Picasso par Picasso

40 ans après la disparition de son grand-père, Olivier Widmaier Picasso en propose un portrait intime dans une biographie à l’iconographie rare et souvent inédite. Avant-goût, et interview sans faux-semblant.

Pablo Picasso dans son atelier au château de Vauvenargues 1962 © photo David Douglas Duncan.

Pablo Picasso dans son atelier au château de Vauvenargues 1962 © photo David Douglas Duncan.

« Picasso, portrait intime »*

Olivier Widmaier Picasso est le fils de Maya Picasso (mariée à Pierre Widmaier), elle-même fille de Pablo et de Marie-Thérèse Walter – sa compagne de 1927 à 1944, avec qui il entretint une relation épistolaire jusqu’à sa mort. Juriste de formation, il est producteur et conseil en audiovisuel. En 2002, il publie une première biographie « Picasso : Portraits de famille » (Ramsay). « Le travail de recherches que j’avais accompli pour l’écriture de mon premier ouvrage comportait les éléments fondateurs mais il manquait toute l’illustration, ce qui est essentiel quand nous évoquons la vie d’un artiste. J’avais une frustration parce qu’à l’époque je n’avais pas une connaissance suffisante et synthétique de l’œuvre de mon grand-père. Les années passées m’ont permis de parfaire mes connaissances tant par la visite d’un très grand nombre d’expositions que par de nouvelles rencontres avec des spécialistes de son œuvre et la lecture d’ouvrages incontestés. J’ai également beaucoup parlé avec ma mère qui est une experte reconnue et consultée mondialement, et avec ma sœur Diana qui prépare le Catalogue Raisonné des sculptures de Picasso. »

Picasso, portait intime © Time Life Pictures / Gjon Mili

Picasso, portait intime © Time Life Pictures / Gjon Mili

Cette nouvelle version de la biographie met en regard les photographies intimes des proches de Picasso avec les dessins, portraits et sculptures qu’il en a réalisées.

« Picasso, Portrait intime est un croisement entre la présentation de l’œuvre, sous ses différentes formes, de l’artiste et la connaissance privilégiée de la vie de famille de l’homme. C’est aussi le seul ouvrage qui détaille les années qui ont suivi la mort de mon grand-père avec l’aventure de sa succession et la constitution de la dation qui a permis la création du Musée Picasso de Paris. Chacun pourra comprendre le processus créatif. Pablo a besoin d’un modèle, ce n’est pas un artiste de l’abstraction. Cela nous a permis de conjuguer les images de sa vie intime avec celles de ses œuvres. » *Picasso, portait intime. Co-edition Albin Michel et Arte Editions.

Pablo Picasso vu par son petit-fils 

Autoportrait Yo Picasso, ParisPrintemps 1901, Huile sur toile, 73, 5 x 60, 5 cm, Collection particulière, Zervos XXI, 192 © Succession Picasso, 2013

Autoportrait Yo Picasso, ParisPrintemps 1901, Huile sur toile, 73, 5 x 60, 5 cm, Collection particulière, Zervos XXI, 192 © Succession Picasso, 2013

« C’est toute la force de la jeunesse de mon grand-père, qui est prêt à conquérir le monde. Il sait déjà qu’il a un talent hors norme, lui qui a obtenu ses diplômes aux Académies des Beaux-Arts de Barcelone et Madrid. Il a quitté sans regret les règles de l’académisme qui lui étaient imposées. Il va maintenant imposer son propre langage. Il prépare l’art moderne dont on dit qu’il est l’inventeur. »

Le visage de Marie-Thérèse de profil, 1931, Huile sur toile et fusain, 111 x 81 cm, Collection particulière © Succession Picasso, 2013

Le visage de Marie-Thérèse de profil, 1931, Huile sur toile et fusain, 111 x 81 cm, Collection particulière © Succession Picasso, 2013

« Marie-Thérèse et Pablo vivent une passion envoûtante depuis déjà 4 ans. Ma grand-mère est totalement charmée par l’artiste et par l’homme. Avec elle, il a recréé le miracle du peintre et son modèle. Dans l’atelier, c’est Le Rêve, comme le portrait si célèbre qu’il fera d’elle en 1932. À l’extérieur, c’est le tumulte entre Pablo et sa première femme Olga. Cela annonce un divorce prochain. Tout le monde ignore cette relation entre Marie-Thérèse et Pablo, même les marchands qui exposent ses portraits d’une femme blonde dont ils ignorent tout. C’est également la nouvelle période surréaliste de Picasso qui fait suite à sa période néo-classique des années 1920. Pablo a également repris son travail de sculpteur et la douce Marie-Thérèse s’est métamorphosée en des bustes volumineux où les formes exagérées traduisent leur passion charnelle. »

