Ma rencontre avec Rita Hayworth

Dans un hommage aussi affectueux que lumineux, Stéphanie des Horts publie « Le secret de Rita H. ». Un livre sublime pour découvrir la femme et redécouvrir l’actrice. Nul doute qu’il éveille immédiatement l’envie de revoir un film de ce sex-symbol hollywoodien, pour s’imprégner de son sourire et redonner vie à sa grâce.

Rita Hayworth et Orson Welles, 1947

Rita Hayworth et Orson Welles, 1947

De l’aveu de Stéphanie des Horts, Rita Hayworth est moins connue aujourd’hui que Marylin Monroe. Pourtant cette grande comédienne, qui évoque à elle seule le cinéma hollywoodien glamour des années 40, n’avait pas à pâlir de son intense sensualité, ni, à son corps défendant, des hommes qui furent les siens, du génie Orson Welles au prince Ali Khan. Sans doute le destin que s’était forgée la jeune danseuse américaine, née Margarita Cansino, lui échappât. Et la blessure qu’elle cachait (le « secret » du livre) ne put guérir. Mais sous la plume de sa biographe, Rita Hayworth est par bonheur dévoilée telle qu’elle était: une femme timide et délicate, aimante et aimée.

De Gilda à Rita, la redécouverte d’une icône

Pli: Comment s’est effectuée votre première « rencontre » avec Rita Hayworth ?

Stéphanie des Horts : Il y a très longtemps, j’ai vu le film Gilda par hasard, cette scène fascinante et chargée d’érotisme d’un gant qui se retire, et puis cette chanson entêtante, Put the blame on Mame. Je me suis dit que cette fille avait un chic fou et un sourire incroyable. Le premier moment dans Gilda où nous l’apercevons est magique. Nous sommes dans une ambiance toute en contraste, faite d’ombre et de lumière, deux hommes montent un escalier et nous entendons en sourdine une chanson, l’un des hommes dit : « Gilda, are you decent ? » Elle relève la tête, sa chevelure balaye l’écran, elle a un regard plein de malice et elle dit : « Who, me ? » Elle est sublime !

Pli: Pourquoi selon vous Rita a t-elle été perçue comme l’une des femmes les plus séduisantes du monde, et est-elle devenue une légende ?

Stéphanie des Horts : Je pense que son sourire et son naturel y sont pour beaucoup. Ensuite il y a la danse, la sensualité, le charme qui émergeait de chacun de ses mouvements et la Columbia a joué là-dessus. Quand Gilda est sortie, nous étions en 1946, la guerre venait de faire des ravages et les gens avaient envie de glamour. Gilda leur a offert ce glamour ! C’est un mot merveilleux que glamour, il y a de la lumière en lui mais aussi de l’émotion et c’est cela Rita, l’émotion, la vérité, la fraîcheur exprimées par son sourire et son regard. Et puis son corps de déesse immortalisé en 1941 par John Landry dans une photo qui a fait le tour du monde. Cette photo de Life qui a tapé dans l’oeil d’Orson Welles…

Pour autant,elle n’est pas devenue une légende ! Une légende c’est Marylin, tout le monde connaît Marylin, mon fils qui a 13 ans sait qui est Marylin. Marylin Monroe est morte jeune et belle, son visage, sa voix sont restés intacts dans la mémoire universelle. Pas Rita. Rita est devenue un sex-symbol à une époque, et puis elle a été oubliée. Elle a vieilli, elle est tombée malade, elle a tourné des films où elle était marquée, à la fin presque méconnaissable. Demandez à n’importe quelle jeune fille aujourd’hui si elle sait qui est Rita Hayworth. Demandez aux gens de vous citer deux films. Ce n’est pas certain qu’ils en soient capables. C’est pour cela qu’il fallait lui rendre sa vie. Mais pas seulement sa vie de star, sa vie de femme aussi, sa vie de mère, de maîtresse, c’est ce que j’ai cherché à faire. Le cinéma aime à créer des légendes mais aujourd’hui nous les oublions vite les légendes ; je voulais qu’elle revienne et qu’elle s’impose, que les gens se disent « Oh mais si je regardais un de ces films ! » La vie à nouveau et le sourire de Rita sur les écrans …

Pli: Pour quelles raisons a t-elle revêtu une importance particulière dans votre vie ?

Stéphanie des Horts : Il n’y a pas de hasard dans la vie. C’est quelque chose que j’avais cherché à montrer dans mon livre La Panthère paru chez JC Lattes et qui racontait l’histoire de Jeanne Toussaint, femme de l’ombre qui présida à la destinée de la Maison Cartier. Jeanne était totalement inconnue du grand public. Je l’ai rendue à la postérité qu’elle mérite, depuis elle est toujours là, elle m’aide, elle m’apporte beaucoup, elle m’a tellement donné. Je me souviens, quand j’avais entrepris d’écrire La Panthère, je doutais de mon aptitude (les affres de l’écriture, ce n’est pas une légende) et j’en avais discuté avec la biographe de Christian Dior, Marie France Pochna. Elle m’avait rassuré en expliquant que Jeanne m’enverrait de bonnes ondes depuis les limbes. C’est ce qui s’est passé avec Jeanne, et avec Rita de même.

