L’inconsolable gaîté de Véronique Ovaldé

La grâce des brigands est le huitième roman de cette écrivaine française à nulle autre pareille, qui vous transporte d’une plume talentueuse dans des fictions enchanteresses.

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Personne ne s’y trompe, libraires, lecteurs et critiques, tous s’enthousiasment livre après livre, pour le grain de folie douce de Véronique Ovaldé, ses mots justes, ses ambiances étranges. Outre sa carrière littéraire, l’auteure est aussi éditrice, ce qui finit de sceller son amour des livres. Un prétexte en or pour une rencontre autour de ses œuvres préférées.

Les écrivains qui ont « décadenassé mes portes »

Pour l’incandescence adolescente : Tennessee Williams

« Adolescente, j’ai été marquée par le théâtre de Tennessee Williams, évoque Véronique Ovaldé. Son amour pour les marginaux et les désaxés, son appétit pour les excès de toutes sortes, au plus près possible de la folie, sans compter la sexualité prégnante, furent autant de choses que je découvrais dans ses pièces. Elles furent pour mes 14 ans des lectures très intenses, qui me procurèrent la sensation d’ouvrir des mondes inconnus, la possibilité d’être imprudent, la possibilité d’être différent. J’ai tout lu de lui, ses romans, ses nouvelles, sa biographie, son autobiographie. »

 Pour la fantaisie libératrice : Richard Brautigan

« Une autre lecture fondamentale fut celle de La pêche à la truite en Amérique de Brautigan. J’aime les auteurs capables de véritablement créer, de donner une possibilité à ce qui n’existe pas, de partir dans une grande fantaisie et une franche étrangeté. Les récits humoristiques peuvent avoir beaucoup de profondeur, le burlesque n’exclut pas le tragique. Ainsi, Brautigan a été comme le témoignage de cette confiance qu’un auteur pouvait avoir dans son propre imaginaire, et dans celui de son lecteur. Dans son livre, il y a par exemple tout un chapitre sur une boutique tenue par un homme qui vend des torrents, un marchand de torrent… C’est extraordinaire, se souvient Véronique Ovaldé. Cette manière d’assumer une poésie délirante et de ne pas se maintenir au plus proche du réel, tout en le pénétrant par l’humour, a été magnifiquement libératoire pour moi. »

Pour la puissance langagière: Antonio Lobo Antunes

« J’ai lu à 25 ans le Manuel des inquisiteurs de Lobo Antunes et j’ai été transportée par la forme totalement libre du texte, sa scansion poétique… Si son œuvre se construit vraiment autour de la fiction, Antunes n’abandonne pas le langage pour autant. Je rejoins totalement cela dans mon travail : j’aime que la fiction soit encore la reine, que nous entrions dans un livre par son récit, son histoire, ses personnages fondamentaux. Néanmoins, je prends énormément soin de la forme et je considère la structure comme très importante. »

Pour l’art romanesque : Roberto Bolano 

« En lisant 2666 de Roberto Bolano, j’ai vécu un choc terrible, un grand bouleversement. Ce livre est d’une richesse et d’une profondeur inouïes, il recèle plusieurs romans en un roman et s’apparente à une véritable exploration littéraire. Son aspect énigmatique me plait, le fait que tout ne doive pas être expliqué… Reste que son roman raconte des histoires, le long de pages « bolanesques », dans lesquelles nous sommes à fleur de réel – comme lorsqu’il dépeint ses personnages au milieu du désert. Cette prise sur la réalité mêlée à la création d’images et à l’invention langagière : c’est une œuvre qui m’a aussi beaucoup libérée, confie Véronique Ovaldé. »

Pour le voyage intime

«Tous ces écrivains, reconnus et appréciés par tous, m’ont permis de décadenasser des portes, de me faire confiance – de même qu’à mes (futurs) lecteurs. La littérature m’a toujours permis une méditation sur la vie, sur moi-même, sur mon rapport aux choses ; elle est le biais par lequel je comprends le monde dans lequel je suis. J’ai ainsi découvert des pays et des civilisations avec la littérature japonaise ou latino-américaine, j’ai approché le Nigéria grâce à Ben Okri… En lisant un roman, nous sommes – c’est magique – projetés dans l’intimité d’un endroit. »

Véronique Ovaldé © David Ignaszewski / Koboy - Flammarion

Véronique Ovaldé © David Ignaszewski / Koboy – Flammarion

Ma dernière rentrée littéraire

Pli : Votre dernier roman La grâce des brigands* a, pour la première fois, une héroïne écrivaine. Pourquoi cette envie ?

