Pas de culturellement correct avec Alex Vizorek

Alex Vizorek est un humoriste belge qui a la carte Thalys Platinum +, et si c’est un détail pour vous, pour lui ça veut dire beaucoup. Qu’il dispense ses chroniques radio quotidiennes entre Paris et Bruxelles. Qu’il nourrit son éloquence au non-sens. Qu’il a de l’humour en partage. Pour vous en assurer, allez voir son spectacle « Alex Vizorek est une œuvre d’art » – nul doute que l’art contemporain a tout pour vous plaire…

Alex Vizorek - ©Mathieu Buyse

Alex Vizorek © Mathieu Buyse

Avec sa nonchalance et sa chevelure bouclée (mais n’est-il pas le fils caché d’Hugh Grant?), Alex Vizorek propose depuis cinq ans un one-man-show comique qu’il fait graviter autour des arts – musique, sculpture, peinture, cinéma, danse… Le spectateur voit ainsi sa soirée truffée de questions existentielles, telles que « Pourquoi un homme normal décide t-il un jour de devenir cymbaliste ? », « Y a t-il une vie dans le rayon musique classique de FNAC ?» ou « Comment expliquer un tableau à un lièvre mort ? ». Franchement drôle et décalé à souhait, il n’y a pas de culturellement correct avec Alex Vizorek. Rencontre débridée une soirée en janvier.

Rire (de tout)

Pli : Dans Alex Vizorek est une œuvre d’art, vous évoquez « Le rire » de Bergson. Au-delà de la théorie, pouvons-nous rire de tout ?

Alex Vizorek : Oui, je suis persuadé qu’il y a toujours un bon axe, même s’il peut être difficile à trouver. Un jour, j’ai dû faire une chronique traitant de l’Islam radical à l’époque de Sharia4Belgium ; j’ai demandé des conseils à un pote musulman, qui se sont avérés utiles puisque je n’ai reçu aucune critique par après. Mais ne pas dépasser la ligne n’est parfois pas évident. Mon objectif à la radio est de faire rire les personnalités invitées avec moi – hormis les extrémismes flagrants, c’est-à-dire la NVA (en français l’Alliance néo-flamande, parti d’extrême droite belge ndlr) et le Front National. Desproges a eu ce souci quand il a reçu Jean-Marie Le Pen, il l’a fait rire. C’est le dilemme : si vous bétonnez les invités, on vous reproche de ne pas vous comporter comme avec les autres, mais si vous les faites marrer, vous les rendez sympathiques. Donc le mieux c’est de ne pas leur parler. Ces derniers temps, Marine Le Pen nous facilite la tâche dans les matinales, car elle s’en va avant l’intervention des chroniqueurs ! Ça suffit à montrer que ce n’est pas un parti politique comme les autres. De fait, pour cette raison, on ne le traitera pas de la même manière. Cette question semble insoluble.

Pli : Qu’en est-il concernant Dieudonné ?

Alex Vizorek : Je ne prends pas position sur cette question car elle recèle une équation bancale à la base : Dieudonné est-il un humoriste ou n’en est-il pas un ? Certains pensent que oui, d’autres non, partant de ce déséquilibre, personne ne peut la résoudre. Comme il n’y a pas de bonne réponse, il vaut mieux ne pas en parler – même si ce que je vous dis est déjà une opinion en soi, mais je préfère une opinion qui n’en soit pas une… Le souci c’est que Dieudonné a phagocyté l’humour dit « engagé » et oblige les gens du métier à faire attention, or l’objectif quand vous êtes humoriste c’est précisément de ne pas trop faire attention à ce que vous dites…

Pli : Rire de tout, est-ce être cynique ?

Alex Vizorek : Le cynisme se rapproche plus pour moi de la case de l’éditorialisme. Mais je pense que plus le thème est délicat, plus le texte doit être vraiment marrant. À cet égard, Gaspard Proust est très fort. Il choisit des thèmes compliqués mais formule un trait d’esprit tellement brillant que le bon mot crée une distance avec le problème. Sa faculté à être drôle le soustrait à la problématique de son engagement – la où Stéphane Guillon est plus partisan par exemple, il est de gauche et préconise une manière de pensée.

Pli : Un exemple de thème : vous avez joué une scénette sur le féminisme avec Myriam Leroy lors d’un festival bruxellois.

Alex Vizorek : En effet, en janvier. Ce sketch comique reprenait un article que nous avions écrit à quatre mains avec Myriam, sous forme d’un ping-pong de mails. Ça demande du boulot de rendre drôles des messages parfois plus sérieux. Par exemple, à un moment Myriam cite Benoîte Groult, puis elle lève la tête et ponctue d’un « Quelle ambiance ! » pour détendre l’atmosphère et permettre aux gens de rire. Vous savez, quand je fais des blagues machistes, c’est juste pour le plaisir du mot et du titillement. En tant qu’humoriste, lorsqu’une personne dit « Je suis tout à fait comme ça !», vous n’avez qu’une envie c’est de le charrier là-dessus, que vous soyez de gauche, de droite, féministe…

Pli : Dans notre génération de trentenaire, ne sommes-nous pas tous plus ou moins féministes ?

