Le B.a.-ba de la BD avec Pénélope Bagieu

Illustratrice et auteure, Pénélope Bagieu a déjà publié plus de six albums et ne compte pas s’arrêter en si bon tracé… Ce que cette grande bédéphile a de « tout à fait fascinant » se confirme case après case, et lors de notre interview : elle est aussi drôle qu’elle aime rire ! Vivement son prochain coup de crayon.

Pénélope Bagieu © Chloé Vollmer

Pénélope Bagieu © Chloé Vollmer

Quand la pétillante Pénélope présente ses planches

À 30 ans, Pénélope Bagieu jongle entre un métier d’illustratrice pour la pub et des projets de dessinatrice de bande dessinée. Cinq après l’adaptation BD de son blog, elle semble toujours étonnée de son succès. Rien ne déracine cette parisienne de son attention délicate, et bourrée d’humour, pour le quotidien. Petit bilan en quelques planches.

Planche 1, dans Ma vie est tout à fait fascinante (Editions Delcourt)

PB_1_MAVIEFASCINANTE« Je pense que faire pipi dans le noir et mettre un mois à acheter une ampoule, tout le monde l’a vécu ! Cette planche est représentative de mon premier livre qui raconte des tranches du quotidien, les soucis sans gravité qui le ponctuent, et qui prend le parti d’en rire. Mes albums ont parfois été classées  BD de filles, ça n’a pas de sens. Déjà, mes lectrices et moi n’avons plus l’âge d’être des filles. Ensuite, une bonne partie de mon lectorat est masculin. Enfin, c’est sexiste ! Qu’est-ce que ça signifie une BD de filles, du sur-mesure suffisamment accessible parce que les femmes seraient des idiotes? Est-ce que nous disons une  BD de mecs  quand l’auteur est un homme ? »

Planche 2, dans Joséphine (Editions Delcourt)

PB_2_JOSEPHINE_1« À nouveau, je ne pense pas être unique dans ce cas, ma mère est extrêmement bavarde… Quand nous sommes au téléphone, il m’arrive de faire autre chose en même temps, mais je prends bien soin de faire régulièrement des petits bruits d’acquiescement ! Elle est très gentille mais parle toujours de la même chose. Et, disons que ses appels sont nombreux – si nous ne sommes pas parlées pendant trois jours, j’ai un droit à un mail mi-gentil mi-reproche qui me demande si je suis toujours vivante. Ma mère est très présente dans mes planches, c’est un hommage bien sûr. Ce qui est amusant, c’est qu’elle ne s’y reconnaît pas. Pour elle, mes histoires et mes personnages sont de la fiction pure, elle en rit de bon cœur. Nous pourrions toutes écrire des pages et des pages sur les rapports mère-fille n’est-ce pas, si compliqués et ambivalents… D’autant que tôt ou tard, en vieillissant, nous nous apercevons que nous devenons comme notre mère ! »

Planche 3, dans Joséphine, Même pas mal, tome 2 (Editions Delcourt)

PN_3_ JOSEPHINE« Ce dessin est inspiré de mes neveux et du constat qu’ils sont des lecteurs désarmants de lucidité. Il m’est arrivé de leur lire des histoires de Petit Ours Brun, racontant que la maman conduit l’ourson à l’école, va le chercher, lui donne le bain… Ils m’ont demandé : « Mais le papa ours, il fait quoi ? » Ils avaient raison, le papa ne foutait rien, il rentrait et mettait les pieds sous la table ! Les enfants ne sont ni stupides ni dupes. D’ailleurs, j’ai beaucoup d’admiration pour la littérature jeunesse qui parvient à s’adresser à eux dans le bon ton. C’est pour moi le degré ultime du scénario et de la subtilité du dessin. Il s’agit de ne pas les prendre pour des débiles ou pour de jeunes adultes, le canal est très étroit. Je m’y essaierais peut-être un jour, cela me plairait énormément. Pour l’instant, je ne suis pas prête et me contente d’illustrer les livres de maths de mes neveux – qui sont complètement blasés par mes dessins ! »

Planche 4, dans Cadavre exquis (Editions Gallimard)

PB_4_Cadavre_Exquis« Cette planche raconte le moment où mon héroïne Zoé envoie tout balader, son boulot pourri, sa vie pas marrante, les gens qui lui parlent mal. Elle semble se résigner, mais deux cases plus tard elle lâche son chignon et bondit dans la rue. L’histoire démarre pour elle. J’attendais son moment de libération, c’était jubilatoire à dessiner. »