Maya sur les genoux de son père à la villa Sainte-Geneviève, Juan-les-pins, avril 1936, Photo de Marie-Thérèse Walter © collection Maya Picasso

Maya sur les genoux de son père à la villa Sainte-Geneviève, Juan-les-pins, avril 1936, Photo de Marie-Thérèse Walter © collection Maya Picasso

« À la naissance de Maya (ma mère) en septembre 1935, Pablo retrouve les gestes simples d’un père affectueux. Mais il est au milieu d’une procédure de divorce. Son épouse Olga a fait mettre des scellés sur son atelier de la rue La Boétie, au-dessus de l’appartement conjugal. Pablo est donc tiraillé entre une procédure qui s’éternise, un nouveau foyer qu’il voudrait officialiser et sa rencontre avec Dora Maar qui va encore compliquer la situation. Quelques années plus tard, il confiera à sa nouvelle compagne Françoise Gilot : « Ce fût la pire période de ma vie ». Cette photo à Juan-les-Pins me touche car elle témoigne de la simplicité que mon grand-père avait retrouvée mais aussi d’un moment furtif au cœur de différentes batailles dont celle de la Guerre Civile en Espagne qui vient de commencer. Pablo ne retournera plus sur sa terre natale. »

Maya à la poupée et au cheval de bois, 22 janvier 1938, Huile sur toile, 73 x 60 cm, collection particulière Duncan 405 © Succession Picasso 2013

Maya à la poupée et au cheval de bois, 22 janvier 1938, Huile sur toile, 73 x 60 cm, collection particulière Duncan 405 © Succession Picasso 2013

« C’est une œuvre énigmatique. Certes Pablo paraît avoir peint sa fille Maya, une petite fille qui porte ses jouets. Dans le visage paisible de l’enfant, je retrouve celui de ma grand-mère Marie-Thérèse dans tous les portraits d’elle que nous lui connaissons des années précédentes. Quant à la poupée, elle figure un enfant au visage impassible tel un bambin trimballé. Le regard de celle que nous croyons être Maya semble plutôt nous dire « Je ne suis plus une muse, je suis une mère »… Pablo ne peindra plus les volutes du corps de Marie-Thérèse. Elle est désormais la mère de sa fille. Son statut a changé. Cette œuvre témoigne aussi du sens du détail de Pablo qui parfait chaque trait, chaque couleur ; rien n’est laissé au hasard. Son cœur guide sa main dans ces portraits intimes. C’est un de mes tableaux préférés. »

Première neige (Maya), 1938, Pastel sur toile, 29 x 19 cm, collection particulière © Succession Picasso, 2013

Première neige (Maya), 1938, Pastel sur toile, 29 x 19 cm, collection particulière © Succession Picasso, 2013

« C’est la première fois que Maya voyait la neige, raconte Olivier Widmaier Picasso. C’est un moment d’émerveillement pour Pablo et c’est incroyable comme il démontre toujours son talent de maître de la peinture dans sa forme à la fois classique et originale. C’est un tableau qui touche tout le monde. Si vous vous approchez de l’œuvre, vous découvrez le travail minutieux du fond sur la toile du cadre. C’est véritablement un tableau d’expert au sens technique, qui parfait l’émotion de l’artiste. »

Paulo et Maya en 1945. Leur père vient de les présenter l’un à l’autre. Paulo insista pour immortaliser cette rencontre inattendue © collection Maya Picasso

Paulo et Maya en 1945. Leur père vient de les présenter l’un à l’autre. Paulo insista pour immortaliser cette rencontre inattendue © collection Maya Picasso

« Pablo avait tenu à présenter son fils Paul (né d’Olga en 1921) et sa fille Maya (née de Marie-Thérèse en 1935). Les enfants sont ravis et Paul a voulu immortaliser cette journée en se faisant photographier avec sa nouvelle petite sœur. Cela étant, mon oncle avait deviné bien avant que son père avait une autre famille. La Seconde Guerre Mondiale aura retardé cette rencontre. Maya et Paul resteront toujours très attachés l’un à l’autre jusqu’à la mort de ce dernier en 1975. J’ai connu mon oncle Paul et il avait une prestance certaine et une affection toute particulière pour Maya. »

