Critique du film Joy Division de Grant Gee 

Précieux documentaire sur le groupe post punk qui a révolutionné le rock à la fin des seventies, comète partie de Manchester illuminant toujours les esprits 30 ans plus tard, Joy Division est presque indispensable, à nos oreilles, à nos souvenirs, à notre humanité. Grant Gee réalise un film où chaque élément à sa place – musique, témoignages, images d’archives – et en point d’orgue, celle de l’obsédant Ian Curtis. L’ombre du chanteur, comme celle de l’harmonie du groupe, planent et fascinent, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à dire de l’intensité du rock, que l’on soit fan ou pas. Une histoire fulgurante qui, sans le vouloir, fait figure d’Histoire.

Ian_Curtis

En musique, le point d’orgue symbolise la prolongation d’une note ou d’un silence. Près de trente ans après la dissolution du groupe, Joy Division et son énigmatique  leader Ian Curtis sont parvenus à faire durer leur son, inimitable, intemporelle. Une batterie prééminente et une voix souterraine. Des envies de gamins d’une pauvre Manchester post-industrielle, qui veulent crier leurs haines primaires, couplées au besoin d’un gamin torturé, trop lucide pour ne pas être écartelé. En musique, le cocktail est (d)étonnant. En documentaire aussi.

Grant Gee, qui découvre le groupe deux mois avant sa disparition en 1980, réalise un film à la hauteur de son choc, en laissant la place à ceux qui ont fait l’histoire.

Attention, spoiler, ceux qui ne la connaissent pas préféreront peut-être s’arrêter de lire ici.

Pour les autres, voilà un regard qui la chérit.

Joy_Division_cover

D’abord à travers les trois membres qui ont survécu à Joy Division (Peter Hook, Stephen Morris, Bernard Sumner) qui racontent en anecdotes par-delà l’épaisseur de la mémoire l’essor de leur groupe. Une naissance presque sans le vouloir, parce qu’ils voulaient peut-être un autre choix que l’usine. Parce qu’ils se rencontrent autour d’un concert des Sex Pistols. Parce que (déjà) ils révoquent la crise de la civilisation qui leur est donnée en héritage. Parce qu’une incroyable alchimie lie les quatre membres du groupe, comme un événement exceptionnel.

Le réalisateur se tourne également vers les satellites importants de Joy Division, le génial manager Rob Gretton et le businessman Tony Wilson (qui fonderont le label Factory Records Ltd), le producteur Martin Hannet et le designer Peter Saville ; mais aussi Debbie Curtis, à travers des écrits de son livre, et Annick Honoré dans des bouts d’interview pudique. Astre mystérieux de ce système, à la fois solaire et lunaire, le film finit évidemment par graviter autour du chanteur Ian Curtis. Ebauchée par le (très réussi) biopic Control d’Anton Corbijn en 2007, la personnalité du leader est essentielle.  Essentielle au groupe, de ses danses à cadence épileptique à son suicide prématuré. Essentielle en soi, pour la profondeur de ses textes abyssaux où se dessine ce qui ne peut  être vu par ses pairs, une solitude existentielle.

Joy_DivisionLes images tournées ont la même patine que les images d’archives, et l’esthétique de la fin des années 70 fait respirer l’air du temps. Les morceaux de Joy Division s’insèrent à la narration, chronologique, avec force et humilité. L’intention du documentaire n’est pas au prosélytisme rock. Les perspectives ouvertes par le travail de Grant Gee et du scénariste Jon Savage sont kaléidoscopiques : elles parcourent l’urbanisme de Manchester et le renouveau musical et idéologique qu’a symbolisé le post punk (que contait déjà le film 24 hour party people de Winterbottom), elles appréhendent la naïveté des trois membres du groupe restants (formant depuis les New Order) et la destinée funeste d’un artiste bouleversant.

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Très peu connu à l’époque, le groupe Joy Division a pourtant créé en seulement deux albums un son devenu quasi mythique – en témoigne leur plus célèbre chanson Love will tear us appart. L’impact du documentaire qui leur dédié est-il tributaire d’une connaissance du groupe ? La musique de Joy Division est-elle une nébuleuse pour amateur ou un halo qui se propage au-delà du rock ?

Au creux de ce film, nœud de cinéma et de musique, la fascination est une simple réponse à l’émotion. Une expérience que nous pensons ouverte à tous.


Sortie le 28 janvier 2009

Article publié en janvier 2009 sur le site Il était une fois le cinéma.com

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