Planche 5, dans La page blanche (Editions Delcourt)

PB_5_PAGE BLANCHE« Cet extrait reflète la manière dont j’ai moi-même dessiné l’album. En effet, je ne connaissais pas le déroulement de l’histoire : le scénariste Boulet m’envoyait le récit page après page ce qui fait que je ne savais jamais à quoi m’attendre, comme notre héroïne qui ignore ce qui se cache derrière la porte de son appartement. Même si je connaissais la fin, Boulet m’a baladée comme un lecteur, j’avançais à l’aveugle, tout était une surprise, j’ai adoré ça ! En outre, cette mise en scène est extrêmement habile. Et quel plaisir à dessiner, moi qui ai rarement l’occasion de faire un corps ensanglanté. »


La balade culturelle

Mon livre d’enfant : « Eloïse » d’Hilary Knight et Kay Thompson. L’histoire d’une petite fille qui vit au Plaza Athénée à New-York, auprès de sa nanny, son précepteur anglais et son chien, qui s’ennuie et du coup ne fait que des bêtises. Cela pourrait être triste, car nous imaginons que ses parents la laisse très seule, mais en réalité c’est drôle ! Je l’ai lu jusqu’à en user la corde et je l’ai rachetée adulte. C’est un chef-d’œuvre, duquel je me réclame complètement pour tout ce qu’il m’a transmis en dessin.

Mon film préféré : « La Famille Tenenbaum » de Wes Anderson. J’ai découvert ce film lorsque j’étais étudiante lors de la Fête du cinéma et suis retournée le voir trois jours d’affilée ! J’etais hypnotisée, par l’humour, la poésie, tous les détails de l’image, le cadrage, les décors, les costumes… par l’absurdité et la tendresse émanant de ce film. Et par cette famille de dingue, improbable, dont je voulais faire partie. C’était ma porte d’entrée dans l’univers de ce réalisateur, dont l’amour pour tous ses films ne se désavoue pas depuis.

L’artiste que je trouve incontournable : Je suis époustouflée par la photographe Sophie Calle, sa démarche et son travail. Je l’ai découverte lors de mes études d’art, j’ignorais qu’il était possible d’autant détourner un média pour en faire autre chose. Sophie Calle, par ses expérimentations et ses mises en scène théâtrales, réussit à rendre universel quelque chose de personnel, et à rendre accessible des médias peu digestes. Elle transforme le genre de la photo, tout en s’amusant et pulvérisant les barrières.

L’auteur sur ma table de chevet : Je n’ai pas de table de chevet à proprement parler mais une pile de bande dessinée à lire. L’auteur qui y trouvera toujours une place de choix, c’est Michel Rabagliati. C’est un Québécois qui écrit la saga de « Paul », il est très connu au Canada, peu en France mais sa sélection au prochain festival d’Angoulême devrait heureusement changé la donne. Il raconte à travers le personnage de Paul plein de moments de sa vie à lui, des histoires toutes simples, avec une sensibilité et une délicatesse telles qu’il réussit la prouesse de vous faire passer du rire aux larmes en quelques cases. Il parle de son enfance, ses jobs, la rencontre de son épouse, la naissance de leur enfant, des complications de la vie ; parfois les récits sont muets. Un album sort tous les ans ou tous les deux ans, chez Pastèque. Un libraire me l’avait conseillé en disant : « C’est un bel investissement ». Moi-même, je l’offre depuis à quiconque veut découvrir la BD.

La BD que j’aime faire découvrir à mes amis : À quelqu’un qui n’est pas spontanément enclin au 9ème art, je fais lire Bastien Vivès. Pas que ce dessinateur soit une sorte d’entrée de gamme, au contraire c’est un génie ! Il plait beaucoup aux gens. Il vient du cinéma d’animation, il a une culture du visuel qui fait de ses BD des œuvres universelles, et très humaines.

Mes derniers coups de cœur

* Un livre : Les séparées de Kéthévane Davrichewy. L’histoire d’une amitié entre deux femmes, de l’enfance à leur vie d’adulte. Elles se retrouvent quand l’une des deux est quittée par son mari. C’est très bien vu, une superbe approche de cette amitié si fusionnelle.

