Voyage au coeur de la Chine avec Roselyne Durand-Ruel

Après avoir vécu trente ans entre la France et la Chine, en majeure partie à Hong-Kong, Roselyne Durand-Ruel se sent Chinoise de cœur. Son vibrant amour pour l’empire du Milieu, nourri de respect et teinté d’inquiétude, elle le partage avec ardeur. Comme dans son premier roman L’Héritier, où elle magnifie l’épopée de son héros Sin Ming. Comme lorsqu’elle nous prête ses photos, livrant, lors d’une interview passionnée, les clés de la Chine contemporaine, sa Chine. 

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De sa voix rauque, l’auteure nous confie d’emblée qu’elle aurait aimé écrire plus tôt. Roselyne Durand-Ruel, belle femme à la cinquantaine avancée, s’est installée en Asie en 1980. Après les vêtements et les accessoires, elle s’est passionnée pour les antiquités. De par son statut d’expatriée, à travers ses rencontres ou son métier, elle a assisté à la transformation de la Chine. Pays en désordre où « les bulldozers rasent des pâtés de maison ou des villages entiers pour laisser la place à des gratte-ciels ou à des autoroutes ». Pays en pleine métamorphose, où « si la révolution culturelle n’a pas réussi à détruire la famille, le capitalisme sauvage pourrait être en train de l’ébranler ». Chine que Roselyne Durand-Ruel vous invite à visiter avec flamme, et en images.

Expatriée à Hong-Kong

Le hall de mon immeuble à Hong-Kong pendant la Chinese New Year

Le hall de mon immeuble à Hong-Kong pendant la Chinese New Year

« Hong Kong reste un pôle fixe, d’une part car mes enfants y vivent, d’autre part car cette ville est ancrée en moi. Mon intégration chinoise s’est faite progressivement. Mais une fois acclimatée et contrairement à la majorité des expatriés qui y habitent en transit, je m’y suis installée pour la vie. Je ne suis pas seule dans ce cas, cet attachement est vrai pour beaucoup d’Anglais et de Français. Ce serait affreusement douloureux de quitter le Territoire pour de bon, j’y suis profondément accrochée, il est ma deuxième patrie. »

 Hong-Kong, rêve d’entrepreneur

Vue de Hong-Kong

« À mon arrivée, l’ex-colonie était en plein boom. Impossible d’ignorer l’énergie qui s’en dégageait. Les possibilités d’entreprendre étaient illimitées, la concurrence mince car, pour la plupart, les femmes d’expatriés ne travaillaient pas. Tout était fait pour vous aider. Imaginez qu’en trente minutes vous pouviez constituer votre société. C’est toujours vrai. A Hong Kong, vous montez dans le train ou pas. La ville attire aujourd’hui beaucoup plus de monde encore, c’est normal, les jeunes occidentaux ont raison d’y chercher quelque chose à développer. »

Chiner à Pékin

Un marché d'antiquaires archi-typique (je connais les deux hommes) à Pékin.

Un marché d’antiquaires archi-typique (je connais les deux hommes) à Pékin.

« Fut une époque où les Chinois appelaient Pékin « Eldorado ». Tout était à créer. Tout était possible. La capitale vibrait d’activité. Personnellement j’y allais pour chiner des antiquités. Je sentais que ce que je vivais était très excitant. Je côtoyais des artistes, des écrivains, des cinéastes, des intellectuels, des journalistes, c’était formidable de pénétrer un de ces groupes. Les Chinois semblaient s’être passés le mot : les étrangers adorent les meubles chinois. Il n’en fallait guère plus pour que des milliers d’individus se proclament antiquaires. Les marchés aux Puces ont apparu partout. Avec la province de Canton, Pékin est devenu un gigantesque entrepôt où les paysans arrivés de leur province déversaient des camions surchargés de meubles et d’objets anciens. Chez certains antiquaires ils faisaient la queue avant de pouvoir décharger leur marchandise dans des cours pour inspection. C’était extraordinaire. J’en avais conscience mais je me pinçais souvent comme pour mieux réaliser ce que je voyais. »

