Car l’écrivain puise dans l’universel et dans le particulier, depuis notre inconscient collectif égyptien jusqu’à notre recherche la plus intime d’altérité, pour conter sa légende – et en filigrane, ébaucher notre soif de liberté. Une soif historique, humaine, féministe aussi. Rencontre érudite et piqûre de rappel.

 « Née Merit, l’aimée, sous le règne du pharaon Aménophis III, j’ai été Bérit, l’alliance, pour les Hébreux, Sophia, la sagesse, pour les Grecs et les Romains. Alors que je n’ai plus de nom, que je suis vouée à disparaître, je te livre l’histoire de ma vie. Écoute-moi bien, car ma mémoire est ta pensée. »*

Pli : Mérit, l’héroïne de La Mémoire du monde que vous faites voyager dans le temps grâce à un filtre d’immoralité, est-ce vous ? Comment la subjectivité du roman est-elle dosée ?

Stéphanie Janicot : La subjectivité est très forte, c’est ma mémoire du monde. Si vous aviez voulu écrire votre mémoire du monde, vous seriez peut-être passée par les mêmes endroits que moi dans le premier tome (l’Egypte, la Grèce) mais sans doute pas dans les suivants : plus nous avançons dans le temps, plus ma mémoire devient spécifique. Mon point de départ a été de chercher ce qu’il avait de collectif dans ma pensée. J’ai choisi une narration à la première personne, car je ne voulais pas, en entrant dans les méandres compliquées de l’histoire, partir dans tous les sens et aboutir à un résultat encyclopédique et ennuyeux. J’ai ainsi cherché à rendre le récit fluide et simple, je raconte cette histoire comme une personne âgée la raconterait à sa petite-fille. D’ailleurs, il n’y a pas de dates dans le corps du récit, car lorsque vous évoquez vos souvenirs, vous ne vous en rappelez pas précisément. En revanche, les dates historiques objectives ont été une ossature pendant mon travail, et je les ai ajoutées à la fin du roman comme points de repères pour tous. Dans les époques lointaines, elles sont moins fiables et exactes, nous passons plutôt par des civilisations : les Egyptiens, les Hébreux, les Milésiens, les Athéniens… Il me semble que lorsque vous voulez raconter la pensée occidentale, ce sont des points de passage obligés. Nous sommes tous constitués, que nous le sachions ou non, que nous soyons cultivés ou non, par l’héritage gréco-latin et par la pensée judéo-chrétienne – en témoigne l’esprit de culpabilité dans lequel nous vivons.

Pli : La subjectivité tient aussi au fait que Mérit soit une femme.

Stéphanie Janicot : Bien entendu, être une femme est constitutif de moi et de ma pensée, comme l’est de surcroît le fait d’être une mère. Il y a chez une mère une forme d’inquiétude et d’anxiété. Mérit s’inquiète pour ses descendants et descendantes à travers les époques, et c’est précisément cette inquiétude qui la maintient toujours dans l’humanité. J’insiste davantage il est vrai sur la transmission matrilinéaire.

Pli : Quelles autres influences spécifient votre mémoire du monde ?

Stéphanie Janicot : Elles se décèlent dans le deuxième tome. Par exemple, le fait que je sois née à Rennes et élevée en Bretagne m’a conduite à invoquer les Chevaliers de la Table ronde ; si j’étais née à Strasbourg, je me serais sans doute tournée vers les légendes germaniques. Les religions, les mythes, les contes et légendes… Je me suis rendue compte en écrivant que j’étais nourrie par la fiction. Je l’ai été dès mon enfance grâce aux contes égyptiens que ma mère me lisait. Ça remonte dans ma mémoire imaginaire et historique, comme la mythologie grecque, Homère, la Bible… Et à nouveau je pense que toute personne occidentale a été pétrie de cette éducation-là.

Pli : Est-ce que cela touche à l’inconscient collectif tel que le définit Jung?

Stéphanie Janicot : Absolument. C’est vraiment la mémoire collective. Pourquoi est-ce que je pense comme je pense, pourquoi pensons-nous comme nous pensons ? C’est différent de la démarche psychanalytique qui s’attache aux ressentis proches : « Mon père et ma mère, mes grands-parents, nos traumatismes… ». En remontant jusque 3500 ans en arrière, je m’intéresse à cet inconscient qui a fait boule de neige.

