Margaux Motin, l’illustratrice qui vous veut du bien

La dessinatrice publie son troisième album La tectonique des plaques, dans lequel elle raconte les aléas de sa géographie intérieure, bousculée par sa fille chérie, son divorce, son boulot, son nouvel amour… De l’humour enrobé de poésie, qui agit en thérapie de la vie.

Margaux Motin - ©Cerasoli

Margaux Motin © Cerasoli

Sa précédente BD* était parue en 2010 et son blog était moins actif, mais Margaux Motin n’était pas partie bien loin, elle était occupée à vivre… Pour notre plus grand bonheur, la trentenaire revient raconter ses tribulations dans La tectonique des plaques**. L’humour tendre et trash est toujours au rendez-vous ; le dessin séduisant et les looks parfaits aussi ; l’émotion enfin, surtout.

* « La théorie de la contorsion », Marabulles. ** Editions Delcourt. 255 pages, 22,95 euros.

Portait en Bulle d’une dessinatrice décomplexée…et décomplexante !

J'aurais adoré être ethnologue. Editions Marabout. Planche 1 : « Les gosses, c’est comme l’alcool… » Dans J’aurais adoré être ethnologue (Editions Marabout)

« Cette planche symbolise ce que j’ai décidé de raconter dès le début de mon blog, l’envers du décor de la parentalité. Et je pense que le succès de mon premier livre vient du fait que j’ai illustré ces aspects moins funky. Car, non, une maman n’est pas toujours forcée de tout trouver super mignon, et que malgré son amour inconditionnel, sa patience a des limites. Très vite mes lectrices m’ont fait part du côté déculpabilisant de mes planches en m’avouant : « J’ai le droit de penser ça même si j’adore mon enfant, je me sens moins seule ! » Dire cette vérité, que nous ne sommes pas obligées d’être des mères parfaites, c’était parler de la réalité, bien loin du rêve que nous nous construisons avant d’être parent. Quand vous êtes seule avec votre gamin et qu’il pleure trois heures d’affilée, ça peut virer au cauchemar, mais vous pensez que ce n’est pas normal d’en avoir marre. Savoir qu’en fait, si, c’est normal, et que nous sommes nombreuses dans ce cas-là, ça soulage ! En plus ces dernières années, nous les femmes avons aussi voulu être des épouses modèles et en jeter au boulot. Nous étions folles à vouloir trop en faire ! Heureusement que nous commençons à lâcher la cape de super héroïne, et qu’il est devenu plus courant de parler de cette vie de maman pas si rose que ça… Je pense à Florence Foresti et son spectacle « Mother Fucker », et Alessandra Sublet qui a écrit un livre sur le baby blues. Rire de cette face cachée de la maternité permet de dédramatiser. »

MM_2_free_child Planche 2 : « Free as a child» Dans La théorie de la contorsion (Editions Marabout)

« La recherche graphique est un des aspects fondamentaux de mon travail. Je passe beaucoup de temps à élaborer les attitudes et la gestuelle de mes personnages, je m’entraîne devant mon miroir à trouver la bonne expression du visage, je porte beaucoup d’attention aux détails du décor. Une chaussette qui dépasse n’est pas là par hasard. Souvent dans le dessin, l’humanité est délaissée au service d’un style, d’un coup de crayon. Au contraire, j’aime incarner mes personnages, leur donner chair c’est ouvrir la possibilité de leur fragilité. Mais essayer de retranscrire cela en deux dimensions prend du temps, d’où le fait que je sois longue à faire mes dessins… Après les recherches iconographiques vient le crayonné, puis le « looking » qui, lui non plus, n’est pas innocent. Le choix du vêtement, sa forme, sa matière, son style, ses couleurs me permettent de transmettre tout un état d’esprit. Quand mon héroïne est dans une légèreté de fillette, elle portera une jupe courte ; quand elle se sent un peu larguée, elle sera plutôt vêtue d’un vêtement mou et informe comme un jogging. »

tectonique MEP int fo titre_Mise en page 1 Planche 3 : « Allô M6, j’ai un incroyable talent » Dans La tectonique des plaques (Editions Delcourt)

« Un autre pilier du blog, qui a participé au succès des livres, c’est le ton trash. Oui, mon langage est cru et ponctué de gros mots, car c’est comme ça que je – et beaucoup d’entre nous – parlons. Quand je me cogne, je ne dis pas « Zut, crotte de biqu-euh » mais « Putain de merde ! ». Nous sommes toutes pareilles et putain que ça fait du bien de pouvoir jurer comme un charretier si le cœur nous en dit.»

tectonique MEP int fo titre_Mise en page 1 Planche 4 : « L’inadaptée» Dans La tectonique des plaques (Editions Delcourt)

« Cette planche me ressemble beaucoup. Je ne me sens pas toujours adaptée à ce monde et à la rapidité de l’information. Les gens sont parfois énervés car je ne suis pas pendue à mon portable et que je choisis de ne pas répondre quand je suis occupée à faire autre chose : mais je n’aime pas me faire emmerder et je déteste la sursollicitation ! Je n’ai pas non plus de compte Twitter ou Instagram, ça me dépasse un peu. Et puis, c’est une question d’intimité. Vous savez, même si j’ai l’air de me dévoiler dans mes dessins, en réalité j’érige un joli muret entre mes illustrations et ma vie, qui reste très privée et très protégée. Vous ne pouvez pas y entrer comme ça. Je choisis ce que je donne à lire à mes lectrices et ce qui ne regarde que moi. » tectonique MEP int fo titre_Mise en page 1 Planche 5 : « …je suis occupée à vivre» Dans La tectonique des plaques (Editions Delcourt)