Pli : En un sens, Rita vous a aidée…

Stéphanie des Horts : Rita est venue à un moment où j’avais le plus besoin d’elle, où je pouvais lui insuffler mon émotion, mes propres doutes, mes souffrances et mon enthousiasme aussi. Quand je dis « je » dans un livre, c’est moi-même que je raconte ; en Rita j’ai mis mes émotions mais sans jamais la trahir, j’espère. Comment vous expliquer cela ? Lui rendre sa vie, en étant fidèle à ce qu’elle ressentait à un moment donné, ce n’est pas si difficile si je ressens la même chose au même moment. Quand il s’agit d’aimer Orson Welles ou bien Ali Khan, il y a un instant de grâce où nous ne faisons plus la différence entre le réel et la fiction. Tout se mêle. Qui est là, est-ce moi ou est-ce Rita ? Et Orson existe-il seulement ou est-ce mon propre amour pour un homme que je mets en lui ? Ali Khan, je l’imagine ainsi, même si je suis sûre que c’est lui, j’ai lu des biographies, compulsé des articles de magazines. Mais ce qu’éprouve Rita quand elle se sent perdue au milieu de ses amis, ce n’est pas si difficile que cela à imaginer. Ali Khan, le tourbillon, la fuite permanente, c’est tellement masculin, et pas si difficile de projeter ma propre expérience personnelle des hommes dans celle de Rita. Devenir l’autre, prévoir ses réactions, c’est ce qui fait naître à nouveau l’héroïne du livre, en l’occurrence Rita. C’est pour cela que je dis « Je ». Comme pour La Panthère, je suis incapable de raconter l’histoire d’une femme sans être cette femme. Et ce n’est pas faire preuve d’un ego démesuré que de dire moi, Rita Hayworth, c’est juste sentir le souffle de la vie et faire en sorte que le lecteur le ressente aussi.

Gilda

Le secret de la biographie de Stéphanie des Horts

Mes recherches documentaires

« Tout est tellement plus facile avec Google, explique l’auteure. J’ai trouvé toutes les biographies américaines et françaises ayant trait à Orson Welles, Rita et Ali Khan sur Amazon. J’ai vu tous les films de Rita et d’Orson. Je me suis documentée sur la jet-set en fouillant dans les archives. Je me suis beaucoup servie de Paris Match notamment. Paris Match est une mine d’or ! Il existe aussi un vieux magazine qui se nomme Noir et Blanc, vous trouvez tout cela sur Internet. J’avais besoin de faits. Rita Hayworth, ce n’est pas si loin de nous, elle pourrait être ma grand-mère, vous savez… Ensuite j’ai mis les sensations, l’émotion et la fragilité que j’ai trouvés dans le regard de Rita, dans son sourire, dans sa voix. Ses films, quelle merveille, je les revois toujours avec le même plaisir au bout de la troisième ou quatrième fois. C’est merveilleux pour cela le cinéma. J’ai eu la chance d’avoir un ami abonné à la chaîne TCM qui a effectué une veille pour moi, cela tombait bien, il y avait une rétrospective Rita Hayworth… »

L’événement de sa vie qui m’a le plus marquée

« C’est cet Alzheimer fracassant qui la prend si jeune et que tout le monde confond avec l’alcoolisme. Une maladie découverte dernièrement. Nous n’en parlons que depuis trente ans d’Alzheimer, mais avant ? Rita était malade, c’est tout et personne ne savait quel nom poser sur cette maladie. Même Orson le précise dans les interviews, s’il avait su, il aurait été plus patient, il aurait appris à combattre sa jalousie. La fille de Rita et d’Ali Khan, la princesse Yasmin Aga Khan a consacré sa vie à promouvoir la recherche contre Alzheimer en l’illustrant avec le visage de sa mère. C’est magnifique l’œuvre de la princesse, elle organise des opérations de charité afin de récolter des fonds pour combattre la maladie. Rita adorait ses filles. Rebecca (ndlr : la fille qu’elle a eue avec Orson Welles) est morte aujourd’hui mais la Princesse Aga Khan nourrit la mémoire de sa mère depuis plusieurs années. »

Son trait de caractère qui m’a bouleversée

« Ce qui m’a bouleversé chez Rita, c’est l’amour qu’elle donne à l’homme aimé, elle est généreuse, elle offre, elle ne prend jamais, elle pourrait mourir pour cet homme-là. Tout donner et ne vivre que pour lui. Rita n’était faite que pour aimer, pas pour être heureuse. Orson, Ali, pour eux, elle a abandonné le cinéma, elle a tourné le dos à une carrière, c’est bien pour cela que la patron de la Columbia était furieux. Elle se sabordait toute seule. »