Pli : Y a t-il dès lors un déterminisme de notre pensée ?

Stéphanie Janicot : La question du libre-arbitre et de la liberté individuelle, qui est celle des Lumières, sera abordée dans le troisième tome. Mais oui, il y a une part de déterminisme, d’autant plus que c’est inconscient. Quand vous vous mettez dans une position où vous vous dites « Ca ne me concerne pas, la Bible je m’en fiche, la religion je m’en fiche », vous êtes encore plus déterminé. Car vous avez des réflexes de pensée dont vous croyez être l’auteur mais dont vous ignorez en réalité la provenance. En revanche, plus vous êtes conscient qu’ils viennent d’ailleurs, plus vous pouvez vous en libérer. Si libre-arbitre il y a, ce n’est qu’après avoir démêlé les fils qui font votre inconscient – et votre inconscient, ce n’est pas juste votre enfance.

Pli : Quand pensez-vous que Mérit soit née dans votre esprit ?

Stéphanie Janicot : Elle doit m’habiter depuis longtemps… C’est toujours compliqué le déclenchement d’un roman. Il y a dans le film Camille Claudel cette scène où une petite fille la regarde pendant qu’elle est en train de sculpter, et lui demande : « Comment tu savais qu’il y avait un visage dans cette pierre ? ». Comment est-ce que je savais qu’il y avait cette histoire dans le magma de mon esprit ? À un moment donné, vous décidez de sculpter ce que vous avez dans la tête. En termes de travail effectif, « La Mémoire du monde » m’a pris sept ans, mais il s’agit surtout de 45 ans d’imaginaire. Tout était là depuis longtemps.

Pli : Vous dites que l’inquiétude maternelle de Mérit la maintient dans le monde. Mais son immortalité ne la coupe t-elle pas malgré tout du tragique de l’humain qui est l’angoisse de mourir ?

Stéphanie Janicot : En devenant immortelle, Mérit ne quitte pas la peur de la mort puisqu’elle est angoissée pour sa fille – jusqu’à ce qu’elle quitte l’Egypte et la laisse derrière elle. Dans le désert, elle pense alors s’être détachée de cette angoisse, mais réalise que son attachement à ses petits-enfants, à ses arrières petits-enfants et à tous ceux à venir, la maintient dans l’inquiétude. Si elle n’a plus peur de sa propre disparition, elle vit les angoisses que suscitent celles d’autrui. N’est-ce pas notre cas à tous : au-delà de notre propre angoisse de la souffrance, de la maladie, de la mort, ce qui nous assaille le plus n’est-il pas de perdre les gens que nous aimons ? Moi, j’ai plus peur quand ma fille est dans un avion que lorsque je suis dans un avion.

Par ailleurs, Mérit est en possession d’un deuxième filtre d’immortalité et doit décider à qui l’offrir. Cette question compliquée est prégnante dans son esprit : elle est seule avec un potentiel de ne plus l’être. Or cette altérité rendue possible est aussi ce qui la maintient parmi les humains, puisqu’elle recherche cet autre avec qui elle pourrait s’engager pour l’éternité. À nouveau, c’est notre question à tous, de savoir avec qui nous allons décider de nous engager et de faire notre vie. Comment se décider pour cette personne-là et pas une autre ? Mérit doute beaucoup, d’autant que pour elle, le choix est irréversible.

Couv livre

Pli : Revenons à la transmission matrilinéaire, quelle est selon vous la quintessence du savoir qu’une mère puisse donner à sa fille ?

