Trois auteurs livrent leurs états d’âme-érique

C’est un pays grand comme un continent, fascinant, dérangeant, qui ne laisse pas indifférent. Et si l’Amérique vous était contée par trois connaisseurs? Regards croisés de deux écrivaines, Patricia Reznikov et Hélène Grimaud, et d’un professeur d’histoire d’Amérique du Nord, Jacques Portes.

© Audrey Santoïemma

© Audrey Santoïemma

Le meilleur des Etats-Unis

* Sa sensation de liberté

Au-delà de la complexité et de l’ambivalence des sentiments que peut susciter l’Amérique d’aujourd’hui, les trois auteurs que nous avons interviewés lui accordent d’emblée cette qualité : dans cet immense pays, règnent une énergie et un dynamisme uniques. « La liberté, le sentiment d’un mouvement puissant, résume Hélène Grimaud ».

* La convivialité des rencontres

Jacques Portes prône ensuite la simplicité d’accueil des Américains, une convivialité des premiers rapports chère également à Patricia Reznikov : « Les gens viennent au-devant de vous, vous sollicitent et sont heureux de vous aider. Les rencontres sont informelles et immédiates, vous pouvez baisser la garde. Même si par ailleurs, ils ont peu le sentiment de ce qui se passe à l’extérieur de leur pays, il existe une vraie solidarité et une citoyenneté très précieuse. »

* L’absence d’a priori dans le jugement

« De plus, les Américains ne jugent pas qui vous êtes, mais plutôt ce que vous êtes capable d’accomplir ; vous êtes ce que vous faites. » Hélène Grimaud le confirme : « J’aime leur ouverture d’esprit, leur aptitude à juger les choses dans leur réalité, et non pas en fonction de la personne qui les porte, ou du commentaire qu’on pourrait en faire. Ils jugent le talent, pas la personne qui a ce talent. »

* Sa culture musicale

Par ailleurs, les Etats-Unis c’est aussi la musique jazz et le blues auxquels les trois auteurs sont très sensibles. L’art de l’improvisation de Louis Armstrong et Miles Davies, les spirituals, la musique folk, « tout ce qui s’écoute dans des vieilles voitures américaines. Mais aussi les comédies musicales et Gene Kelly ! ajoute Patricia Reznikov. »

* Sa littérature

La romancière poursuit bien évidemment avec la littérature, et plus particulièrement le courant des transcendentalistes, ces écrivains du XIXème siècle qui pensèrent une Amérique plus humaine, plus féministe, plus écologiste, et qui ont inspiré de nombreuses générations. Hélène Grimaud cite également « Henry Thoreau, Herman Melville, Walt Whitman, Mark Twain, Jim Harrison. Toute cette immense littérature a consacré la nature. »

* Sa géographie

Pour finir, il est nécessaire d’évoquer la beauté à couper le souffle de la nature américaine, dans laquelle Hélène Grimaud aime s’immerger, et des paysages de l’Ouest américain qu’affectionne tout particulièrement Jacques Portes.

Le pire des Etats-Unis

* Le simplisme de l’opinion

En revanche, dans ce que l’Amérique d’aujourd’hui offre de plus détestable, le professeur Jacques Portes déplore la brutalité d’une partie de l’opinion, de même que le simplisme et la superficialité de la plupart des médias.

* Le fondamentalisme religieux

Patricia Reznikov décrie quant à elle le fondamentalisme protestant. « Notamment lorsqu’il donne lieu à ces cérémonies de vœu de chasteté, où des jeunes filles promettent de faire abstinence et mettent une purity ring, devant leur père qui tient un rôle central, absurde et incestueux. Dans les années 90, sous l’administration Bush, ces cérémonies ont été encouragées par des groupes recevant des dons fédéraux… »

* L’enseignement créationniste

« Un autre danger intellectuel qui perdure, c’est le créationnisme, poursuit la romancière. Même si cet enseignement est maintenant interdit, car qualifié d’anti-constitutionnel, il peut encore être donné dans les écoles privées. J’ai lu récemment un sondage datant de 2005, dans lequel 64% des Américains se disait favorable à l’idée d’un dessein intelligent à l’origine du monde, sorte d’avatar du créationnisme ! »

3 arts de vivre à piquer aux Américains

* Ses spécialités culinaires

Jacques Portes confie être friand de steaks et d’ice-creams. En tant que franco-américaine, Patricia Reznikov prend du plaisir à manger et préparer: beurre de cacahuètes, sirop d’érable, pancakes, muffins, cheesecakes, dinde à Thanksgiving, buttercakes aux raisins (selon la recette de sa grand-mère).