Pablo et Maya sur la plage de Golfe-Juan, août 1952 © Collection Maya Picasso

Pablo et Maya sur la plage de Golfe-Juan, août 1952 © Collection Maya Picasso

« Cette photo témoigne de toute cette période de la Côte d’Azur entamée en 1946 lorsque Pablo a remis des couleurs sur ses toiles. Ce sera « La Joie de Vivre » à Antibes, puis la céramique à Vallauris et les baignades à Golfe-Juan où Pablo emmène sa famille recomposée avec Paul, Maya mais aussi Claude (né en 1947) et Paloma (née en 1949) que lui a donnés Françoise. La vie se déroule entre la villa La Galloise et l’Atelier du Fournas à Vallauris et la plage de Golfe-Juan, après les déjeuners au restaurant Tetou. »

Portrait de Staline par Picasso, 8 mars 1953, Les lettres françaises n° 456 du 12 mars 1953 (sous la direction de Louis Aragon) © Succession Picasso, 2013

Portrait de Staline par Picasso, 8 mars 1953, Les lettres françaises n° 456 du 12 mars 1953 (sous la direction de Louis Aragon) © Succession Picasso, 2013

« Mon grand-père a toujours été un homme solidaire, très attentif aux autres, toujours prêt à donner de son temps et son argent à ceux qui méritaient son aide. En 1945, le communisme représentait pour lui et pour beaucoup d’autres intellectuels la seule forme évidente d’humanisme et de résistance à toutes les formes de fascismes qui avaient détruit l’Europe. Il restait sans doute l’Espagne à libérer du joug de Franco. Malheureusement, le Caudillo mourra en 1975, deux ans après Pablo et après avoir pourtant longtemps invité mon grand-père à revenir en Espagne ce que ce dernier refusera toujours. L’affaire du Portrait de Staline du 8 mars 1953 marque la fin de l’enthousiasme de Pablo pour le communisme. À la mort de Staline, Les Lettres Françaises, le magazine culturel du journal communiste L’Humanité, sont dirigées par Louis Aragon. Celui-ci confie au jeune Pierre Daix, journaliste de la revue et ami de Picasso, la mission de demander à Picasso de réaliser un portrait du grand camarade Staline qui vient de mourir. Françoise Gilot trouve une revue ancienne sur laquelle apparaît un Staline jeune et vaillant. Pablo s’en inspire et réalise à sa manière une belle image du leader soviétique. C’est un scandale pour le Parti Communiste Français dont les élites jugent que c’est un outrage. Enfermés dans une esthétique de propagande, les Communistes n’ont rien compris à la vision de Pablo. Ils s’en excuseront quelques jours plus tard mais le mal est fait. Pablo continuera à payer son adhésion annuelle au Parti mais ne s’impliquera plus auprès de ses dirigeants. »

Pablo Picasso dans son atelier au château de Vauvenargues 1962, © photo David Douglas Duncan.

Pablo Picasso dans son atelier au château de Vauvenargues 1962, © photo David Douglas Duncan.

« L’achat en 1959 du Château de Vauvenargues, situé à quelques kilomètres d’Aix-en-Provence, est l’aboutissement d’un rêve pour mon grand-père. Il s’offre enfin la Montagne Sainte-Victoire, celle de Cézanne. Il rejoint son maître là où tout a commencé. Pablo y vient régulièrement de 1959 à 1962. Il y peindra une quantité incroyable de portraits de Jacqueline, sa derrière femme, celle qui accompagnera les ultimes années qui s’inscrivent entre l’inspiration des maîtres du passé (Delacroix, Manet) et l’ultime fantasme du peintre et son modèle, qui s’exprime souvent dans une sexualité exacerbée que le vieil homme ne peut plus assouvir. Ce qui me touche dans cette photo de mon grand-père dans son atelier au premier étage du Château de Vauvenargues, c’est à la fois de constater qu’il s’est à nouveau emparé d’un grand salon pour en faire son atelier, et la solitude de l’artiste devant sa toile qui est aussi, dans le cas présent, la solitude du vieil homme qui a déjà beaucoup fait mais qui espère encore faire davantage. Le photographe David Douglas Duncan qui a saisi cet instant est le seul auquel Pablo ait accordé une totale liberté dans son univers quotidien. En cela, il a su photographier des moments rares quand Pablo ne regarde pas nécessairement l’objectif. »


 

La tribu de Picasso le patriarche

Pli : Quels sont les fantasmes et les légendes les plus tenaces au sujet de Pablo Picasso ?