Véronique Ovaldé : Je pense que j’en étais arrivée à un point où cela m’était nécessaire. J’ai une relation particulière aux livres, tellement forte que je crois au livre qui sauve, qui émancipe, qui libère – et j’avais envie de raconter cet affranchissement. De plus, parler d’une femme écrivain m’est important, c’est très particulier, vous savez, la manière dont vous vivez, dont vous êtes reçue en tant que telle… En revanche, parler d’une auteure parisienne m’eut été impossible, c’est trop proche de mon réel et cela aurait asséché mon imaginaire ! J’ai donc déplacé cette histoire au Canada dans les années 60 où l’héroïne Maria Cristina Väätonen naît, puis aux Etats-Unis à Santa Monica où elle s’enfuit en 1976… En fait, la reconstruction et l’invention de temps et de lieux me demande un effort d’imagination qui me permet de déployer le récit et d’incarner mes personnages. Cela me donne plus de surprises, et réellement plus de plaisir.

Pli: Votre précédent roman Des vies d’oiseaux** est sorti simultanément en poche. Il évoquait selon vos propres mots une «inconsolable gaîté » dans laquelle il me semble reconnaître votre univers ?

Véronique Ovaldé : Alors que mes autres livres sonttrès tragiques, sur un ton burlesque, Des vies d’oiseaux est un roman plus mélancolique et plus contemplatif. Oui, je m’y reconnais. Je trouve qu’être humain est terrible, puisque nous sommes des êtres périssables. C’est à la fois magnifique et inacceptable ; je me souviens qu’enfant, cela me mettait en colère, et que je répétais « C’est pas normal ». J’aspire aujourd’hui à cette inconsolable gaieté, à ce regard amusé sur soi, désespéré et tendre. Elle est dans mes textes, elle est aussi ce que je suis fondamentalement, ma possibilité d’être au monde.

Pli: Quelle est la particularité de cette sortie en poche, une deuxième vie pour votre livre ?

Véronique Ovaldé : Je trouve formidables leséditions de poche qui permettent aux livres d’avoir une vie pérenne, des plus classiques aux plus confidentiels. En grand format, plongé dans l’actualité, un livre doit trouver sa place mais risque en général une vie très brève. En poche, il continue à vivre et dure ; de plus il est accessible à tous, pour 5 euros en moyenne. Car non, contrairement à ce que j’entends, le livre n’est pas cher, pas plus par exemple qu’un (mauvais) thé dans la capitale…

* Éditions de l’Olivier  ** J’ai Lu

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La balade culturelle

Les artistes qui m’influencent : Stephen Shore, Joel Sternfeld, Gregory Crewdson, sont trois photographes paysagistes américains dont j’ai en permanence les photos autour de moi (des reproductions, des livres). Ils ont un sens de l’espace, du territoire, du vide, extrêmement puissant. Une dramaturgie se dégage de chacune de leurs images.

* J’aime également le peintre John Register, dont une illustration est reprise en couverture de La grâce des brigands. Cette image est l’une des seules où se trouve quelqu’un… Elle sent la Californie, la gueule de bois. La majorité de ses images sont des extérieurs californiens, de désert, de piscine, de bord de mer, sans personne. C’est d’une grande douceur, d’une grande mélancolie.

Le livre que j’aime offrir : La fin du vandalisme de Tom Drury, l’histoireune fresque de personnages qui se croisent dans un comté du Midwest. Les seconds rôles sont aussi bons que les premiers, les dialogues excellents, et tout le livre d’une sagacité, d’une drôlerie, d’une intelligence qui confinent au bonheur.

Mes derniers coups de coeur

* Le disque Cold fact de Rodriguez. Lorsque j’aime un morceau, je l’écoute en boucle deux cent fois… Ce disque me plonge dans un état méditatif. J’ai aussi beaucoup aimé Sugar Man, le documentaire évoquant ce chanteur, très bien filmé et exaltant.

* Confiteor  de Jaume Cabré, un auteur catalan. Un extraordinaire roman de la rentrée littéraire sur la tragédie du mal, bouleversant par son immense puissance narrative.

* J’ai revu Grizzly man de Werner Herzog, sorti en 2005. Ce documentaire animalier raconte l’histoire de Timothy Treadwell qui vécut treize étés sans armes auprès des grizzlys, les filma tout seul et finit par se faire manger (ainsi que sa compagne !). Le réalisateur allemand mène l’enquête en allant à la rencontre des gens qui l’ont connu. C’est assez dingue, d’une atroce drôlerie…

* Mud de Jeff Nichols: un très beau film initiatique que j’ai hâte de faire découvrir à ma fille – ce qui est possible grâce à sa sortie en DVD puisqu’elle ne lit pas encore bien les sous-titres.

Véronique Ovaldé © David Ignaszewski / Koboy - Flammarion

Véronique Ovaldé © David Ignaszewski / Koboy – Flammarion


Cet article a été publié dans le n° 32 (décembre 2012-janvier 2013) du magazine Fémi-9.

 

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