Pékin de nos jours

« Pékin est un éternel chantier, comme d’ailleurs la Chine entière. La ville n’est que poussière et béton, d’un mois sur l’autre des rues disparaissent, vous ne retrouvez pas votre chemin. Les taxis eux-mêmes s’arrachent les cheveux pour vous amener à bon port. Notez que jusque dans les années soixante-dix, Pékin avait gardé des aspects moyenâgeux. Bien sûr la Révolution culturelle a laissé des séquelles mais avec l’arrivée au pouvoir de Deng Xiao Ping, la ville est passée au XXIème siècle en deux décades… A ses débuts, l’urbanisation était bien contrôlée. Un maire pékinois avait imposé aux constructeurs d’inclure un élément chinois dans l’architecture. L’harmonie régnait entre les premiers immeubles sur la grande avenue Chang’an. Pékin aurait pu devenir une capitale contemporaine différente, typiquement chinoise.

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Malheureusement, cet interventionnisme a été critiqué et la loi abandonnée. Je regrette de cette ville sa vie de quartier, ses habitants qui se connaissaient tous et se déplaçaient à pied et à bicyclette. Aujourd’hui, malgré les voix qui se sont élevées contre ces destructions, Pékin en est réduit à l’anonymat des buildings. Il est certain que la pression démographique joue un grand rôle. Je me souviens que lorsque j’atterrissais de nuit dans les années 90, les lumières de l’aéroport surgissaient du néant. Nous n’apercevions même pas celles de la ville à une vingtaine de kilomètres. Maintenant la ville ceinture l’aéroport et s’étend bien au-delà ! La construction du 7ème périphérique est en cours. La rapidité avec laquelle Pékin s’est développée me sidère. En 1985, il n’y avait pas de voitures, peu ou pas d’éclairage, vous trouviez deux cents bicyclettes dans vos phares en permanence. 28 ans plus tard, Pékin est une métropole incessamment bruyante, qui klaxonne sans répit. »

Le concept essentiel de « la face »

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« La « Face » oblige à prendre en compte le regard des autres : c’est un devoir de dignité séculaire et collectif car il engage non seulement l’individu mais implique également sa famille, son village, son clan, et jusqu’à la Chine tout entière. Autant dire que la face régente les rapports humains dans les pays confucéens. Il m’a fallu beaucoup de temps pour en saisir l’importance et j’ai commis des erreurs terribles, surtout à Hong Kong où la diaspora demeure très traditionnaliste. Il m’est arrivé bien malgré moi de faire perdre la face à des clients sans m’en apercevoir… La stratégie du détour s’apparentait pour moi à de la manipulation et je trouvais ces complications inutiles. J’avais bien tort, car sans m’en rendre compte je témoignais ainsi d’un manque de respect.

Vieux monsieur avec Alexander, mon fils

Vieux monsieur avec Alexander, mon fils

Un transporteur remarquablement fin m’a dit un jour : « N’essaie pas de comprendre comment nous fonctionnons, tu n’y parviendras pas » ; or j’ai fini par comprendre. Avec le temps, j’ai appris à donner la face à mes interlocuteurs, et avec elle est venue la confiance. Car une fois la confiance instaurée, il n’y a pas plus fidèle qu’un Chinois. Ce lien de fidélité survit à la distance et au temps. Par ailleurs, le devoir de face est contraignant pour l’individu et responsable de certains blocages dans la société chinoise. L’essor économique, le déplacement des populations vers les villes loin de leur lieu de naissance pourrait contribuer à l’atténuer. La Chine est en pleine mutation et il est difficile de conjecturer sur la pérennité des traditions malgré le désir du régime de remettre Confucius à l’honneur pour ne pas dire à la mode. »