Olivier Widmaier Picasso : Je suis scandalisé lorsque j’entends que Pablo Picasso était un homme radin ou égoïste. Soyons clair, tout est né des déclarations de ma cousine Marina au milieu des années 1980 qui a accusé notre grand-père d’être responsable de tous ses maux. Elle avait juste oublié de mentionner que sa mère Emilienne avait épousé Paul Picasso et non pas Pablo ; ses espérances avaient été déçues dans une procédure de divorce épouvantable. Celle-ci avait voulu mêler Pablo aux débats et nous pouvons comprendre que Pablo et sa femme Jacqueline aient choisi de vivre éloignés de leur ex belle-fille. Malheureusement, celle-ci avait obtenu la garde exclusive des enfants. Marina et son frère aîné Pablito ont donc été coupés de l’univers de Pablo. Cela étant, Pablo était tout à fait sensible à la situation et il avait décidé de payer directement les études de ses petits-enfants pour leur donner les moyens de s’accomplir plus tard et être sûr que l’argent irait à leurs études. N’oublions pas que Pablo était arrivé sans un sous à Paris et n’avait jamais cessé de travailler depuis. À défaut de talent, il estimait que le travail payait. Il n’était pas dans le cas de celui qui pense à un héritage en se disant « Pourquoi travailler puisque plus tard, nous serons milliardaires ? » C’est incroyable que tout doive reposer sur ce mensonge lorsque nous considérons tous les témoignages des exemples de générosité, en temps et en argent, qui concernent mon grand-père, aussi bien pour des causes politiques que pour de vieux amis dans le besoin ou des inconnus en difficulté. En tant que descendants de Picasso, nous avons un devoir de mémoire qui est aussi une exigence de vérité historique. Vous ne pouvez pas profiter d’un nom, d’une œuvre et d’une fortune et travestir la réalité. C’est à prendre ou à laisser.

Pli : Au contraire, quels éléments de sa vie sont trop méconnus à vos yeux?

Olivier Widmaier Picasso : Pablo Picasso était un patriarche dans le sens de la tradition classique, telle qu’il l’avait connue en Espagne. Les événements ont bousculé ses certitudes et c’est ainsi qu’il est devenu le père d’une famille recomposée. Ses œuvres témoignent de cette tendresse pour ses enfants même si nous avons le sentiment que cette proximité affective s’estompe à mesure que les années passent et que les enfants grandissent. C’est aussi la logique du passage à l’âge adulte et de l’autonomie. Pablo considérait que l’idéal était de faire ce que nous avons envie de faire. C’était l’expression de la liberté, comme lorsqu’il disait à ma mère Maya que cette liberté commençait le jour où un enfant savait marcher tout seul… Au-delà des œuvres, les innombrables photos de Picasso et ses enfants témoignent de la réalité de leurs jeux et de l’attention du père envers sa progéniture. Mon oncle Claude a eu cette phrase touchante en se souvenant de son enfance à Vallauris : « On avait une petite maison, on avait une vie simple, on était heureux ».

Pli : Quel rapport entretenez-vous avec le reste de la famille Picasso ?

Olivier Widmaier Picasso : Je dois dire que j’entretiens de bons rapports avec tous les membres de ma famille même si je considère que chacun a son histoire malgré notre passé commun. J’exclus bien sûr Marina qui s’est construite sa propre histoire dans laquelle nous n’avons pas de place. Elle vit en vase clos, en Suisse, avec ses certitudes qui sont éloignées de la réalité. J’ai la chance d’avoir des parents structurants qui m’ont très tôt appris certaines valeurs comme le travail et le mérite, et bien sûr la reconnaissance. Ils m’ont permis de faire des études et de m’inscrire dans la société, avec ses exigences et ses difficultés qu’il faut savoir surmonter. Je dois reconnaître que ma vie sera toujours influencée par mon ascendance extraordinaire. C’est une chance, pas un fardeau.

Olivier Widmaier Picasso © photo Joshua Kogan

Olivier Widmaier Picasso © photo Joshua Kogan


Cet article a été publié dans le n°32 (décembre 2013-février 2014) du magazine Fémi-9.

 

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