« Cette page est la dernière d’une longue séquence qui clôt mon livre. Elle résume tout ce que j’ai vécu et que je suis en train de vivre, et j’aurais du mal à l’intellectualiser. Disons que je n’en reviens pas d’avoir réussi à en arriver là où j’en suis dans ma vie aujourd’hui. Et j’ai comme l’impression que tout mon travail sur cet album m’a conduit vers cette dernière page… Où je profite du moment… Entre 20 et 30 ans, j’étais dans le speed et j’avais envie de bouffer la vie. Là j’ai 34 ans, et je veux savourer chaque instant car j’ai réalisé à quel point ça passe hyper vite. Après m’être bagarrée comme un bon petit soldat pour mon indépendance, j’ai envie d’être plus paisible, de prendre le temps de vivre, de rêvasser. Il me semble que c’est une dynamique dans la société et que beaucoup de monde veut se poser, partir en province, jardiner, faire son marché, installer un joli bouquet de fleur sur la table de son salon… Avoir des moments juste pour nous, ça permet aussi d’avoir du temps de qualité avec nos gamins, de ne pas être exaspérée par tout ce qu’ils font, de ne pas ressentir leurs demandes comme des assauts permanents. Et je pense que les mecs aussi aspirent à plus de sérénité, mais c’est dur pour eux. Nous, nous avons dédramatisé notre rôle, mais eux ils sont encore sacrement paumés, les pauvres ! »


La balade culturelle

Les œuvres qui m’ont le plus influencée: Les illustrateurs de mon enfance Zep et son « Prince de Motordu », pour écrire en jouant avec la langue française. Kay Thompson & Hilary Knight et leur « Eloise ».

Mon livre émotion : « La religieuse » de Diderot. Je me souviens l’avoir lu adolescente pendant des vacances chez mon grand-père, je me souviens avoir pleuré pendant sa lecture, mais je ne pourrais plus vous dire de quoi ça parle.

Mon film préféré: « Out of Africa » de Sydney Pollack. Le film culte de ma mère, que j’ai moi-même vu 250 fois. Dès les premières paroles de Karen Blixen, je suis happée !

Mon film le plus dépaysant : « L’odeur de la papaye verte » de Tran Anh Hung. Pour les images, les saveurs et la culture du Viêt-Nam qui me sont inconnues. Pour avoir été subjuguée par des scènes longues et contemplatives.

Ma chanteuse culte : Jill Scott, tous ses albums, ses textes et ses chansons de soul, pleines de lumière. J’aime aussi son féminisme doux, du côté de la réconciliation homme-femme.

Mon artiste incontournable: Sempé, tout Sempé.

L’œuvre qui se trouve toujours sur ma table de chevet : La « Poésie ininterrompue » d’Eluard, acheté à 17 ans et qui ne me quitte plus depuis. Mon exemplaire est rempli de flèches, de notes, de fluo. Où que je l’ouvre, il y a toujours un passage pour me parler, me cueillir.

Les dernières œuvres offertes à mes proches

* Un livre : « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estes. À travers des contes, l’auteure parle de l’Histoire des femmes. Un livre très troublant, qui valorise ce qui est couramment décrié chez les femmes, depuis le champ lexical qui parle du féminin, jusqu’à la qualité d’âme des femmes. Un livre magnifique, qui aide notamment à reprendre confiance en soi.

* Une BD : « Une semaine sur deux – Tome 2 : Je suis ton père », le nouvel album de mon chéri Pacco.

* Un CD : « Grown unknown » de Lia Ices, une artiste proche du style de Cat Power, je l’ai découverte par hasard pendant un shopping de Noël. Il faut l’écouter au casque face à de grands espaces, durant des jours de tempête…

* Des DVD : L’intégrale des « Harry Potter » à ma fille de 7 ans. Je les ai tous lus quand j’étais libraire au rayon enfant de la FNAC.

Mes derniers coups de cœur culturels

Une dessinatrice : Cha, une illustratrice évoluant plutôt dans l’underground, dont je suis le blog « Ma vie est une bande dessinée ». J’adore le ton qu’elle emploie, mordant mais pas cynique, se moquant d’elle en premier lieu. Elle me fait découvrir son univers, à la fois punk et hyper tendre.

Deux livres : Le « Travel Book Vuitton sur New-York » par Jean-Philippe Delhommes, un très beau livre illustré. Et je viens de racheter « La nuit des temps » de Barjavel.

Une photographe : Francesca Woodman, pour sa douceur un peu mélancolique, son côté hyper féminine et hippie.

Un musée : J’aimerais retourner à la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence, que j’avais adoré plus jeune, pour son atmosphère très particulière, ses Giacometti.

Un film : « 40 ans mode d’emploi » de Judd Apatow. J’ai quand même pleuré quand j’ai réalisé que je me reconnaissais maintenant dans les clichés des gens de la quarantaine…

Un documentaire : « Océans » de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud. Un document rare car pas moralisateur, très beau, une plongée dans la béatitude.

Un groupe : Rodrigo y Gabriela, il sont fabuleux !

Ma sélection BD à lire avec… * une amie : « Les parisiennes » de Kiraz. * mon amoureux : « Portugal » de Cyril Pedrosa. * ma fille : « Cath et son chat » de Cazenove, Richez & Yrgane Ramon. * ma mère : « Les passagers du vent » de Bourgeon. * mon père : Voutch. * ma sœur : « Agrippine » de Brétécher. * mes grands-parents : Sempé.

 

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Cet article a été publié dans le n°31 (septembre-novembre 2013) du magazine Fémi-9.

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