* Halloween

« Je trouve qu’Halloween est un rituel attachant, poursuit Patricia Reznikov, et je décore chaque année ma maison de pied en cap. Cette fête est issue de la vieille tradition irlandaise de Jack-o’-lantern, je trouve qu’elle permet aussi un questionnement sur la mort. Le « Trick or treat ! » que scandent les enfants qui sonnent de maison en maison reflète le mode de vie américain dans lequel nous ne nous méfions pas des voisins. Les USA n’ont pas la même histoire que la France, c’est un pays jeune qui s’est fondé sur des communautés qui devaient se serrer les coudes.

* « It’s a wonderful life ! »

Enfin, à Noël, j’accroche de vieilles cartes postales et je regarde chaque année « It’s a wonderful life », le film en noir et blanc de Franck Capra avec Donna Reed. Ce film de 1947 est encore diffusé chaque année à la télé américaine autour du réveillon. »

Voyagez grâce aux meilleurs souvenirs de…

Patricia Reznikov © Thierry Rajic / Figure

Patricia Reznikov © Thierry Rajic / Figure

* Patricia Reznikov : les road trips

« Mon père est français et ma mère, américaine. Mes souvenirs les plus marquants sont les grands voyages que nous faisions tous les deux ans, lorsque j’étais enfant, à travers les USA. Nous louions une voiture et parcourions des Amériques différentes, la Côte Est, la Côte Ouest, le Sud, la Floride, le Nouveau-Mexique, l’Arizona, la Californie… Les nuits dans les motels, l’errance, c’étaient de vrais road-trips ! Je pense qu’il est fondamental de se déplacer dans ce pays grand comme un continent, de vivre sa puissance géographique. »

Le nouveau roman de Patricia Reznikov « La Transcendante » nous entraîne sur les traces de  Nathaniel Hawthorne, à la découverte de Boston, des transcendantalistes, de la puissance de la littérature. Il est paru aux Editions Albin Michel.

Jacques Portes

Jacques Portes

* Jacques Portes : Harlem

« Mon meilleur souvenir américain est d’avoir vu des Blacks Panthers patrouiller à Harlem ; mais aussi participer à la victoire d’Obama en 2008 et recevoir un prix des Historiens américains. »

Jacques Portes est professeur d’histoire de l’Amérique du Nord à l’Université de Paris VIII. Son nouveau livre « Kennedy entre mythe et promesses, Idées reçues sur une présidence inachevée » est paru aux Editions Le Cavalier Bleu.

Hélène Grimaud © Mat Hennek

Hélène Grimaud © Mat Hennek

* Hélène Grimaud : l’arrivée en Floride

« Mon expérience la plus marquante reste mon arrivée en Floride, à Tallahassee, à l’âge de vingt-et-un ans. Une petite ville au milieu de nulle part, où j’ai testé ma résistance à la solitude. Et comme meilleur souvenir, le jour où j’ai obtenu le feu vert pour créer mon Centre pour la préservation des loups. »

Hélène Grimaud, la célèbre pianiste et éthologue française, publie chez Albin Michel son troisième roman « Retour à Salem », entre enquête historique et conte fantastique.


 La balade culturelle « Tribute to America » 

* Deux destinations cultes : Boston et New-York

Boston et sa région : « Cette ville et ses environs ont abrité un incroyable vivier d’intellectuels, à la fois écrivains, poètes et philosophes. C’est là que vécurent Hawthorne et Emerson, que se trouvent la ville de Concord et le lac Walden – auprès duquel Thoreau vécut deux ans (ce qu’il relata en 1854 dans « Walden ou La vie dans les bois »). Ces transcendantalistes, utopistes et romantiques, essayaient de construire une Amérique idéale, intelligente, apaisée. Ils ont inspiré la beat generation, puis les hippies, et aujourd’hui les écolos, explique Patricia Reznikov. »

New York : « Le Lincoln Center parce que l’esprit y passe » pour Jacques Portes. « Le Metropolitan museum. Dès que j’ai cinq minutes à moi, à New York, je vais y passer un moment, raconte Hélène Grimaud. J’adore m’y perdre et y faire de nouvelles découvertes. C’est un musée d’une richesse inépuisable. »

LA_TRANSCENDANTE*Les influences de Patricia Reznikov 

Tom Sawyer de Mark Twain, et sa suite Les aventures de Huckleberry Finn, qui sont mes livres d’enfant. Je les trouve savoureux, Mark Twain invente le roman américain.