La famille Chinoise

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« La famille est pour tout Chinois la valeur essentielle. C’est sans doute grâce à sa structure -trois générations sous le même toit- que la Chine a survécu à l’époque maoïste. Les gens ont pu se retrancher sur eux-mêmes. Pourtant aujourd’hui la famille a en partie implosé. Les jeunes quittent les villages pour trouver du travail, abandonnant parents et grands-parents à leur sort. Ils reviendront une fois l’an pendant un mois, lors des fêtes du printemps. Dans les villes, ce sont souvent les grands-parents qui élèvent les enfants. Les conditions de vie sont tellement difficiles. Si les autorités ne parviennent pas à stopper l’exode rural, j’entrevois de grands problèmes sociaux. La famille est le socle sociétal, une fois la famille détruite que reste t-il ? »

Le tournant contemporain

« Comment gérer le passage du communisme à une inégalité hors pair ? La première génération, encouragée par Deng Xiao Ping à gagner de l’argent, a affronté une situation extrêmement difficile avec courage, honnêteté et enthousiasme. Je dirais même avec une dose d’innocence et de naïveté souvent touchante. Aujourd’hui se joue une bataille sans merci et les 20-30 ans transigent plus facilement avec les valeurs traditionnelles. Ces jeunes se défendent comme ils peuvent. Il faut se rendre compte des problèmes qu’entraîne la surpopulation. Pousser des coudes pour réussir, respirer, trouver sa place, voire aimer, se posent en Chine en termes différents. Comment ne pas pardonner à ces jeunes une dose d’opportunisme ? Comment ne pas comprendre leur fort désir d’accéder à la consommation ? Le niveau de pauvreté qu’ils ont connu n’a rien à voir avec la pauvreté occidentale. Et le travail qu’ils vont effectuer pour s’en sortir, non plus. Quant à l’éducation, s’ils savaient au départ déchiffrer cinq cent caractères, c’est le bout du monde. L’assistanat est le luxe des pays riches. En conclusion, critiquer le matérialisme chinois me paraît un peu facile. Les Chinois étaient déjà 60 millions à l’époque du Christ. Parce qu’il était fertile, l’empire du Milieu a toujours été surpeuplé. Les problèmes de survie ont été le quotidien de son peuple depuis la nuit des temps. Ils expliquent sans doute sa manière d’être et sa structure collective. À plusieurs, nous sommes certainement plus forts.

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Notez que l’amour pour les Chinois n‘est pas une priorité et n’a rien de l’amour-passion à la slave. Leur pragmatisme est quasi génétique. Et c’est vrai, leur conversation tourne souvent autour de l’argent, des affaires, et les sentiments ne sont pas abordés. La psychologie encore moins, combien d’amis chinois n’ai-je pas « violé » intellectuellement avec des questions qui « ne se posaient pas ». Pourtant avec certains qui ont accepté de remiser la langue de bois, j’ai eu des conversations fascinantes et c’est fou ce que j’ai appris.

Aujourd’hui, les membres du parti comme les nouveaux riches déchaînent l’animosité. Leur appétit démesuré, le clientélisme, la corruption, exaspèrent la population. Lointaine est l’époque où le succès d’une entreprise rejaillissait positivement sur la face de ses employés ravis de pouvoir se vanter de travailler dans une société prospère. Néanmoins, contrairement à la vision que donne parfois la presse occidentale et malgré les mouvements sociaux essentiellement créés par les expropriations, les Chinois n’ont pas oublié les années communistes et je ne crois pas à une nouvelle révolution avant longtemps.

À la croisée des chemins

« Lors de ma visite à la Grande muraille de Chine, je suis tombée en arrêt. Même topo dans la Cité Interdite, cette ville dans la ville, ce complexe hors de proportion qui est resté miraculeusement intact pendant la révolution culturelle. Les empereurs avaient la folie des grandeurs. Il est souvent reproché aux Chinois leur matérialisme. La Face participe de l’achat compulsif. Les Chinois aiment à revendiquer leur réussite mais par-delà ce comportement que nous pourrions qualifier de parvenu se dégage une vraie substance supportée par 5000 ans de civilisation.