Ma plus grande surprise

« Ce qui m’a surpris, c’est qu’elle ait laissé partir Orson, même si je sais pourquoi. Moi, Orson Welles, je me le serais attaché avec des chaînes ! confesse Stéphanie des Horts. Quel homme, quelle puissance, quelle intelligence ! Oh comme il l’aimait ! »

 Ce que je souhaite que nous retenions d’elle 

« Son sourire, sa gaîté, sa lumière, le don d’elle-même. Elle pétillait, nous appelons cela le charme, c’est tellement mieux que la beauté. »

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La balade culturelle spécial Rita Hayworth

La filmographie de Rita H. selon Stéphanie des Horts

* Mon film préféré : La Dame de Shanghai, car c’est le plus cadeau qu’un homme puisse faire à la femme aimée.

* Là où elle est plus belle : Gilda

* Là où elle me fait rire : La reine de Broadway

* Là où elle danse le mieux : Ô toi ma charmante avec Fred Astaire (un numéro de claquettes extraordinaire)

* Là où elle est la meilleure : Les amours de Carmen

* Là où elle me bouleverse par son jeu, par son visage prématurément vieilli : Piège au Grisbi

* Sans oublier Salomé pour la danse des sept voiles et les mimiques libidineuses de Charles Laughton.

Le premier film à voir d’elle

« Gilda évidemment, pour sa beauté, pour le couple extraordinaire avec Glen Ford, pour le film noir, pour la relation à trois, troublante et malsaine, pour ce striptease extraordinaire, il y a mille raisons de revoir Gilda mille fois. »

Ses coups de cœur évoquant Rita Hayworth

* un auteur : Orson Welles, tout Orson Welles. C’est pareil, il faut revoir Citizen Kane, certes, mais aussi le merveilleux Arkadin ou encore la Soif du Mal !

* une photo : il y a une photo sur le tournage de La Dame de Shanghai où Orson Welles la regarde avec tant d’amour… Tout ce qui a trait à La Dame de Shanghai me fascine. Orson lui coupe les cheveux, il la force à se teindre en blond platine et il l’empêche de danser, tout ce qui fait d’elle une star. Et elle s’en sort la tête haute, elle montre qu’elle est une actrice !

* une affiche : les affiches de ses films sont géniales, un rien kitch. Celle de Gilda a tellement marqué, avec cette silhouette longiligne, les gants, le fume cigarette. Vous savez, bien entendu, que Rita dans Gilda est le modèle de Jessica Rabbit du film Qui veut la peau de Roger Rabbit ?

* trois chansons : Put the Blame on Mame (Gilda) mais aussi The Heat is on (La Belle du Pacifique) et puis j’adore I’ve been kissed before (L’affaire de Trinidad).

* un lieu : Celui que je connais, le Château de l’Horizon sur la Côte d’Azur. Quand j‘étais petite, nous passions souvent en voiture juste derrière, la façade arrière est immonde. Ma grand mère me disait toujours « C’est le château d’un prince des mille et une nuits et d’une étoile américaine. »

Rita Hayworth en quelques dates

* Naissance le 17 octobre 1918 à Brooklyn, New York, sous le nom de Margarita Carmen Cansino ; sa mère est d’origine irlandaise, son père d’origine espagnole.

* 1938 : premier film important, Seuls les anges ont des ailes de Howard Hawks

* 1941 : L’amour vient en dansant de Sidney Lanfield, avec Fred Astaire

* Septembre 1943, mariage avec Orson Welles (le deuxième pour Rita)

* Décembre 1944, naissance de leur fille Rebecca dite Becky

* 1944 : La Reine de Broadway de Charles Vidor, avec Gene Kelly

* 1946 : Le film culte, Gilda de Charles Vidor

* 1948 : La Dame de Shangai d’Orson Welles, cadeau de rupture du réalisateur

* Décembre 1948 : Divorce d’avec Orson Welles

* Mai 1949 : Mariage avec le Prince Ali Khan en France

* Décembre 1949 : Naissance de leur fille Yasmin Aga Khan, dite Yassie

* 1953 : Salomé de William Dieterle

* Divorce d’avec Ali Khan

* 1965 : Piège au Grisbi de Burt Kennedy

* 1980 : Un médecin lui diagnostique la maladie d’Alzheimer, dont elle souffre depuis les années soixante.

* Décès le 14 mai 1987, à 68 ans, à New York.

Stéphanie des Horts © Philippe Matsas

Stéphanie des Horts © Philippe Matsas


Cet article a été publié dans le n°29 (septembre-novembre 2013) du magazine Fémitude.

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