– Bien sûr La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, pour sa profondeur et sa beauté. C’est un grand classique, beaucoup lu aux Etats-Unis.

– Les films de Minnelli (Brigadoon, Un Américain à Paris) et On the town de Gene Kelly, désopilant.

– Leonard Bernstein, le compositeur de West Side Story, un pédagogue et un bel homme.

– Les chanteurs et chanteuses que nous écoutions dans les années 1960 : Joan Baez, Bob Dylan, les protest songs, le jazz avec Ella Fitzgerald ou le rock bohème de Patti Smith.

– J’ai fait découvrir à mon fils les romans pour enfant de La petite maison dans la prairie, écrits par Laura Ingalls dans les années 1870 (qui n’ont rien à voir avec la mièvrerie de la série télé). Elle raconte la vie de sa famille, des pionniers qui traversent les Etats-Unis. Ce sont des gens ordinaires qui n’ont presque rien et essaient de survivre au quotidien, ce sont aussi de bons chrétiens protestants … C’est savoureux et très intéressant de découvrir le courage de ces familles. Mon fils a été fasciné par ces histoires et a lu tous les volumes.

Ses derniers coups de cœur

Ennemies d’Isaac Bashevis Singer, sur des rescapés de la Shoah à New-York. Les livres de Cormac MCarthy, La route, Le grand passage, De si jolis chevaux, pour sa littérature lyrique, belle, poétique qui vous plonge dans un autre espace-temps. Le film Lincoln de Spielberg. Le peintre Lucian Freud, magistral. Les photos de Berenice Abbott sur New-York dans les années 1920-1930. Côté séries, je viens de regarder la saison 2 de Homeland. J’aime aussi Friday night lights sur une petite ville qui vit au rythme de son équipe de football américain : sans violence et sexe gratuits, c’est super à regarder en famille. 

Couv_Kennedy* Les œuvres favorites de Jacques Portes

– Le film Sur les quais d’Elia Kazan avec Marlon Brando, et en général le cinéma américain jusqu’aux années 1990.

Mon livre d’enfant, Davy Crockett

La tâche de Philip Roth, et tous ses ouvrages.

– La musique de John Coltrane.

Les photos d’Ansel Adams.

– Fargo et O Brother des frères Coen.

Ses héros

Lincoln. Et Robert Redford, qui est un acteur et un humaniste.

GRIMAUD_Hélène_Retour_a_Salem* Les artistes et personnalités qui ont marqué Hélène Grimaud 

– Jack London et son Croc blanc pour l’influence.

– Amelia Earhart, l’aviatrice américaine du début du siècle, première femme à avoir traversé l’Atlantique en avion et mystérieusement disparue en mer.

– Le réalisateur James Gray représente le regard sur les USA de ma génération. Tous ses films ont une finesse et une modernité éblouissantes. Que ce soit The Immigrant, La nuit nous appartient ou Two Lovers…

– J’aime faire découvrir La Rhapsody in Blue, de George Gershwin. Rarement on a atteint une adéquation aussi parfaite d’une musique avec une terre et une époque. Qu’elle soit jouée, et New York surgit dans l’imaginaire.

– J’ai été amenée à rencontrer Richard Gere, qui a soutenu le Wolf Conservation Center, ainsi que l’ensemble de ma démarche pour la préservation des espèces menacées. C’est quelqu’un de très simple, en quête de sens et de spiritualité, et de tout à fait charmant.

Son modèle

Dian Fossey. J’ai fait des études d’éthologie pour m’occuper des loups et je l’ai toujours gardée comme modèle, pour son combat pour la préservation des gorilles.


Cet article a été publié dans le n°29 (septembre-novembre 2013)  du magazine Fémitude. 

 

 

 

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