Stéphanie Janicot : C’est la liberté. Ce que Mérit n’arrive pas à donner à ses filles, puisque je n’ai pas pu refaire l’Histoire et que les femmes ont été dominées et exclues de l’Histoire ! Dans le troisième tome, Mérit se dira qu’elle a complètement raté sa transmission puisqu’elle a laissé ses filles se faire asservir, et qu’en étant uniquement dans la transmission maternelle, elle ne leur a pas appris à s’instruire et à dominer le monde. Reste qu’elle donne à ses descendantes la possibilité de gagner leur vie en leur enseignant la guérison par les plantes, elle leur permet une forme d’indépendance par le travail – j’ai fait ce que j’ai pu…

Pli : Ce savoir des plantes est originellement transmis par un homme puisque Mérit l’apprend de son grand-père…

Stéphanie Janicot : Vous savez,c’est une chose que j’ai toujours remarquée en interviewant des romancières étrangères. Les femmes qui réussissent, surtout dans les pays musulmans ou africains, sont celles dont les pères ou les grands-pères ont cru en elle. En fait, ce sont beaucoup les hommes qui font leurs filles. C’est l’ambition de l’homme pour sa fille qui crée en partie la réussite de celle-ci.

Pli : Comment Mérit aborde t-elle sa vie?

Stéphanie Janicot : Elle recherche pour elle-même, comme nous tous, le bonheur et le sens de la vie. Elle va suivre toute l’évolution de l’humanité et penser à chaque époque avec les hommes en recherche de bonheur afin de trouver la clé de la sagesse. Elle accumule des savoirs avec les religions, les premiers philosophes, l’éthique athénienne, Platon, les stoïciens, Epicure… Elle se cherche une pensée qui lui apportera une forme d’harmonie. Car Mérit vit un tumulte intérieur, son existence étant tissée de deuils et d’une forme intense, non partageable, de solitude. En cela, elle n’est pas très différente d’une personne d’aujourd’hui. Beaucoup de choses sont non partageables…

Pli : Sa quête existentielle commence à 18 ans, l’âge qu’elle avait lorsqu’elle a bu le filtre d’immortalité.

Stéphanie Janicot : En fait, son histoire fonctionne presque comme une vie humaine. Au départ, nous sommes dans une petite enfance qui est celle des contes et légendes, Mérit en Egypte pense aussi contes et légendes. Et puis vers 7 ans, un enfant commence à demander : pourquoi le ciel est-il bleu, l’herbe verte ? Ces leçons de choses s’apparentent à la forme de pensée présocratique. Puis adolescent, vient le temps des questions métaphysiques : qu’est-ce qui vaut la peine de vivre, comment vivre pour être heureux ? C’est Athènes, les philosophies socratiques. Puis jeune adulte, étudiant, c’est le moment où nous nous disons : si j’emmagasine tout le savoir du monde, si je deviens très savant, je serais très heureux. C’est Alexandrie. En suivant à chaque fois les hommes de son temps, Mérit suit le processus de la vie humaine. Mais le fait qu’elle soit jeune la prive en effet d’une expérience enrichissante, celle du corps. Dans le deuxième tome, elle dira à une de ses filles qui a atteint un âge très avancé : « C’est incroyable, toi en 70 ans tu as appris tout ça et moi non, pourquoi? » Et sa fille lui répondra : « Parce que toi, il y a des choses que tu ne ressens pas dans ton corps ». Il y a bien une forme de sagesse qui vient avec la vieillesse, et l’acceptation de la mort.

Pli : Dans l’histoire d’une vie humaine justement, en combien de temps estimez-vous que la pensée se forme?

Stéphanie Janicot : En plusieurs étapes et ça dépend dans quel domaine. Il y cette phrase de Carver : « Passé vingt ans, un écrivain peut très bien mener une vie rangée, tout ce qui peut donner matière à fiction dans sa vie a déjà eu lieu. » Ce n’est pas faux, nous travaillons toute notre vie en tant qu’écrivain avec des choses de l’enfance et de l’adolescence. En revanche, nous pensons et nous lisons de mieux en mieux. Si vous avez lu un livre de Dostoïevski à 18 ans et que vous le reprenez à 38 ans, vous allez comprendre des choses que vous n’aviez pas comprises. Pour une raison simple, c’est que la vie nous apprend à lire le monde. Alors que nous pourrions croire que les choses se complexifient car nous accumulons les savoirs, c’est l’inverse qui se produit, tout s’éclaire de plus en plus. Notre mémoire est en grande partie faite d’oublis et évacue progressivement tout qui ne lui sert pas. Car l’essentiel n’est pas là.

Pli : Qu’avez-vous appris en écrivant l’histoire de Mérit, notamment sur le destin des femmes ?