Alex Vizorek : Chez moi, ma mère a toujours bossé et gagné sa vie, il est certain que notre génération n’a pas grandi dans le cliché de la femme dépendante d’un mari riche (ou pas). Je ne remets pas ça en cause, j’aime rire du féminisme comme je rirais de n’importe quoi.

Pli : Vous parliez politique, vous êtes féru d’actualité ?

Alex Vizorek : J’adore, c’est pour ça que j’ai fait des études de journalisme. J’aime m’intéresser à des sujets que je ne connais pas, comme lorsque j’ai fait un papier sur la révolution ukrainienne. J’ai appris plein de choses et même si ce n’est pas le sujet le plus facile pour être drôle, j’aime rendre les informations amusantes et accessibles. Qu’il s’agisse de chroniques d’actu ou de mon spectacle.

Alex Vizorek © Leslie Artamonow

Alex Vizorek © Leslie Artamonow

Se cultiver (avec tout)

Pli : Votre one-man-show traite, lui, de culture.

Alex Vizorek : Clairement, j’avais envie de désacraliser l’art moderne et contemporain. Certaines personnes se disent que la culture n’est pas pour eux, je trouve que c’est faux. Devant un tableau blanc, vous pouvoir ressentir une émotion ou du rejet, quoiqu’il en soit vous vivez une expérience. J’égratigne un peu l’art mais j’aime profondément ce que j’égratigne. Eric Naulleau a adoré le spectacle et en a parlé dans son émission Ca balance à Paris. En revanche, un de ses chroniqueurs, Christophe Bourseiller, s’est lancé dans un laïus sur le thème « Peut-on rire de la culture ? » en arguant « Il faut savoir pourquoi Malevitch a fait son monochrome blanc et ci et ça »… D’accord, mais il faut savoir aussi que Malevitch se foutait de la gueule du monde avec une certaine volonté. Au final, en coulisses, il a admis qu’il avait bien rigolé et qu’il avait passé une bonne soirée…

Pli : Etait-ce un sujet de prédilection, l’art, pour vous ?

Alex Vizorek : En fait, je me suis beaucoup cultivé lorsque j’étais étudiant, pendant mon temps libre j’allais au cinéma, voir des pièces de théâtre, des expos. Disons que j’avais une base, mais que j’ai découvert un univers, avec le recul d’un mec de 23 ans qui avait le droit d’avoir un avis dessus. Un soir, j’ai vu Fabrice Luchini dont le spectacle consistait à expliquer des œuvres littéraires, et je suis sorti de là en me disant : ce mec m’a fait rigoler pendant une heure et demie, mince c’est fort. Le lendemain, j’ai été acheté Roland Barthes et Paul Valéry que je ne connaissais pas. Après, je savais que si Fabrice Luchini était capable d’arriver en disant « Je vais vous expliquer » et puis de faire rire, pour moi ce devait être l’inverse : il fallait que les gens rigolent, et si derrière ils avaient un peu de culture, c’était parfait. Peut-être que j’ai fait connaître le film Mort à Venise à des gens parce que j’en ai parlé…

Pli : C’est donc un bon « créneau » pour sortir du lot ?

Alex Vizorek : C’est possible que le lendemain d’une représentation, les spectateurs soient toujours marqués par des choses vues la veille ; ce n’est pas une volonté de ma part mais je n’en suis pas mécontent. Souvent les one-man-show – et j’adore mes collègues ! –, vous ne savez plus ce qu’ils racontent trois semaines plus tard. Pour le mien, les gens se souviennent bien après des cymbales, de Mort à Venise… Ce n’est pas du marketing mais ça marque.

Pli : Comment choisissez-vous les œuvres que vous abordez ?

Alex Vizorek : Un peu par hasard dans ce qui me plait ou m’interpelle, comme des happenings que je trouve drôles et que j’ajoute en vidéo. Il y a au fur et à mesure du déroulement du spectacle une volonté de traiter chaque art d’une manière plus originale que la précédente… Comme le sketch sur la sculpture – à ma connaissance, c’est d’ailleurs le seul sketch écrit au monde.

Jouer (partout)

Pli : Pour rebondir sur ce sketch, vous « êtes une œuvre d’art » depuis 2009…

Alex Vizorek : Oui ! C’est une durée de vie normale pour un premier spectacle, le temps de me faire connaître, à Paris et ailleurs. En plus, grâce à la radio, j’ai de plus en plus de notoriété, ça donne envie aux gens de venir me voir et aux théâtres de me faire confiance. Nous avons des dates jusqu’en 2015…

Pli : Le spectacle évolue avec vos ajouts, est-ce toujours le même plaisir ?