La grande muraille par une température polaire, il y a 20 ans. Nous étions seuls (impensable aujourd'hui même par grand froid), mon mari, notre guide et moi. 

La grande muraille par une température polaire, il y a 20 ans. Nous étions seuls (impensable aujourd’hui même par grand froid), mon mari, notre guide et moi.

Aujourd’hui, les enjeux sont énormes. Les matières premières sont quasiment épuisées dans un pays qui compte un milliard trois cent millions d’habitants. Je ne vois pas d’autre moyen que de s’attaquer à la surpopulation. Rappelons que la politique de l’enfant unique n’a été mise en place qu’en 1979. Il y aura des années très difficiles au moment où une jeunesse trop peu nombreuse devra supporter le poids d’une population vieillissante. C’est malheureusement sans doute le prix à payer pour que la Chine puisse survivre sans être obligée d’attaquer ses voisins. Le gouvernement central doit combattre la pollution -décuplée par le nombre impensable de voitures – tellement insupportable que les gens sont parfois sommés de rester chez eux. La Chine a connu de nombreuses famine et la nourriture demeure la priorité numéro un pour les autorités.

Reste que je tire mon chapeau à ce gouvernement malgré tout ce que nous lui reprochons en Occident sur le plan des droits de l’homme. Avoir sorti un pays d’un milliard de gens du Moyen-âge en 30 ans est tout bonnement extraordinaire …. » 

Le roman : « L’héritier » ou « Un homme de Face »

« L’héritier » raconte l’histoire de Sin Ming, de ces jours de 1978 où le jeune pékinois fuit son pays, à ceux où il revient, quelques années et un détour par les Etats-Unis plus tard, régner sur Hong-Kong comme un tycoon. Entre modernisme et traditionalisme, expérience de la liberté et poids du devoir, l’identité de Sin Ming oscille de l’Orient à l’Occident. Contraint de sauvegarder la face, comme tout Chinois qui se respecte, ses choix se compliquent lorsqu’il tombe amoureux d’Isabelle, une Française expatriée… Sous la plume de Roselyne Durand-Ruel, l’épopée de Sin Ming instruit autant qu’elle émeut. À travers cet « Homme de face » (ndlr : titre choisi initialement par l’auteure), nous redécouvrons le destin du peuple chinois, ce voisin, vieux de 5000 ans.

Editions Albin Michel, 512 pages, 22,60 euros.

Couv livre L'héritier


La balade sino-culturelle 

Les films qui m’émeuvent toujours: Le mariage de Tuya (ours d’or de Berlin 2007) de Wang Quan An : un film magnifique qui reflète bien la mentalité chinoise. The Painted Veil (Le voile des Illusions, 2006) de John Curran: pour la beauté des paysages de Guilin, d’après une nouvelle de Somerset Maugham. I wish I knew (2010) de Jia Zhangke : qui raconte l’histoire de Shanghai comme un documentaire à travers les expériences de 18 personnes.

Les réalisateurs incontournables: Wang Kar Wai, Zhang Yi Mou, Ang Lee qui sortent des films en France.

Sept livres pour comprendre et voyager en Chine

* La forteresse assiégée, roman de Qian Zhongshu

* Le défi Chinois, de Serge Bésanger

* La Chine de 1949 à nos jours, de Marie Claire Bergère

* Comprendre la Chine d’aujourd’hui, de Jean-Luc Domenach

* La Chine. Journal de Pékin (1963-2008), Pierre-Jean Remy

* Chinoises, de Xinran

* Une autre Chine, François Laplantine

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Cet article a été publié dans le n°28 (juin-août 2013) du magazine Fémitude.

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