* Un photographe : Rémi Chapeaublanc. Il a fait un voyage en Mongolie et pris des photos splendides, aux couleurs très contrastées : des animaux (loups, aigles) et des habitants – aux traits particuliers et aux vêtements magnifiques ornés de fourrure et de broderies. Son travail est incroyable.

* Une exposition : Soutine, au Musée de l’Orangerie à Paris. Très surprenant même quand nous connaissons les œuvres de ce peintre. J’aime ses peintures, elles me parlent beaucoup et me hantent.

* Un film : Argo de Ben Affleck. J’ai adoré, le suspense est à son comble, j’étais hystérique et n’ai pas respiré pendant la dernière demi-heure ! Une réussite. Et quelle histoire incroyable ! Si son jeu d’acteur est contestable, Ben Affleck a trouvé sa voie en tant que réalisateur.

* Un disque : Places de Lou Doillon. Etonnament, j’ai aimé son disque ! Je partais avec le mauvais a priori sur la nième actrice se mettant à chanter, mais j’ai vite oublié mon agacement : nous découvrons une vraie chanteuse, elle a une voix bien particulière et c’est bien écrit. En fait je la trouve audacieuse du coup, voilà un opportunisme qui a eu du bon !

Pénélope Bagieu © Chloé Vollmer

Pénélope Bagieu © Chloé Vollmer

Ma sélection BD pour…

* retomber en enfance : « Le Tour du monde de Mouk » de Marc Boutavant, un livre pour petits qui fourmille de détails et de couleurs à tomber par terre. A chaque double-page, vous visitez un pays, les gommettes à la fin du livre vous permettent de personnaliser la balade. Génial !

* rire: « Coucous Bouzon » d’Anouk Ricard, qui raconte la vie de bureau avec des personnages aux têtes d’animaux. J’en ai pleuré de rire, elle a un vrai génie du dialogue.

* m’évader : la saga « Bone » de Jeff Smith en 11 tomes. C’est l’histoire d’une petite bestiole qui doit sauver le monde d’une malédiction, c’est de la fantasy digne de Disney, c’est très prenant ! J’avais commencé une après-midi chez ma sœur, j’ai terminé la lecture de l’intégrale dans la nuit… Je vous conseille de les avoir tous avant de commencer !

* lire avec mon homme : il ne lit pas de BD, hormis les miennes par politesse, mais il adore « Tu mourras moins bête » de Marion Montaigne – moi aussi d’ailleurs – et je lui fais dédicacer ses albums.

* initier mes amis : « Quartier Lointain » de Taniguchi, une belle histoire avec des personnages forts que nous sommes tristes de quitter à la fin, présenté en beau livre – qui fait moins peur que le cartonné classique de 48 pages à certains.

* nourrir une réflexion : « Vingt-trois prostituées » de Chester Brown était partie pour être une BD que je n’allais pas aimer car j’avais un point de vue bien tranché sur la question : après une rupture, le dessinateur décidé d’arrêter les relations amoureuses et de n’aller voir que des prostituées. Il va au bout de son raisonnement et conclut que cela revient au même. C’est très particulier, sans fards. Cela interpelle forcément et donne à réfléchir. J’ai mis de l’eau dans mon vin.

Mes librairies favorites

Refuge BD, rue Faidherbe dans le 11ème arrondissement de Paris : elle vient d’ouvrir, je trouve ça courageux alors je les cite !

BD fugue à Annecy, des vrais de vrais connaisseurs !

Tropismes à Bruxelles, ils donnent des conseils passionnés et avertis !


Les chroniques BD de Pénélope

« J’achète 5 à 10 bandes dessinées par semaine, soit pour l’histoire soit pour le dessin. Les gens connaissent mal la BD en France, ils pensent que cela se résume aux Blagues à Toto ou à l’heroic fantasy. Or ce qui est – pompeusement – appelé le roman graphique est infiniment riche ! Mais beaucoup en ont peur. En plus, la BD reste le parent pauvre dans les médias, pourtant il y a une surproduction d’albums. J’essaye donc d’avoir un discours pédagogique et de convertir les gens. Quand je fais une chronique sur le site Madmoizelle, et que j’ai un commentaire qui me dit que j’ai fait aimé ou même découvrir la BD, c’est une fierté et une victoire ! »

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Cet article a été publié dans le n°29 (mars-mai 2013) du magazine Fémi-9.

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