Alex Vizorek : Jouer c’est un peu comme faire l’amour, tu ne t’en lasses jamais mais quand tu joues à Avignon pendant 22 jours tu es moins excité… Et quand tu n’as plus joué pendant deux semaines, tu es hyper content de remonter sur scène ! Je continue à m’amuser, bien sûr.

Pli : Dernière question : le fait d’être un transfrontalier entre la Belgique et la France, ça se passe comment ?

Alex Vizorek : J’ai la carte Platinum + de Thalys ! Celle que vous obtenez quand vous faites cent voyages par an, ça me permet de me payer de chouettes cadeaux avec mes miles… Je dirais que Bruxelles est posée et très agréable à vivre, mais qu’il y a parfois le risque de s’encroûter dans une vie un peu bourgeoise. À Paris, en revanche, tout va très vite. Il faut plus se bagarrer mais c’est motivant d’y construire une carrière – qui rejaillit aussi sur Bruxelles. Je vais continuer tant que je peux ! En Belgique, c’est une année électorale donc je suis là jusqu’en juin et je garderai au moins l’émission de radio Café serré. Si j’ai une proposition de quotidienne à Paris, bien sûr j’accepte…

« Alex Vizorek est une œuvre d’art » : jugez sur pièce ! Mise en scène de Stéphanie Bataille.
=> Pour l’agenda du spectacle et l’actualité d’Alex, visitez son site.

Affiche_spectacle

 Avant et Maintenant

*En 1981, Alex Vizorek naît à Bruxelles. C’est là qu’il étudie à l’école de commerce Solvay, il apprend également le journalisme à l’Université Libre de Bruxelles. Puis il part à Paris et intègre le Cours Florent. En 2009, “Alex Vizorek est une œuvre d’art”  se fait remarquer en gagnant un prix au Festival de Montreux.

*En 2014, Alex Vizorek tourne avec son spectacle en France et en Belgique. Il officie aussi sur les ondes belges, dans les émissions de radio On n’est pas rentré et Café serré sur la Première. Sur les ondes françaises, il est chroniqueur dans On va tous y passer animé par André Manoukian sur France Inter le mardi matin. Enfin, il fait toutes les semaines une revue de presse appelée Alex et Sigmund dans l’émission Mise au point sur la chaîne de télévision belge RTBF.


La balade culturelle pour rire…

* Avec le théâtre : Molière. Les comédies de Corneille. Tchekov est souvent drôle. Labiche. Dans le théâtre contemporain, je dirais Le Splendid.

* Avec le cinéma : To be or no to be de Lubitsch, La ruée vers l’or de Chaplin qui n’a pas vieilli.

*Avec les humoristes : J’aime l’absurde, Rolin, Vanier, Ben… Vous savez ma mère travaillait dans la chaussure : quand elle entre dans un magasin de chaussures elle les retourne pour voir comment elles sont faites. Moi c’est pareil quand je vais voir un humoriste, j’ai le réflexe de regarder en quoi il est bon. Il n’y en a pas un que je peux dénigrer, parce que chacun est où il est pour une bonne raison. Il y a des mecs qui ont l’énergie, qui ont le capital sympathie, le recul, le timing… J’aime Gad Elmaleh ; quand j’ai grandi c’était Bigard, Robin, Elie Kakou, Timsit ; avant eux Desproges, Coluche, Le Luron, Jacques Mailhot. J’aime aller aux spectacles d’humour, il y a toujours quelque chose à apprendre…soit à faire soit à ne pas faire !

* Avec mes parents : J’essaierais bien C’est arrivé près de chez vous de Poelvoorde et Belvaux. Ils sont passés à côté de l’esprit de ce film à sa sortie.

* Avec mes grands-parents : Un livre de citations d’Alphonse Allais.

* Avec ma compagne: J’ai tenté de lui montrer un spectacle d’André Sauvé, génie de l’humour québécois, mais l’accent lui a posé un problème… Je suis certain qu’il fera une version adaptée pour la France et qu’il va cartonner.

* Avec mes potes: Je me souviens d’une grosse rigolade collective à 20 ans quand nous avons été voir à huit potes Astérix: Mission Cléopâtre de Chabat, c’était dans une station de ski.

* Avec mes collègues de la radio: Ce sont eux qui me conseillent des trucs, ils ont une bonne culture humoristique, alors j’absorbe.

* Avec des enfants: La vita e bella de Benigni, je crois que c’est une bonne approche historique et très drôle et respectueuse. Et tant que La vie est belle, il y a le film de Capra aussi!

Alex Vizorek © Mathieu Buyse

Alex Vizorek © Mathieu Buyse


Cet article a été publié dans le n°33 (mars-mai 2014) du magazine Fémi-9.

 

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