Stéphanie Janicot : Ecrire ce livre m’a appris à quel point tout est lié. J’avais pensé travailler par séquence, c’est-à-dire sauter des siècles, mais cela s’est avéré impossible car même les siècles quasi inconnus permettent de comprendre une époque par rapport à une autre. J’ai ainsi découvert à quel point l’Angleterre des premiers siècles était extrêmement liée à Rome. Ce fut un éblouissement d’écriture, offert par le fil de la pensée de Mérit.

Quant au destin des femmes, ce n’était à vrai dire pas mon propos de départ, ça devient aujourd’hui presque le propos d’arrivée… On me dit que « La mémoire du monde » est la vision féminine voire féministe de l’Histoire. Franchement, je n’y avais pas pensé en commençant, Mérit n’est une femme que parce que je suis une femme. Elle devait symboliser la pensée occidentale ; je n’avais pas réalisé à ce moment-là que la pensée occidentale des femmes était différente de celle des hommes. Mais en effet, elles se particularisent de plus en plus au cours de l’Histoire ; dans le troisième tome, le fait d’être une femme fait participer Mérit à un destin proprement féminin, alors que dans les deux premiers tomes elle appartient à un destin humain qui est masculin-féminin. Appartenir à la partie dominée de l’humanité crée une pensée particulière. Je réalise maintenant que j’ai écrit une histoire au féminin, qui va évidemment être singulière puisque c’est bien la première fois que c’est fait. Les histoires avaient toujours été écrites au masculin. »

La mémoire du monde chez Albin Michel. Tome 1, novembre 2013, 576 pages, 25 euros. Tome 2, avril 2014, 576 pages, 25 euros. Tome 3, à paraître en septembre 2014.

COUV_Mmonde_2


La balade culturelle, à travers les âges

Le temple de Salomon à Jérusalem

« En tant que femme, la meilleure période dans laquelle vivre c’est aujourd’hui ! Donc je ne suis pas certaine que j’aurais envie d’aller dans une autre époque, aux conditions de vie trop difficiles pour les femmes, aussi bien dans le royaume du Nord que dans le royaume du Sud, en proie à des guerres incessantes. Hormis peut-être l’Egypte Ancienne où la vie me semble avoir été un peu plus agréable. En revanche, si je pouvais faire du tourisme culturel, j’aimerais me rendre à Jérusalem à l’époque de David et Salomon et assister à la construction du temps de Salomon ! J’irais aussi voir la bibliothèque d’Alexandrie à l’époque de Ptolémée.

Le jardin d’Epicure

J’aimerais également faire un séjour à l’époque grecque pour me régénérer dans le Jardin d’Epicure. Il est pour moi celui qui a la philosophie la plus humaine. Beaucoup de ses écrits sont perdus, nous ne le connaissons que par Lucrèce, mais sa Lettre à Ménécée est un texte absolument merveilleux. Sa démarche de recherche d’ataraxie, cet état d’absence de passion, ne se fait pas dans la froideur. Il se base au contraire sur l’amitié, la solidarité, une idée de communauté très forte.

La Rome antique

Ensuite, je voudrais vivre l’expérience d’aller dans la Rome antique ; mais quelle Rome ? Il y celle d’Octave, qui recèle quelque chose de très important quant au fonctionnement de l’Etat et de la culture, dans la mesure où cet empereur est l’un des premiers à avoir compris que les arts pouvaient servir le pouvoir. L’origine du mot français « mécène » vient d’ailleurs de l’un de ses généraux, Caius Maecenas. Octave commande l’Enéide à Virgile pour créer une histoire romaine liée à la Grèce et à Troie, et ainsi créer de la légende, à mettre au service du pouvoir. Mais la Rome de Néron a quelque chose de très intéressant aussi… Il y a beaucoup d’œuvres littéraires qui permettent de voyager dans cette civilisation. Vous pouvez lire avantageusement La vie heureuse de Sénèque. Le livre V des Tusculanes de Cicéron, ou seulement « Le bonheur dépend de l’âme seule » (2 euros en Folio), c’est magnifique. Je pense aussi magistral roman Néropolis d’Hubert Monteilhet.

Des Lumières à l’Entre-deux-guerres

Plus proche de notre époque, j’adorerais rencontrer Diderot qui, des philosophes des Lumières, est celui qui m’attire le plus. Puis je ferais volontiers un petit tour à Nohant pour écouter Chopin. Enfin, je vivrais avec plaisir l’entre-deux-guerres entre Paris et Vienne. De cette époque, j’aime la peinture, Klimt, Schiele, Kokoschka, Mahler et Gertrude Stein, une période féconde pour les femmes qui rêvaient de liberté. »


Le XXIème siècle et le défi féminin

muze-75

Pli : Je trouve beau que vous puissiez dire à votre fille : « En tant que femme, la meilleure période dans laquelle vivre c’est aujourd’hui ! »

Stéphanie Janicot : Notre époque est la plus porteuse car nous avons la liberté de pensée et d’agir. Même si nous ne sommes jamais perçues de la même manière qu’un homme et qu’il est plus compliqué de nous faire entendre, nous pouvons faire des choses. Éminemment lorsque nous sommes une femme en Occident, nous écrivons mais ne risquons pas notre vie !

Pli : Pensez-vous qu’il y ait un devoir de continuer à porter haut cette liberté ?

Stéphanie Janicot : C’est ce que je fais avec Muze, le magazine de la création au féminin (dont Stéphanie Janicot est la rédactrice en chef depuis 2010, ndlr). Nous soutenons les femmes dans tous les pays où elles sont en danger et ont du mal à s’exprimer. Je viens par exemple d’interviewer une jeune auteure qui a vécu les massacres au Rwanda. Bien sûr, il y a un devoir de soutien. Par ailleurs, dans ce que nous proposons à lire aux Françaises, il y aussi l’idée de semer des graines et d’ouvrir à des réalités. Aujourd’hui personne ne veut se dire féministe, le mot est devenu très péjoratif. Les filles disent « Non, je ne suis pas du tout féministe ! », comme si ça signifiait être une espèce de laideron qui hurle à la mort dans la rue. Attention, féministe ça veut juste dire vouloir des droits équivalents, et la liberté pour les femmes. En France, nous ne nous rendons pas compte à quel point nous avons de la chance, car la situation peut revenir plusieurs années en arrière comme rien, regardez ce qu’il se passe en Espagne avec la remise en cause du droit à l’avortement. Il faut garder en tête que les acquis dont nous jouissons sont très récents.

Benoite Groult me disait lors d’une interview : « Nous étions obligées d’avorter dans des loges de concierge. Vous ne l’avez pas vécu, nous oui! J’étais prof de lettres, mais je n’avais pas de chéquier, pas de compte en banque, je devais demander l’autorisation de mon mari. J’obtenais à peine le droit de vote. » Je veux montrer à ma fille de 22 ans que, non ce n’est pas péjoratif, et oui elle peut avoir un petit copain qui l’aime et être séduisante, tout en étant au courant et en défendant les droits des femmes un peu partout. J’avais demandé à Benoite Groult : « Peut-on encore être féministe aujourd’hui ? » Elle m’a répondu : « Je ne comprends même pas comment on peut ne pas être féministe ! » C’est ce que j’essaye de faire à Muze en permanence, agir pour que nous prenions conscience des choses acquises, et de leur fragilité.

Pli : Pouvez-vous expliquer pourquoi Muze est un magazine de création au féminin ?

Stéphanie Janicot : Cela fait des millénaires que nous étudions la création au masculin comme si seul le masculin était universel. Quand on parle de féminin, on évoque des œuvres de broderies sans intérêt et on assimile la littérature féminine à des romans d’amour niaiseux. Et bien non, ce n’est pas le cas, et tant que les femmes mourront dans le monde pour ce qu’elles créent, et il y aura une vraie pertinence à faire une revue comme Muze. J’espère qu’un jour Muze ne sera plus pertinent. Ce sera peut-être lorsque 50% de nos lecteurs seront des hommes, cela signifiera que la création au féminin sera aussi universelle que la création au masculin. L’égalité sera alors parfaite.


Cet article a été publié dans le n°33 (mars-mai 2014) du magazine Fémi-9.

Publicités